Elle dansait, et comme l’a si bien remarqué Hepps, dans sa danse il y
avait plus de choses encore que Vestris n’en mettait dans un menuet.
C’était une vision de brahme du Gange, de divinité dans l’ombre d’un
vieux temple, de fleur mystérieuse, de serpent--surtout de serpent--sous
des lianes entrelacées.
Un de ses admirateurs l’a dépeinte ainsi:
_Elle jaillissait d’entre les tombeaux, et c’était comme l’âme
innombrable et silencieuse des nuits qui glissait parmi les sombres
sarcophages. Son corps onduleux flottait avec une grâce infinie
parmi le désordre des voiles et l’ivresse des parfums. Son regard
épanchait la langueur fauve des Orientales authentiques._
Cette description répond bien à la mentalité de Mata-Hari.
Nous avons un grand nombre de ses lettres sous les yeux. Dans l’une
d’elles adressée à un compositeur de musique elle trace comme suit le
programme d’un de ses sketch:
«Voici ce que je voudrais exactement dire dans ma danse qui doit être
comme un poème dont chaque mouvement est un mot et dont tous les mots
sont soulignés par la musique.»
Suit une description un peu confuse qui se termine ainsi:
«J’aime l’idée du temple avec la déesse. C’est comme ça que j’ai
commencé au musée Guimet où tous mes portraits sont encore exposés.
«On m’a imitée, mais l’idée était _de moi_ et c’est la seule façon de
bien encadrer les danses sacrées.
«On peut faire le temple aussi chimérique que l’on veut, car moi je le
suis.
[Illustration: Mata-Hari en costume de danse pour salons]
«La _Fleur sacrée_ sera la légende de la Déesse qui a le pouvoir de
s’incarner dans la fleur qu’on lui brûle en offrande... Le prince entre
au temple avec des orchidées, les brûle devant elle, et de la fumée
s’extase, se lève et danse. Obscurité: déesse et prince ont disparu.
«Je serai l’orchidée tout en or et diamantée. Je sais comment je ferai.
Paul peut me demander quand il aura besoin de moi: je suis fixée. Je
désire qu’il me dédie la musique.
«La musique de «l’Eau courante» reste comme ouverture parce que le
temple est dans la forêt, près de la cascade...»
Plus loin Mata-Hari veut préciser ses idées. On va voir comment elle y
parvient:
«Paul doit traduire dans sa musique les phases suivantes: Pose
d’incarnation, apparition de la fleur, croissance, épanouissement,
resserrement. Trois évolutions qui doivent répondre aux pouvoirs de
Brahma, Vichnou et Çiva: création, fécondité, destruction.
«Mais une destruction créative dans laquelle Çiva égale sinon dépasse
Brahma. Par la destruction, vers la création dans l’incarnation, c’est
ça que je danse et c’est ça que ma danse doit dire.
«Comme vous savez toutes les vraies danses des temples (pas celles de
la rue et des places publiques) sont des thèses de théologie et toutes
expliquent en gestes et poses les règles des Vèdas, les livres sacrés.»
Dans une autre lettre Mata revient sur son thème favori: la _Fleur
sacrée_, et elle est plus claire que dans ses élucubrations précédentes:
«Pourquoi ne pas faire toute l’histoire dans un temple dans la forêt. Le
prince vient implorer la déesse qui est assise sur l’autel comme une
statue de bronze. C’est la prêtresse sacrée qui la personnifie et c’est
elle qui se lève, s’incarne dans une fleur et dit la prédiction qui au
fond veut dire...»
Lisez bien ce passage car il mérite d’être retenu: il contient toute la
mentalité de la danseuse:
«Vous mourrez comme tout doit mourir. Vivez des instants belles et
glorieuses (_sic_). Mieux vaut passer sur la terre de courts instants
intenses, et disparaître, que de traîner une vieillesse sans beauté ni
satisfaction.»
C’est toute la maxime: _courte et bonne_.
Voici une lettre, d’une autre origine, qui date de janvier 1913, écrite
de son hôtel du 11, rue Windsor, à Neuilly, et qui montre la danseuse
telle qu’elle était: insouciante et fataliste:
«Cher Monsieur,
«Merci de votre charmante carte et de vos souhaits qui, j’espère,
s’accordent avec ce que ma destinée me réserve comme surprise ou
comme simple suite naturelle des choses.
«Je crois sincèrement que sur [à] la longue, le bien semé récolte
du bien et le mal ou le doute récoltent leur semblable.
«Il y a bien des moments où on croit à un coup du hasard, mais
après on voit qu’on l’a provoqué soi-même.
«Tout cela n’est que pour m’excuser de ne pas vous avoir souhaité
la bonne année.
«Je crois tant que cela ne sert à rien.
* * * * *
(Signé) «Lady Mac-Leod.»
Cette lettre que nous devons à l’obligeance de M. Louis Dumur nous
révèle le véritable caractère de l’artiste.
A méditer cette phrase énigmatique:
«Prends-moi en protection (_sic_) contre _tant de choses qui me font
mal_ et qui m’enlèvent l’envie de travailler...»
Evidemment la danseuse est toujours préoccupée...
Mata est orgueilleuse. Elle écrit encore:
«Je veux bien travailler de nouveau et laisser ma vie facile pour des
soucis de toute sorte que la gloire donne forcément, mais je veux avoir
l’honneur de ce que je fais. Je ne veux plus que d’autres s’en vont
(_sic_) avec mes idées.»
C’est peut-être cet orgueil qui l’a perdue. En effet l’artiste trouvait
que les Français ne l’estimaient pas à sa juste valeur. Elle aurait
voulu avoir la réputation de Duncan. Et souvent elle entrait dans de
violentes colères quand elle ne se voyait pas suffisamment acclamée et
honorée.
Les Allemands au contraire la flattaient et la traitaient de «déesse».
De là son grand amour pour les Boches. Et cette faiblesse explique bien
des choses.