Ta lettre m’a amusée, ma chère amie; tu parles comme une reine offensée
qui ne doute pas de sa puissance. Nonobstant, je persiste à penser que
nous brouillerions à qui mieux mieux tous les jeux. Les hommes, pour
gouverner les hommes, s’en tirent déjà si mal que nous marcherions sur
leurs brisées en barbotant un peu plus qu’ils n’ont accoutumance de le
faire. Les grandes lignes et les intérêts généraux sombreraient quatre à
quatre dans les questions de sentiments, et de nation diminuée nous
deviendrions nation microscopique. Je croirai difficilement que, même
pour ton esprit ambitieux, le choix d’un chapeau ne paraîtra pas
toujours plus intéressant que le vote des tories ou la question des
vins. Que des droits civils deviennent nécessaires pour protéger tant de
pauvres créatures qui luttent pour la vie, c’est possible! qu’on nous
facilite, par certaines lois émancipatrices, la conduite de nos petites
affaires que, les trois quarts du temps, nous saurions diriger avec
infiniment plus de bon sens que le roi de la création, c’est parfait!
Mais pour le reste, ma petite, filons notre laine, charmons ou faisons
enrager ce roi orgueilleux, et soyons-lui supérieures au point de vue
moral... ce qui n’est pas bien difficile, dit grand’mère. En relisant ta
lettre tout à l’heure, au coin de mon feu, il m’est venu sur ce sujet
une foule d’idées qu’il serait trop long de t’envoyer.
Si j’ai des succès dans le monde?... D’où sors-tu, ma pauvre? Tu habites
le bleu, l’éther, que sais-je! et tu ne connais plus les hommes. Un bœuf
est un bœuf, personne ne peut le nier, et un million est un million. Ce
dernier point est encore plus incontestable, car il nous arrive souvent
de manger de la vache pour du bœuf, si j’en juge d’après la guerre
chronique qui existe entre grand’mère et son boucher. Quant au
propriétaire de la bête, c’est un détail infime. Il ne nous arrive
jamais de demander si notre fournisseur est un bel homme ou s’il remplit
ses devoirs d’honnête chrétien. Qu’il rêve à la lune ou qu’il batte sa
femme, qu’est-ce que cela fait, pourvu que ses denrées soient de vraies
denrées!
Je ne puis dire combien je suis flattée: les demandes en mariage ne se
comptent plus, c’est de la monnaie courante que des gens, qui ne m’ont
jamais vue, jettent négligemment dans ma bourse. Gentilshommes,
officiers, financiers, industriels, sont entrés en chasse avec une
fougue toute chevaleresque. Les temps ne sont plus où courre le cerf
n’était pas plaisir de vilains.
Tantôt c’est une fabrique qui voudrait à toute force m’épouser; elle
marche péniblement, et mon million lui enlèverait ses rhumatismes.
Tantôt c’est un nom charmant auquel il ne manque que des revenus pour
briller non pas d’un vif éclat, car, après tout, un million c’est peu de
chose, mais enfin pour ressembler à un lumignon: on se contenterait de
cette lumière discrète. Ou bien, comme hier, c’est une lettre envoyée en
Anjou à notre curé, à qui un jeune hobereau explique sa détresse; son
castel est sur le point d’être mis en vente; il est au désespoir, car il
adore la demeure de ses aïeux, et il a pensé que Mlle Métierne, dont il
connaît les goûts champêtres, consentira à se dresser, comme la statue
du Commandeur, entre lui et ses créanciers. Il est comme moi, ce pauvre
jeune homme! il aime ses vieilles pierres et la tradition; je l’en
félicite, et suis contente de voir qu’il y a encore du sens commun sur
la terre.
Dans les salons, mes triomphes sont étourdissants.
«Quelle est cette jeune fille?
--Mlle Métierne...
--Je ne connais pas... elle n’est pas jolie.
--Un million de fortune.
--Quelle physionomie originale!
--Elle en jouit tout de suite... c’est un héritage.
--Elle est charmante!... quelle jolie taille! présentez-moi.»
Et tous les angles de ma grâce un peu fruste sont polis et repolis par
la musique d’Orphée.
Depuis six semaines que je ne t’ai écrit, nous sommes entrées à pleines
voiles dans la vie militante. Ma cousine nagerait dans la joie si ma
placidité et mon dédain ne la plongeaient dans la douleur. Je ne lui
parle plus d’Hervé, parce que ce sujet amenait des scènes, et j’affecte
de discuter les partis; mais il y a, il y aura toujours un vice capital.
Mme de Lines en a référé à grand’mère, qui m’a écrit pour me décider:
«Ma petite-fille, je trouve que les hommes sont bien laids au moral et
au physique. Il y a beaucoup de maris infidèles; ils ont beau avoir une
jolie femme, ils courent après les donzelles. J’en ai connu qui
brutalisaient leurs femmes, mais, dans notre monde, c’est l’exception.
Tu feras bien de choisir. René devient plus aimable; je crois qu’il a
peur d’être renvoyé, maintenant qu’il sait que nous pouvons avoir
d’autres domestiques. Il a bien voulu faire tous les semis que je
désirais, et je suis sûre que mon jardin potager sera réussi. Il y a des
maris bien mal commodes, et des tatillons qui sont tout ce qu’il y a de
plus désagréables. Je crois que j’aimerais encore mieux un mari
infidèle. Comme cette pauvre Mme la G... qui me parlait de son passé;
elle n’aime guère les hommes, mais elle passait, elle aussi, pour n’être
pas commode; c’est ce que je lui ai dit. Adieu, ma petite-fille; dans
tes prétendants, il y en a certainement qui sont plaisants. Ne les
renvoie pas sans réfléchir.»
A quoi j’ai répondu:
«Ma chère grand’mère, je connais un homme qui ne sera ni infidèle, il
m’aime trop; ni tatillon, il est trop intelligent; ni difficile, il a un
charmant caractère. C’est Hervé, vive Hervé!»
Malgré tout, Mme de Lines, qui ne veut pas désespérer de me voir
convoler brillamment, ne se lasse pas de vanter les candidats, surtout
quand ils ont un titre, car, n’ayant jamais connu le monde et ses
pompes, elle est loin d’en être revenue. Elle aime follement les pompes
et les démons, ma cousine!
De son catéchisme il n’est plus question, et elle entend que je jouisse
de la vie par tous les pores, y compris ceux de la vanité. Lorsque je
lui rappelle son enthousiasme pour certain médecin, elle baisse la tête
et rougit de confusion. Il ferait piètre mine au milieu des bourdons
brillants qui ronflent autour de moi et me suivent en essaim serré...
Quelqu’un a dit que le mérite est pour la noblesse ce qu’un zéro est
après l’unité. Ce quelqu’un-là parlait d’or, et je ne veux pas seulement
l’unité, je veux le zéro avec. C’est ce que j’ai signifié hier à Mme de
Lines.
«Rappelle-toi la fable du héron, Claude.
--J’ai le temps d’y songer, répondis-je; ce héron était plus vieux que
moi.
--Peut-être l’année prochaine ne pourrons-nous faire comme
aujourd’hui... Il peut toujours se produire des éventualités qui ne nous
permettent pas d’aller dans le monde.»
Fidèle à sa tactique, Mme de Lines affecte de ne pas savoir qu’Hervé est
bien vivant.
«Ne craignez rien, dis-je; si ma personne est enfouie au Vaulné, mon
million, lui, ne sera jamais enterré.
--Claude, s’est écriée Mme de Lines d’un ton solennel, tu deviens
misanthrope!»
Je m’en garderais bien, et je n’ai pu m’empêcher de rire à cette idée.
Je ne blâme pas mes semblables d’avoir l’esprit pratique, et la
misanthropie me fait l’effet d’un vieil habit démodé, couleur cendre,
fort laid, dont on affuble sa personne aussi bien que son prochain. A ce
prochain je sais un gré infini de m’amuser... et pourtant je m’ennuie!
Ce matin, en descendant en voiture les Champs-Élysées, je suivais d’un
regard vague dames, cavaliers et plébéiens qui passaient à côté de moi,
comme les ombres d’une contrée inconnue. Absorbée en moi-même, je les
croyais à une distance incommensurable de mon monde intérieur, et
volontiers je ne leur aurais pas accordé plus de cœur, plus d’esprit
qu’à des fantoches. Cependant beaucoup, sans doute, n’étaient pas dans
une situation morale différente de la mienne. Combien prenaient au
sérieux ce qui frappait leurs yeux? Ils vivaient dans leur monde
invisible en ayant l’air de se donner à la vie extérieure. Chaque
individu passait à côté de l’individu sans songer à la corrélation qui
existait entre ses sentiments et les siens. Étrangers les uns aux autres
en apparence, ils vivaient toutefois dans les mêmes éléments moraux et
physiques; sauf les nuances, sauf la forme, mêmes préoccupations, mêmes
soucis, mêmes joies; courant après les mêmes chimères, discourant sur
les mêmes matières... cette idée me fit rire, puis me donna envie de
pleurer. Moi qui connais si peu l’amertume, un sentiment amer du vide et
du factice s’est emparé de moi.
Claude, la vraie, la bonne, a couru vers son prieuré où tant de
souvenirs l’appellent, où un amour véritable l’attend avec grande hâte,
où, dans la poésie de ses ruines, aux pieds d’un vieux saint légendaire,
elle a senti tressaillir deux cœurs émus de la même tendresse...
«Que je m’ennuie! m’écriai-je. Ma cousine, retournons auprès de saint
Coqueluchon...»
Mais la corrélation dont je parlais il y a un instant n’existait pas
entre les sentiments de Mme de Lines et les miens!
Elle est tombée du haut du ciel...
«Il fait un temps délicieux, et l’animation des Champs-Élysées est
amusante, me dit-elle d’un ton scandalisé.
--Je m’ennuie! répétai-je piteusement.
--Eh bien, il faut chercher d’autres distractions. Nous irons entendre
des cours et des conférences à la Sorbonne, si tu veux.»
Au fond, je suis mécontente de moi; c’est, je crois, la cause véritable
de mon ennui. J’entasse dédains sur dédains, je forme ainsi une petite
montagne sur laquelle je m’assois dignement. De cette hauteur, je
regarde les jeunes seigneurs qui s’agitent à mes pieds, et je les crois
à si grande distance que je prétends ne voir que des insectes. Arrivée à
ce point culminant de la pratique philosophique, je regarde à l’horizon
avec satisfaction; je défie abeilles et bourdons de monter jusqu’à moi.
Mais aucun animal n’est plus entêté qu’une mouche. Et il y en a de bien
jolies! Dans ma tour, je me rappelle en avoir admiré dont la tête était
vert émeraude et le corps rouge pur. Mais enfin ce n’étaient que des
mouches. Deviendrais-je coquette? et Hervé était-il un sage en me criant
qu’il se défiait de la faiblesse humaine?
Adieu; quand reviens-tu? Je suis certaine que, malgré tes affirmations,
tu es partie pour la Grèce? Je t’embrasse.