LE MYSTÉRIEUX MARQUIS

Un peu avant la guerre Mata-Hari réside au grand hôtel et cherche un

appartement. Elle croit en avoir trouvé un villa Dupont, ou un

rez-de-chaussée avenue Henri-Martin.

«Tous deux, dit-elle, se prêtent pour l’installation moderne à la

Martine.»

Elle demande à «un Parisien averti» de venir lui donner des conseils,

mais elle se ravise et lui écrit:

«Ce soir arrive le marquis de P. qui restera cinq ou six jours. Je vous

écrirai quand nous pourrons dîner ensemble.»

Ce marquis de P. est-il le riche Allemand qui entretenait Mata et qui a

disparu quelques semaines avant la guerre?

Sur sa vie parisienne les anecdotes abondent. En voici quelques-unes que

nous avons relevées un peu partout[A]:

Marguerite Zelle, qui était Hollandaise, tenait à faire croire qu’elle

était Hindoue. Elle disait volontiers, avec un zézaiement qui pouvait

passer pour exotique:

--Dans mon enfance, quand je dansais devant les rajahs, au bord du

Gange...

Ses adorateurs affirmaient qu’elle ressemblait à une statuette de

Tanagra,--ce qui était bien extraordinaire pour une femme qui donnait

plutôt l’idée d’une Junon:

--Ça ne m’étonne pas, répondait-elle. La chorégraphie grecque est

originaire de l’Inde. Ce sont les bayadères hindoues qui, dans un temps

très reculé, imaginèrent d’évoluer sous des voiles diaphanes à travers

lesquels s’accusaient les contours du corps. Les statuettes de Tanagra

reproduisent justement cette sorte de danse...

Elle racontait tout ce qu’elle voulait. Elle plaisait. Des esthètes

susurraient qu’elle évoquait les hymnes du Rig-Véda. Que ne susurrent

pas les esthètes!

Quelques jours avant le début de la guerre, elle voulut céder à un de

nos musées nationaux des pièces de collection, entre autres un service

de vieux Saxe.

Elle tâchait de fasciner par des œillades prometteuses le fonctionnaire

qu’elle était venue voir.

Elle expliquait qu’elle faisait argent de tout ce qu’elle possédait en

France. Elle avait vendu son écurie. Et toujours romanesque, elle

ajoutait:

--Pourtant, je n’ai point voulu que Vichnou, mon cheval préféré, tombât

au pouvoir d’un nouveau maître. Ce matin, je l’ai tué moi-même en lui

perçant le cœur avec un stylet d’or.

Si elle liquidait, en juillet 1914, les biens qui lui appartenaient en

notre pays, était-ce parce qu’elle était ruinée? Ou savait-elle que la

guerre était déjà décidée par l’Allemagne?

* * * * *

Elle a fait des passions. Mais a-t-elle aimé? Elle a prétendu que oui...

à Vittel, en pleine bataille, en soignant un Russe, le capitaine Marow.

Nous en reparlerons. Ce qu’il y a de certain c’est qu’il y avait dans sa

vie du mystère.

Elle a «claqué» des fortunes. Cette belle danseuse était une grande

mangeuse. Elle avait coutume de dire: «J’ai en horreur les pingres et la

pingrerie.» Et cela lui était prétexte à jeter l’argent par les fenêtres

et à inciter ses amants à la ruine.

Un désordre supérieur, et qui n’était pas un effet de l’art, comme celui

qu’elle apportait dans sa danse, présidait à toutes les manifestations

de son existence.

Sa dernière victime, avant la guerre, fut un financier, apparenté par sa

femme à un homme politique, plusieurs fois ministre.

Ce financier lui fut présenté au cours d’une soirée, dans un salon très

parisien où elle figurait au programme. A peine l’eut-il vue qu’il fut

subjugué. Pour elle, il n’hésita pas, en quelques mois, à mettre à peu

près sur la paille femme et enfants; pour elle, ce qui est pire, il fit

enfin des faux, qui lui valurent dix ans de réclusion.

* * * * *

Un jour, elle fut remarquée par un nouveau riche, en quête d’une

maîtresse susceptible de lui faire honneur.

Les choses allèrent assez loin. Il y eut, dans un grand restaurant du

bois, un dîner qui avait tout l’air d’un repas de fiançailles. Ce dîner

fut fastueux, mais à la fin l’amphytrion écarta d’un geste digne les

boîtes de cigares que le maître d’hôtel disposait sur la table:

--J’en ai de parfaits, déclara-t-il, et qui coûtent moins cher.

Et il sortit de sa poche un étui bourré de Bocks à soixante centimes,

qu’il tendit princièrement aux convives.

Mata-Hari eut un geste de dégoût:

--Pouah! dit-elle à son voisin, la caque sent le hareng. Voilà un

pingre! Je ne m’entendrai jamais avec cet homme-là!

Ce nouveau riche peut se vanter de l’avoir échappé belle. Déjà à cette

époque, Mata-Hari revenait de Hollande. Elle était embochée.

* * * * *

Enfin, à propos de son divorce avec l’officier hollandais, on prétend

que la cause de la rupture entre les deux époux serait celle-ci: Un

soir, dans une crise d’érotisme aiguë, le major aurait, de deux coups de

dents féroces, arraché le bout des seins de la danseuse.

Et ce serait la raison pour laquelle Mata-Hari, dansant toujours toute

nue, cachait cependant ses seins sous deux petites cuirasses rondes.

* * * * *

Le peintre Paul Frantz Namur, qui a dessiné Mata-Hari dans son atelier

de la rue Spontini, a fait d’elle, au moral, cet autre portrait:

«Qui oserait se flatter de l’avoir devinée? J’ai fait d’elle deux

portraits, un où on la voit en toilette de ville--je ne sais pas ce

qu’il est devenu--l’autre où la danseuse a posé avec un diadème indien

et un collier fait d’émeraudes et de topazes. Elle est venue souvent, en

effet... Ce qui frappait, ce qui étonnait chez cette femme choyée par la

fortune, à qui le destin avait tout donné: grâce, talent, célébrité, ce

qui étonnait, c’était une intime et lourde tristesse. Volontiers, elle

demeurait prostrée dans un fauteuil et y rêvait, pendant une heure, à

des choses secrètes. Je ne puis pas dire que j’ai vu sourire

Mata-Hari...

«Elle était superstitieuse comme une Hindoue. Un jour qu’elle se

déshabillait, un bracelet de jade coula de son poignet:

«--Oh! cria-t-elle en pâlissant, cela me portera malheur... Vous verrez,

cela me présage un malheur... Gardez-le, cet anneau, je ne veux plus le

voir...»

Un autre, un journaliste, fait de Mata un portrait plus réaliste: «Une

fois, dit-il, j’eus l’occasion de causer avec Mata-Hari. Elle était, ce

soir-là, fêtée par des diplomates et j’ai gardé, de ce moment, le

curieux souvenir qu’elle avait, en cinq ou six minutes, altéré la

vérité...»

Charmante personne! Mais tout cela ce sont des histoires. Voici des

faits.

Les espionnes à Paris la vérité sur Mata-Hari, Marguerite Francillard, la femme du cimetière, les marraines, une grande vedette parisienne, la mort de Marussia · 第 14 / 134 题