Toutes tes protestations, ma chère Yvonne, ne changeront rien à mes
idées. Il est très curieux qu’on ne puisse arriver à comprendre que le
malheur des uns peut être le bonheur des autres. Pourtant c’est la
vie... Regarde autour de toi! Compare simplement nos deux natures. Tu
adores le mouvement, et moi je jouis de la réflexion des choses
extérieures sur mon âme et mes pensées, beaucoup plus que je ne le
ferais des agitations d’un voyage ou d’un bal. Les fleurons de ta
couronne donnent leur éclat à ta charmante silhouette, et tu trouves que
la silhouette a grandement raison de ne les point dédaigner, mais tu es
une mondaine et moi Cendrillon. Cendrillon, quoi qu’elle fasse, aimera
toujours les violettes. Cependant, j’ai pensé que tu avais raison,--une
fois par hasard,--en me conseillant de renoncer au grand deuil. C’est
fort encombrant, en effet, quand on a envie de rire de tout et de tous;
aussi ai-je coupé mes voiles et me suis-je décidée à regarder mes
semblables avec un visage avenant. Je ne l’encadre d’un béguin noir que
lorsque je suis seule avec ma cousine.
Elle a parlé de fixer notre retour en Anjou aux premiers jours de juin;
je n’ai donc plus que onze semaines environ à attendre, pour revoir
grand’mère et enlever de vive voix un consentement qu’il faudra bien
qu’on me donne.
Mon tuteur, qui est ici, sera un allié. Quelques bruits alarmants sur la
situation de M. Mérite l’ont appelé à Paris, et il veut retirer ma
fortune de la Banque.
«Il est possible, nous a-t-il dit, que Mérite ne traverse aucune crise
dangereuse, mais je crois prudent de prendre mes précautions!»
Mme de Lines s’est montée la tête, bien que le banquier ait promis de
remettre les fonds dans huit jours. Ma fortune serait un peu écornée
que, peut-être, on me laisserait tranquille, et qu’on me permettrait de
trouver que l’amour vrai et la belle nature sont l’idéal dans la vie.
Les agitations, d’ailleurs très inutiles, de ma cousine n’altèrent donc
nullement mon calme.
M. d’Allaine, mon tuteur, est un mollusque qui se remue difficilement,
ainsi que tous les êtres de son espèce, mais, une fois sorti de son
trou, il se transforme et devient un petit homme éveillé avec lequel
j’arpente Paris jour et nuit. Il ne m’avait pas vue depuis cinq ans et
il m’a prise en gré; j’en profite pour lui conter mes secrets et lui
parler Chétigné. Je l’assassine de mes redites, mais il n’a point l’air
de s’en fatiguer.
«Quelle chose charmante que la jeunesse... et que l’amour! ajoute-t-il
avec un soupir.
--Alors, vous êtes pour moi?»
Et je recommence à lui vanter les délices d’une existence que mon
million ornera, du reste, d’une infinité d’agréments.
Tu le vois, ma chère, on peut être tuteur, on peut être vieux, et
comprendre les mouvements du cœur humain beaucoup mieux qu’une jeune
mariée positive qui devrait se ranger du côté des fous, si elle était
raisonnable. Je te pendrais volontiers quand tu m’envoies des lettres
comme celles d’hier: graves comme un pasteur, ennuyeuses comme des
chiffres.
Es-tu entrée dans une secte de méthodistes, ou fais-tu partie de l’Armée
du Salut? On m’appelle; adieu. A la hâte, je félicite ton mari de se
ranger de mon côté; c’est un homme de grand jugement.