Ici le diable montre ses cornes, et tu fais cause commune avec lui, ma
vieille amie, en approuvant que, même superficiellement, je me laisse
distraire de mon amour. Tu es une démoralisatrice, comme l’atmosphère
mondaine qui est dissolvante pour les sentiments sérieux.
«Il y a de certaines philosophies qui sont en pure perte et dont
personne ne vous sait gré.»
Mme de Sévigné a raison; mais, en la citant, tu aurais dû ajouter à quel
propos elle émettait cette pensée. Je te trouve démon tout à fait
perfide.
Tu connais la vie parisienne quand on va un peu dans le monde; donc, en
fait de nouveautés, que veux-tu que je te conte? Nous continuons à
tourbillonner, et c’est tout. Ce n’est ni varié, ni poétique.
Tu crois donc que les gens qui nous ont précédés et ont expérimenté la
vie avant nous étaient plus stupides que nous ne le sommes? Cette
croyance, que je rencontre fréquemment, m’amuse extraordinairement.
Viens ici, et lance ta ligne dans les salons, au milieu de ce
remue-ménage d’idées, et tu me diras si tu attrapes souvent quelque bon
brochet; l’animal est rare, mais, en revanche, les goujons pullulent. On
s’en peut contenter, et, quand ils sont bien accommodés, on les croque,
têtes et queues, avec plaisir.
J’ai écrit à grand’mère pour lui exprimer mes idées sur ce point, mais
elle ne m’a pas répondu, mes figures ayant seulement éveillé dans son
esprit des désirs se rapportant à son cher Vaulné. Ce qui fait que nous
sommes bien étranges de prendre au sérieux nos idées et nos impressions,
quand on voit combien chacun est saisi et gardé par son petit
engrenage...
«Je voudrais bien, me dit grand’mère, avoir un cours d’eau au bout de
mon bois, le terrain serait bien meilleur; j’aimerais bien qu’il y eût
dedans des goujons. Pourtant je n’aime pas beaucoup le poisson de
rivière, excepté la carpe qui, à la sauce blanche, est très bonne à mon
avis, quoique, en général, on l’aime mieux frite. Laure m’écrit que vous
faites tous les jours de nouvelles relations, que ma petite-fille a de
grands succès; ce qui me flatte beaucoup et ne m’étonne pas. Mais Laure
dit que tu es toujours bien dédaigneuse: il ne faut pas faire cela...»
Et voilà comme quoi la constance et la fidélité prennent aux yeux des
autres un vilain déguisement. Gardons-nous des jugements sévères quand
on voit de quelle façon la grandeur d’âme est appréciée. Aussi, en ces
matières, je deviens d’un scepticisme achevé. Quand on me dit que telle
personne pense de telle manière et que l’affirmation est basée sur des
suppositions, je prends immédiatement le contrepied, et ainsi je suis
certaine de creuser en droite ligne l’humanité.
Pour me réconforter, nous sommes allées entendre un cours de philosophie
sur le subjectif, le passif et l’objectif. Il y avait des bancs, quatre
étudiants, des encriers, un vieux monsieur, des bûches, une hache, des
chevalets dans un coin, et nous, qui comprenions autant que les
chevalets.
En sortant, j’ai pensé à toi, qui prétends que nos cerveaux valent les
cerveaux masculins. Nous étions en nage!
«Nous ne sommes pas de force! dis-je.
--C’est surtout que la signification de certains mots nous échappe», me
répondit Mme de Lines, qui entend garder une place supérieure dans la
hiérarchie intellectuelle et voulait sauvegarder notre dignité.
Alors nous nous sommes rabattues sur la littérature, et, le lendemain,
nous sommes arrivées tout feu, tout flamme, à la Sorbonne.
Le conférencier fait courir tout Paris, et trois ou quatre cents
personnes, rangées dans la cour comme des oignons, attendaient qu’on
voulût bien les mettre à l’abri du vent et de la pluie. Il est plaisant
de songer que c’est là tout Paris! Après cela peut-être n’y a-t-il que
trois cents intelligences dont l’opinion compte, ce qui n’est guère
flatteur pour le genre humain parisien.
«Comment! s’écria Mme de Lines, nous allons attendre debout!...
--On peut s’asseoir sur les marches de l’église, répondis-je.
--Pour attraper un rhume... Quelle organisation!
--Elles sont seulement trempées», dis-je d’un air aimable afin de
l’encourager.
Sans répondre, Mme de Lines s’avança gravement pour prendre la meilleure
place, en tête de ligne; un murmure général accueillit cette démarche;
des groupes d’étudiants firent: «Hou! hou!» et ma cousine, très
molestée, se mit à la queue.
«Tous ces gens-là ne sont pas élevés, me dit-elle.
--Ils n’ont pas le temps, répondis-je avec indulgence; on les empâte
dans la science et la littérature. C’est très méritoire!»
Mais les gens ainsi empâtés sont bien laids. Bon Dieu que la science est
laide! Ne pourrait-on lui donner un air plus pittoresque?
Après avoir été, en entrant, bousculées par la foule, après avoir perdu
nos robes dans une poussière qui, je crois bien, n’aurait pas été
balayée depuis Sorbon, si la Sorbonne actuelle remontait à lui, nous
nous trouvâmes assises sur des bancs très durs qui affligèrent
profondément Mme de Lines. Mais la conférence lui fit oublier le côté
barbare de son siège. Elle a été si ravie que, voulant toujours me
distraire, dès le lendemain, nous sommes retournées entendre un second
conférencier. Le sujet était le même, ou à peu près, mais les opinions
respectives étaient complètement différentes. Ainsi ballottées, nous
prenons le parti de n’avoir pas d’opinion du tout, ce qui est peut-être
le meilleur moyen d’en avoir une. Tu vois si je me pénètre de la morale
parisienne!
Il en a été de même pour les divers sujets que nous avons entendu
traiter. Mme de Lines n’en revient pas de tous les courants d’idées qui
l’entraînent comme un bateau en détresse. Au reste, on serait en
désarroi à moins. Ici nous pêchons des brochets, lesquels d’ailleurs se
transforment en goujons aussitôt qu’ils passent dans les salons. Mais la
pêche est trop abondante; on ne sait où la fourrer. Ma cousine en perd
la tête. Elle ne se doutait en aucune façon de ce que pouvait être une
fourmilière d’idées, et des guerres effroyables que les fourmis se
livraient entre elles. C’est une mêlée dans laquelle, pour se guider, on
cherche vainement le panache blanc.
Ma cousine emporte toujours quelques fourmis dans sa poche; elles la
font bien enrager jusqu’à ce que d’autres les chassent du terrain.
Hier, elle me dit tout à coup:
«Crois-tu au Grand Tout, Claude? C’est une grande idée.»
Le Grand Tout!... moi qui rêvais à Hervé, me voilà bien effarée, me
levant précipitamment pour courir après le Grand Tout. Puis, je me
rassis en disant:
«Je ne crois pas la conception nouvelle, ma cousine. D’après ce qu’on
nous disait hier, elle est renouvelée des Grecs.
--On la creuse de nos jours, reprit-elle, et si je n’étais pas
catholique...
--Au nom du ciel, m’écriai-je avec épouvante, n’allez pas perdre votre
foi, ma cousine, dans ce fouillis d’idées qui ressemblent à une salade
russe mal assaisonnée!
--L’idée est grande», répéta-t-elle en rêvant.
Ce travail souterrain dans l’esprit de Mme de Lines m’a fait discuter
avec ardeur. Me vois-tu traînant après moi une panthéiste, une
bouddhiste, que sais-je? en rentrant au Vaulné! Car le bouddhisme qui
est, paraît-il, à l’ordre du jour sans qu’on ait jamais pu savoir
pourquoi, a frappé d’admiration ma cousine. Il est bien certain que
devenir, après sa mort, ruisseau murmurant ou feuille bruissante, c’est
délicieusement poétique. C’est surtout réconfortant pour les gens qui
souffrent, et très instructif pour ceux qui meurent d’envie de se
précipiter par-dessus leurs moulins, sans plus songer à les faire
tourner sagement. Si j’étais bouddhiste ou si je croyais au Grand Tout,
je me jetterais certainement dans les bras d’Hervé sans plus attendre.
J’exprimai énergiquement cette opinion à Mme de Lines, qui comprit
qu’elle m’entraînait aux précipices. Afin de n’y pas rouler l’une et
l’autre, nous avons pris le parti de suivre avec componction quelques
prédicateurs, cinq ou six seulement, c’est la mode... quand elle est
modérée.
La mode!... ce petit mot renferme un abîme de stupidité, dans lequel je
ne puis plonger aujourd’hui, car ma plume n’aurait ni le temps ni la
force d’en sonder la profondeur. Mais, à la hâte, je te ferai remarquer
qu’il est de mode, au nom de la mode, de s’enlaidir, de se contrarier,
de se ruiner, de brouiller ses idées, de s’ennuyer, d’admirer avec
confiance, de critiquer sans savoir, de donner des fièvres cérébrales
aux infortunés chargés de vous habiller, et à soi-même des maladies de
nerfs. Dernier résultat absolument immoral, si l’on veut bien y
réfléchir, car les gens nerveux sont terribles dans leur intérieur, et
je suis convaincue que bon nombre de ménages ont été brouillés grâce à
un chapeau qui enlaidissait la femme, ou à une cravate qui étranglait le
mari. Les prédicateurs pourraient bien amener le même résultat, car ils
suscitent des polémiques violentes, non par leur faute, mais par celle
des ouailles qu’ils évangélisent. Ici, comme ailleurs, l’inconséquence
des gens qu’on appelle croyants est probante. Ils tirent sur leurs
propres troupes avec une désinvolture sans pareille. Vois-tu quelquefois
un prêtre plaire complètement aux gens du monde? As-tu remarqué leur
sévérité et leur dédain pour des hommes qui valent mieux qu’eux? «Très
indulgents pour les qualités du vice, et très sévères pour les
imperfections de la vertu.» Ils manifestent une indignation de bon goût
quand des libres penseurs ont du parti pris; mais eux, comme des chats,
ils caressent d’une patte dont les griffes ne sont pas précisément
rentrées. Un prêtre est toujours dans la position de ce pauvre petit
prince de Monaco: «Je donne des fêtes, quelle prodigalité! Je n’en donne
pas, quelle avarice!» Ah! il fera bien de faire trotter son âne à sa
guise; car, qu’il monte dessus, marche à ses côtés, ou le charge sur ses
épaules, il n’en sera ni plus ni moins. Ajoute la sévérité des femmes de
haute piété, et les parties du tableau seront entièrement esquissées.
Elles réclament des saints avec une sombre indignation, et c’est
assurément une offense à leur propre personne que l’humanité ne
disparaisse pas instantanément quand on revêt la dalmatique. «Seigneur,
Seigneur!» disait le pharisien. Et comme il aurait bien dû ajouter:
«Seigneur, pourquoi nous avez-vous faits si bêtes!» Il est vrai que ce
n’était pas dans sa tournure d’esprit. Comme ce serait malheureux si le
bon Dieu nous ressemblait!
Bonsoir; je suis de mauvaise humeur.