Au greffe, Constantin, qui paraissait très calme, s’installa devant une
table et déclara qu’il allait compléter par écrit ses aveux. Il écrivit,
écrivit pendant cinq grands quarts d’heure.
Le capitaine instructeur s’impatientait. Il lui posa des questions.
Constantin répéta que, comme journaliste en Grèce, il avait toujours
défendu la France; il n’avait fait de l’espionnage que pour pouvoir
écrire un jour un roman; il avait d’ailleurs déjà fait un livre
«curieux», disait-il, sur la question, et le manuscrit se trouvait à
Berlin, à une adresse qu’il indiqua; il serait utile de rechercher ce
manuscrit après la guerre; il n’avait rien caché à la justice et il se
mettait à sa disposition pour l’aider désormais...
--Trop tard! lui dit le capitaine Bouchardon.
--Comment, trop tard? fit Constantin, qui, à ce moment, ne croyait pas
encore sa dernière heure venue. Il ajouta, en effet, en s’adressant au
capitaine:
--Est-ce que vous persistez à me faire fusiller? (_sic_)
--C’est la loi!
Constantin s’effondra. Il croyait qu’on jouait une comédie pour lui
arracher ses derniers secrets. Alors il déclara qu’il avait encore à
écrire, et il écrivit, écrivit.
--Il faut terminer, lui dit le magistrat. Je vous donne cinq minutes.
--Non, dix minutes encore... implora le condamné.
Au bout de dix minutes, Constantin écrivait toujours. On dut le faire
lever et lui mettre les menottes.
--Au revoir, messieurs! fit-il en passant devant le personnel de la
prison.
Un sous-officier du quartier général, le brave sergent Lamorlette, un
appareil photographique à la main, le visa. Constantin s’arrêta, pria
les gendarmes de se ranger, et prit une pose:
--Tâchez que ça vienne bien, dit-il.
Malheureusement, la plaque se brisa par la suite.
A ce moment, l’espion n’était plus le beau cavalier qui, sous le faux
titre de comte de Smyrnos, faisait des victimes dans le demi-monde
parisien. Il était blême, les traits ravagés, non par le remords, mais
par la peur qui perlait sur son visage. Tassé, rapetissé, les vêtements
en désordre, il aurait fait pitié à qui aurait oublié le mal qu’il nous
avait causé, les milliers de braves poilus qu’il avait contribué à faire
traîtreusement assassiner sur le front, les innocentes victimes qu’il
avait envoyées au fond des mers.
«JE SUIS ORTHODOXE...»
Au donjon de Vincennes, un incident se produisit. Le Grec exigea un
prêtre--il n’en avait pas voulu pendant sa détention. Pendant qu’on
faisait mander le curé de Vincennes, le condamné attendait dans une
pièce voisine de celle où se trouvaient les officiers. Tout à coup, il
ouvrit la porte de communication, pénétra dans la salle où nous étions,
et fit mine de venir s’asseoir à notre table!...
Le curé arriva.
--Je suis orthodoxe, lui dit Constantin, nous n’avons pas la même
religion, monsieur le curé, mais je présume que nous avons le même bon
Dieu (_sic_).
Et il resta une demi-heure avec le vénérable ecclésiastique.
Arrivé devant les troupes, il salua cérémonieusement et voulut parler:
--Braves soldats français, commença-t-il, je suis l’ami de la belle
France. J’adore les soldats français, je voudrais vous dire...
On le fit taire. Alors, les mains jointes, la tête levée vers le ciel,
il marmotta une prière en grec. Puis il dit en français: «Mon Dieu, ayez
pitié de moi!...»
Et il tomba foudroyé.