«Chaque fois que je suis allé parmi les hommes, disait Sénèque, je suis
revenu moins homme que je n’étais.» Eh bien, ma vieille amie, je
ressemble trait pour trait à Sénèque; je sens que je passe à l’état
d’atome; que, dans peu de temps, il ne restera de moi ni homme, ni
femme, ni rien. Ce n’est pas seulement Hervé que je cherche avec anxiété
dans les foules, mais moi-même. Je sens que je m’éparpille aux quatre
vents du ciel, et, si tu arrives à Paris avant que je l’aie quitté, je
crois bien que tu ne trouveras de ton amie qu’un peu de poussière semée
sur les grandes routes. C’est ce qu’on appelle se retremper.
A propos d’Hervé, il m’a expédié la lettre la plus tendre qui se puisse
écrire. Ma cousine est entrée dans ma chambre pendant que, suffoquée
d’émotion, je dévorais ces lignes qui me transportaient dans un monde
réel, au milieu des grands arbres verts de Chétigné et des murailles
tombées ornées de gueules-de-loup.
«Pourquoi pleures-tu, Claude? me dit-elle inquiète.
--C’est une bonne lettre d’Hervé, répondis-je en tirant mon mouchoir.
--Quoi! il se permet de t’écrire! s’écria Mme de Lines avec indignation.
--J’avais commencé... et c’est la faute de grand’mère», ajoutai-je
vivement.
Adam, lui-même, n’ayant pas eu le courage de son opinion, il est
rationnel de marcher sur ses traces, et charger grand’mère de ma faute
me paraît être l’expression d’un grand respect pour les hautes
traditions.
Après m’avoir morigénée, Mme de Lines est allée s’enfermer dans sa
chambre pour gronder grand’mère, qui a répondu:
«C’est bien vilain qu’une demoiselle écrive à un monsieur! J’envoie à
Claude un ouvrage sur l’éducation, de Mme de Genlis.»
Je crois que j’en remontrerais très fort à cette incomparable comtesse!
et il est plaisant d’admirer dans leurs livres la morale de gens qui
tombent dans tant de trous... La théorie est une belle chose, mais la
pratique vaut encore mieux, et dans l’émission de cette vérité, La
Palice ne s’en serait pas tiré d’une façon plus merveilleuse que ta
servante.
Tu requiers mes premières impressions mondaines? Ah! Dieu, elles sont
toutes à l’avantage de cette civilisation, belle dame! Depuis quinze
jours, nous avons expédié bon nombre de visites, et je perçois déjà
qu’elles feront boule de neige, car le million qui sonne dans ma poche
est comme la musique d’Orphée qui charmait et attirait tous les animaux
de la création.
Ma cousine, qui est une magnifique vieille femme dans ses fourrures, est
montée en carrosse l’air radieux.
«Cette vie en l’air ne peut s’éviter quand on arrive à Paris, me
dit-elle. Nous avons maintenant besoin de causer.»
Ce jour-là nous avions une dizaine de visites à exécuter avec la
certitude de trouver les gens, parce que c’était leur jour.
Pendant la première on nous demanda si nous avions vu le tableau de
Munkaczy. Superbe! mais ajouta la dame:
«Le Christ, qui est beau, n’est pas mon idéal.»
La seconde, on parla du tableau de Munkaczy en ajoutant:
«Le Christ a une belle tête, mais ce n’est pas l’idéal.»
La troisième, il fut question de Munkaczy, et un chœur s’écria:
«Le Christ n’est pas mon idéal!»
La quatrième, il fut dit la même chose; les cinquième, sixième et
suivantes, la formule fut aussi variée, et, en sortant de la dixième, je
ressemblais à l’homme de la chanson poursuivi par une obsession, et si,
comme lui, je m’étais noyée, c’eût été en chantant: «Ce n’est pas mon
idéal, ce n’est pas mon idée...»
Et l’Éternité eût emporté le reste.
En revenant à l’hôtel, du coin de l’œil je regardais Mme de Lines qui,
gravement, passait son mouchoir de fine batiste sur un front un peu
moite.
«T’es-tu amusée, Claude? me dit-elle.
--Énormément! répondis-je.
--C’est l’avantage de Paris... reprit-elle, que ces conversations sur
des sujets intéressants.
--C’est aussi fin que varié, dis-je avec enthousiasme. J’ai pensé à nos
paysans qui nous disent les uns après les autres: «Eh bien, vous faites
donc un petit tour?»
Mme de Lines haussa les épaules.
«Et tout l’avantage est de leur côté, repris-je avec malice; parce que
quand on vous demande si vous faites un petit tour, la question ou
l’observation est claire; tandis que quand on vous dit: Le Christ n’est
pas mon idéal! on se demande ce que cela peut bien vouloir dire.
--Tu es dénigrante, Claude!» me répondit ma cousine, d’autant plus
fâchée que j’exprimais une pensée qu’elle ne voulait pas avouer.
En descendant de voiture, elle reprit d’un air préoccupé:
«Nous avons eu tort de ne pas aller voir ce tableau; nous irons demain.»
Et, le matin suivant, nous nous sommes transportées rue La
Rochefoucauld, afin de parvenir à la hauteur de notre situation.
Aussitôt, Mme de Lines a été atteinte de l’épidémie générale et, dans la
journée, a placé adroitement la phrase sacramentelle qui pouvait faire
supposer qu’en question d’art elle était un bien grand vétéran.
Ici, on n’en peut disconvenir, l’esprit est contagieux et la profondeur
des connaissances également. Je m’épanouis à ce soleil, et ne puis dire
que ma mauvaise humeur, comme tu l’appelles, résiste à certains
attraits. Musique, théâtre et autres appas sont des jouissances
indéniables; aussi ai-je déjà, en mon for intérieur, arrangé pour Hervé
et pour moi une vie qui ne manquera de rien. Nous viendrons ici butiner
le suc des belles plantes, après quoi nous volerons en Anjou ou vers des
rives lointaines, pour y fabriquer notre miel dans la paix et la vie à
deux...
Récrie-toi, si tu veux, mais tu ne pourras me faire convenir que, dans
les salons où jusqu’ici nous sommes allées, la conversation ait été
palpitante d’intérêt. Peut-être, il est vrai, l’humanité, grâce à sa
vieillesse, est-elle devenue si obtuse qu’il est nécessaire de lui
mettre indéfiniment le même cliché sous les yeux pour qu’elle arrive à
comprendre. Peut-être aussi que les caquets lui sont une nourriture
suffisante... Elle sautille avec un entrain qui me rappelle les pies de
notre bois. Ce genre de conversation hachée, décousue, affole Mme de
Lines, qui a renoncé au projet d’écrire jour par jour ses notes et ses
impressions, ne sachant plus retrouver ses sentiers connus au milieu des
petits monticules de ce petit chaos. Un chaos qui n’aura jamais de
grandeur, bon Dieu! et des monticules qui se garderont de pousser en
montagnes!...
Dis, si tu veux, que je deviens grognon, mais vraiment ces esprits qui
dansent tous sur la même corde, non sans grâce et sans désinvolture, je
l’avoue, m’agacent d’autant plus qu’ils m’entraînent avec eux.
Si les conversations, purement mondaines, affolent ma pauvre cousine,
celles sur les pensées d’un certain courant la font ressembler à la
carpe qui bâille hors de son eau.
Hier, elle a eu le vertige en écoutant discourir une dame qui écrit un
traité sur l’émancipation de la femme. Il paraît, le savais-tu? que
c’est un des traits caractéristiques de notre époque d’apprendre à
l’humanité qu’elle a marché, jusqu’à nos jours, comme un éclopé entêté
qui refuse de faire guérir sa fracture par une main habile. La pauvre
s’en est allée à travers les siècles boitant à faire pitié, et cherchant
en vain à recouvrer un équilibre satisfaisant.
Il appartenait à la largeur d’esprit d’un temps privilégié de découvrir
le baume qui, appliqué aux plaies des nations, les mènera grand train
dans la voie de la guérison. Il paraît que l’âge d’or renaîtra lorsque
la femme, habillée dans les droits du citoyen, apprendra à l’homme la
Vérité! Rien que cela, mon Dieu, oui, tout bonnement; la Vérité! La
chose est grande, peut-être un peu confuse, étant donné que, depuis un
certain temps qui pourrait bien remonter au commencement du monde, on en
cherche avec inquiétude la base. Mais pour nous (je suppose que nous
votons), la Vérité n’a pas besoin de démonstration: _Ego sum!_ voilà
tout. C’est simple et net. Bien des générations ont allumé en vain des
lanternes pour la trouver, mais il leur manquait la lumière
indispensable, c’est-à-dire la femme ornée des droits civils et
politiques.
Ma cousine était tout étourdie.
«Mais le bon sens, madame!» s’écria-t-elle.
De quel trou sortons-nous! le bon sens!... Ce bonhomme n’est qu’un
bourgeois, horreur! et tout esprit qui se respecte doit lui tourner le
dos. De la tête aux pieds, il est bâti de routine et de convention, ce
qui explique pourquoi il est, hélas! si difficile à déraciner.
«Mais, dis-je, et la nature? elle est, après tout, intimement liée avec
le bon sens. Lutter contre elle, c’est se lancer dans certaine aventure
qui fut désagréable au pot de terre.»
Cette bonne dame, qui devrait fonder une Société protectrice de la
folie, m’a prouvé que la nature n’est elle-même qu’une bourgeoise à
courte vue à laquelle on ferait entendre raison. Ainsi donc, ma chère
amie, attends-toi à voir tes filles ou petites-filles revêtir le casque
et la cuirasse. Car enfin, il est bon de pousser la logique jusqu’à ses
extrêmes, et si nous votons des lois militaires, il me semble que nous
en devons supporter le poids.
Ce qui sera, du reste, bien supérieur à l’état actuel de l’économie
sociale, car lorsque deux armées se trouveront en présence, elles auront
une peur si terrible l’une de l’autre, qu’elles s’éparpilleront comme
une volée de moineaux. Ainsi l’effusion du sang sera-t-elle évitée. Pour
moi, à la première alerte, je demande à être enfouie dans un fourgon et
à n’en pas bouger jusqu’au rétablissement de l’ordre le plus complet.
Sur ce, ma cousine a eu derechef la migraine.
Bonsoir, bonsoir! tu vois que je rends justice à mes semblables, et je
te défends d’attaquer ma partialité. Je vais me coucher, et rêver toute
la nuit Chétigné et bucolisme.