Depuis hier, je ressemble considérablement à Ajax exterminant dans sa
colère tout un troupeau de moutons qu’il a pris pour une légion
d’ennemis. Par le ciel, Yvonne, je comprends dorénavant les fureurs
aveugles! bien que je trouve Ajax extraordinairement ridicule. Encore
s’il avait eu d’aussi bonnes raisons que moi-même de livrer son âme aux
passions dévastatrices...
Je venais de donner ma lettre au facteur, et j’allais me retirer dans ma
chambre afin de puiser, dans la méditation, des forces pour la lutte,
quand je fus distraite de cette idée par l’arrivée de maîtresse Jamin.
Elle avait l’air réjoui de quelqu’un qui vient d’assister à
l’enterrement de toute sa famille, et, bien qu’en certains moments la
famille soit très désagréable, on n’aime pas généralement l’ensevelir en
masse.
«Je voudrais parler à Mme Azay et à Mme de Lines, me dit-elle avec
consternation.
--Grand’mère est dans le grenier, et Mme de Lines dans la cave»,
répondis-je.
C’était l’exacte vérité, ces dames ayant découvert la veille que l’ordre
pourrait bien n’être pas le principe dominant de la maison. Alors il a
été convenu que grand’mère commencerait par un bout, ma cousine par un
autre, et qu’on se rejoindrait au milieu, ce qui arrivera peut-être dans
quelque vingt ans.
Il est probable, en effet, que Mme de Lines, au lieu de regarder si les
barriques avaient besoin d’être «rebattues», est sortie de la cave avec
une méditation en poche sur le danger de l’amour du vin; mais les
événements tragiques de la journée ont changé le cours de ses idées.
Quant à grand’mère, que j’ai suivie un instant, elle s’est promenée avec
grande joie dans ses greniers, dont elle n’a vu que la beauté et les
vastes proportions. Elle s’est assise, pour se reposer, sur un vieux
coffre, a mis ses lunettes et, aussi tranquillement que dans son salon,
a lu «De l’emploi du temps» de Mme de Genlis, qui se connaissait si bien
en toute chose, une seule petite exceptée; car il me paraît qu’elle eût
pu commencer par apprendre à ne pas trébucher en marchant dans la vie.
C’est grand’mère qui, avec beaucoup de détails, m’a raconté l’histoire
de ses amours, et, à mes cris indignés, elle m’a répondu tranquillement:
«Que veux-tu? ma petite-fille, ce n’était point joli, mais dans ce
temps-là!...»
Voilà, voilà! la tolérance nous perd, les nations se démoralisent et
Claude, ton amie, se sent en voie d’intolérance farouche. Je suis d’une
humeur à prendre en grippe Genlis, la cave, le grenier, la maison et
tout ce qu’il y a dedans.
Mais je divague! chantons nos moutons, comme Mme Deshoulières.
«Dans la cave! répondit Mme Jamin de plus en plus consternée.
--Parfaitement.
--C’est que c’est bien dangereux, allez, mademoiselle! Si elles
tombaient!...
--Elles vont nous revenir en miettes, évidemment, répliquai-je avec
gravité. En attendant je vais les sonner.»
Et j’entrai dans la grande cuisine, voûtée et enfumée, pour mettre en
branle la cloche qui nous appelle, chaque jour, à nos devoirs
domestiques.
«Vous avez l’air au désespoir, madame Jamin, dis-je en m’arrêtant.
--Ah! mademoiselle, il se passe tant de vilaines choses, allez!
--Eh bien, qu’est-ce que cela vous fait?
--Ça ne me fait rien à moi... mais c’est tout de même triste. Le monde
est bien méchant, et vous êtes bien jeune, mademoiselle Claude, tenez!
--Vraiment? dis-je en dressant l’oreille. Qu’est-ce que vous voulez
dire, madame Jamin?»
La bonne femme secoua la tête d’un air navré.
«Il faut se surveiller quand on est jeune, mademoiselle.
--Enfin quelle est votre idée? dis-je en m’impatientant. Mais voici
grand’mère qui appelle; montez dans sa chambre, quand Mme de Lines
passera ici, je lui dirai d’aller vous rejoindre.»
Ma mission remplie, l’incident me tourmentait et, sous la consternation
mystérieuse de maîtresse Jamin, je flairais un danger. J’allai m’asseoir
sous la fenêtre ouverte de grand’mère, sur le rebord d’un timbre qui
sert de déversoir aux eaux des gouttières. Mais maîtresse Jamin parlait
aussi bas qu’un criminel poltron qui avoue ses turpitudes, et je me
désespérais quand Mme de Lines me tira d’embarras.
«C’est à n’y pas croire! s’écria-t-elle. Comment voulez-vous qu’ils
s’aiment? Ils se connaissent trop.»
Le scepticisme du mot ne te paraît-il pas plaisant?
«Le monde disent qu’ils sont en grandes amitiés, reprit Mme Jamin de sa
voix ordinaire. Je voyais bien que vous n’y pensiez pas, c’est pourquoi
que je suis venue vous le dire. Jamin ne voulait pas, mais je trouve
qu’il n’avait point raison.
--C’est bien simple, Laure, dit grand’mère, j’écrirai à M. de Chétigné
pour que son fils ne vienne plus aussi souvent ici.
--Si vous ne voulez pas du mariage, vous ferez bien, madame, car le
monde sont si méchant! un malheur est vite arrivé, allez!»
A ces mots que je n’ai pas bien compris, car je ne vois pas trop quel
malheur peut nous menacer, grand’mère et Mme de Lines ont jeté des cris
perçants.
«Ah çà, s’écria grand’mère en colère, êtes-vous folle, maîtresse Jamin?
Allez-vous venir me dire qu’on manque de respect à ma petite-fille et
qu’elle puisse être soupçonnée?
--Non, non, non, madame, pour sûr! répondit la bonne femme avec
épouvante. Mais vous savez bien comment sont le monde par icite. On sait
bien tout de même que M. Hervé vient pour le bon motif.
--Il ne manquerait plus qu’on crût le contraire! s’écria Mme de Lines.
C’est par trop absurde!
--Il n’y a pas de doute, répondit Mme Jamin, qui, ne sachant plus
comment se tirer de la façon bête dont elle avait commencé ses
révélations, s’embourbait à chaque mot. Seulement, dans votre grand
rang, vous n’avez point la même liberté que chez nous. Hier il était
nuit tout à fait quand vos fermiers ont vu Mlle Claude et M. Hervé
entrer dans l’église, où ils sont restés longtemps.
--Pardi, la belle affaire! répondit grand’mère. Ils sont allés assez de
fois regarder ensemble saint Coqueluchon!»
En ce moment, Mme de Lines se pencha à la fenêtre, et, en m’apercevant,
la ferma vivement.
J’étouffais de colère! Soupçonnée de quoi?
J’aurais étranglé avec bonheur cette affreuse bonne femme qui venait
déranger nos plans, révéler notre innocente équipée, et préparer le
terrain à M. de Chétigné de telle sorte qu’il serait probablement reçu
comme le peut être le diable, quand il imagine de plonger dans un
bénitier!
Cependant son intention était bonne: elle pensait rendre service en
racontant les propos des paysans, qui sont, dans notre contrée, curieux
comme des nonnes, cancaniers comme on ne l’est pas et méchants comme la
gale.
Néanmoins, quand elle partit, mon premier mouvement fut de courir à elle
afin de la secouer, au moral j’entends, comme les pommiers de notre
jardin. Mais je réfléchis qu’on ne traite pas avec cette désinvolture un
aussi vieux serviteur et que, d’ailleurs, si elle était bête, il fallait
m’en prendre à la nature, qui devrait bien un peu mieux entendre
l’intérêt des hommes, en déposant un bon grain d’intelligence dans
toutes les cervelles.
Le déjeuner, qui sonna, fit diversion au tumulte de mes pensées. Je
m’assis à table sans le moindre embarras, car j’avais pris subitement la
résolution de tenir tête à l’orage et de dire, avec la plus grande
simplicité, qu’aimant Hervé j’entendais l’épouser.
Mais, à ma profonde surprise, je n’eus pas besoin de me débattre;
grand’mère et Mme de Lines avaient tout bonnement décidé de régler entre
elles cette petite affaire.
Après le déjeuner, grand’mère appela René et lui dit, en tirant une
lettre de la poche de son tablier:
«Quand vous aurez dîné, René, vous porterez cette lettre à Chétigné.
--Sortir par cette chaleur-là! comment madame veut-elle que je fasse?
--Ce n’est pas bien loin... mais prenez Pâté si vous voulez.
--Monter sur Pâté!... pour qu’il me fiche par terre et que je revienne
avec des côtes de moins!
--Eh bien, allez à pied, sur la tête ou sur les mains, comme vous
voudrez! répondit grand’mère qui s’impatientait.
--Hon! sur la tête, ce serait bien fatigant, répondit le bonhomme d’un
ton goguenard, et sur les pieds, ça me dérange de mon ouvrage. J’ai à
bêcher mes pommes de terre et à pomper de l’eau dans le grand bassin
pour arroser.
--Enfin, s’écria grand’mère en frappant du pied, je vous aurais dit de
sarcler que vous m’auriez répondu que vous vouliez monter sur le clocher
de Cizay! N’y allez pas! je vais charger le fermier de la commission.
--C’est ça!... comme si je n’étais pas capable de la faire... Allons,
que madame me donne la lettre, je vas y aller tout de même.»
Grand’mère, sciemment ou non, avait employé le plus sûr moyen d’être
obéie. Il y a toujours eu un terrible antagonisme entre la cuisine et la
ferme; or il suffit qu’on ait l’air de protéger Capulet pour que
Montaigu déploie au plus vite un zèle extraordinaire.
«En attendant, pensai-je, il y a des chances pour que M. de Chétigné
soit ici avant d’avoir reçu la lettre.»
Les domestiques, en effet, n’avaient pas fini de dîner quand un vieux
panier, dont les jantes ne tiennent guère et dont la couleur ne se peut
plus deviner, entra dans la petite cour, dont la porte avait été
précipitamment ouverte par Marie la Vache, et s’arrêta devant la porte
de la salle à manger.
Mme de Lines tricotait dans le salon, et grand’mère, confortablement
installée dans un grand fauteuil, avait laissé tomber son livre sur ses
genoux et faisait son petit somme digestif, un mouchoir étendu sur son
visage pour se préserver des mouches.
«Quoi! qu’est-ce? qu’y a-t-il, mes enfants?» dit-elle en s’éveillant.
L’arrivée de M. de Chétigné parut émouvoir Mme de Lines, pendant que
grand’mère disait avec tranquillité:
«Ce n’était pas la peine d’écrire, Laure.
--Vous m’aviez écrit? pour quelle raison?» demanda M. de Chétigné.
Mais, avant de donner aucune explication, on me mit à la porte, comme si
ma destinée, qui allait se jouer sous ces voûtes centenaires, ne devait
pas plus m’intéresser que celle du Grand Turc.
J’allai promener mon anxiété derrière l’église, où se trouvait, dit-on,
le cimetière des moines. C’est un coin sauvage, dans lequel les
framboisiers viennent en touffes épaisses; mais l’herbe y est dure et la
terre mauvaise, bien que les cyprès, les sureaux et les lilas y vivent à
l’aise. Deux grands tilleuls, dont les branches basses caressent le sol,
donnent une ombre impénétrable. En face d’eux, dans l’angle d’un mur,
grand’mère a fait faire une niche dans laquelle a été déposée une statue
de la Vierge qu’une vitre protège de l’humidité. Des lauriers-tins, des
lilas blancs entourent ce petit sanctuaire, et des cerceaux de barrique,
disposés en dôme au-dessus de la niche, sont recouverts d’une viorne
odorante. C’est l’endroit favori de grand’mère, qui quotidiennement,
dans la belle saison, y vient dire ses prières. Quand on a gravi les
marches de gazon qui mènent à la Vierge, on dépasse le mur de toute la
tête, et il m’est arrivé souvent de profiter des tas de bourrées,
toujours déposés en été de l’autre côté du mur, pour descendre dans le
chemin extérieur. C’est la prouesse que j’ai exécutée une fois encore,
sans souci de ma dignité, et j’allai attendre la voiture de M. de
Chétigné dans l’avenue carrossable qui relie le Vaulné à la route.
Malheureusement pour mes intérêts, je n’attendis pas longtemps. En
m’apercevant, le bon bourgmestre descendit de son carrosse et,
s’approchant de moi, répondit à mes questions pressantes:
«Ça va mal, Claude, très mal!
--Mais vous savez ce qui s’est passé hier entre Hervé et moi?
m’écriai-je.
--Oui, mon enfant, me dit-il en me prenant la main avec tendresse, mais
ni Mme Azay ni votre cousine n’ont bien accueilli ma demande. Elles ont
été glacées, surtout Mme de Lines. Je me croyais en Sibérie, ajouta-t-il
avec un fin sourire.
--Vous n’êtes pas au milieu des glaces avec moi! dis-je avec chaleur.
Vous comprenez que rien n’est perdu, c’est la première impression. Je ne
pense pas qu’on veuille disposer de ma personne sans me consulter,
ajoutai-je, les yeux brillants de colère.
--Eh bien, eh bien, voulez-vous bien être sage! me répondit-il avec son
beau calme flamand. Allez trouver ces dames, c’est elles et non moi qui
doivent vous rendre compte de ma visite.»
En approchant du salon, par le jardin, j’entendis quelques bribes d’une
conversation animée.
«Nous ne devons pas y consentir, Agathe, disait Mme de Lines; c’est la
jeter dans une position misérable.
--Sans aucun doute, elle ne peut pas épouser un homme aussi laid,
répondait grand’mère. Elle aurait des enfants affreux!
--La pauvre petite! à vingt ans, accepter une vie de soucis et de
privations!
--Ses filles seraient des laiderons, jamais elle ne trouverait à les
marier.»
Que te semble de cette sollicitude pour des êtres qui ne vivront
peut-être jamais? Amusante affaire que l’esprit humain!
Mme de Lines, après un grand effort sur elle-même, me mit au courant de
la situation.
«Je le savais, dis-je franchement. C’est moi qui ai dit hier soir à
Hervé de demander ma main aujourd’hui. Nous nous aimons.
--Tu l’aimes?... lui en as-tu fait l’aveu? demanda Mme de Lines.
--Il m’a questionnée... j’ai répondu la vérité naturellement.
--Ce n’est point joli, dit grand’mère indignée; une demoiselle ne doit
dire ça qu’à son mari.
--Alors elle n’est plus une demoiselle, grand’mère! Et pour devenir
mari, il faut bien qu’il sache un peu à quoi s’en tenir.
--Mais Hervé ne peut pas devenir ton mari, reprit Mme de Lines avec
agitation. Comment peux-tu supposer, ma pauvre enfant, que nous te
livrerons au triste sort d’un avenir à peine assuré, de goûts
continuellement contrariés faute d’argent, de l’ennui écrasant d’une
existence sans distractions de ton âge? Est-il de notre devoir
d’accepter que tu t’étioles à tout jamais, cœur, corps, intelligence,
dans une maison mortellement triste d’où tu ne pourrais plus sortir?...»
Le ton et la forme étaient positivement éloquents.
«M’étioler! dis-je sans frissonner devant le tableau épouvantable que
Mme de Lines dessinait à grands traits d’après des souvenirs personnels.
Je ne m’étiolerai pas plus que je ne l’ai fait jusqu’ici. Cette vie
répond à mes goûts... et j’aime! ajoutai-je dramatiquement.
--Tu aimes?... tu le crois du moins, répondit Mme de Lines. C’est donc
hier soir que tu as fait cette sottise?
--Sottise pleine de douceur, dis-je en souriant, et accomplie sous
l’égide de saint Coqueluchon, qui avait l’air, je vous assure, de
plaider en faveur de notre folie.
--C’est extraordinaire, Laure, reprit grand’mère qui, lorsqu’elle est
déroutée par quelque fait, s’adresse toujours à ma cousine; je suis très
mécontente de ma petite-fille.
--Sérieusement, Claude, reprit Mme de Lines, tu as commis une
étourderie. Elle n’ira pas plus loin parce que tu as affaire à un homme
bien élevé, mais maintenant n’en parlons plus. Dans trois jours, nous
écrirons poliment le résultat de nos réflexions à M. de Chétigné, et ce
résultat ne peut être qu’un refus.»
Je tombais des nues! c’était inouï, réellement, de s’imaginer que les
choses se passeraient ainsi sans révolte et sans cris.
«Prenez garde! dis-je, commençant à m’émouvoir sérieusement. Je n’ai pas
un caractère léger; quand je dis que j’aime Hervé, c’est que je suis
sûre de l’aimer, et je veux, je veux l’épouser!»
A ces mots, prononcés d’un ton très ferme et très ému, grand’mère et Mme
de Lines se regardèrent d’un air consterné.
«Tu ne peux pas te marier sans mon consentement, dit grand’mère.
--Je le sais bien, ma chère grand’mère, et Dieu sait que je n’en ai nul
désir! Mais il faut que vous le donniez, ce consentement. Ne vous
êtes-vous pas trouvée heureuse au Vaulné, où vous avez toujours vécu
simplement? D’ailleurs, nous avons déjà fait notre budget, nous sommes
des gens pratiques, je vous assure! Hervé écrit un livre qui aura
peut-être un grand succès; ce sera l’ouverture d’une nouvelle existence
pleine d’intérêt, et une source de fortune.
--Les savants passent leur vie à tirer le diable par la queue, répondit
grand’mère d’un air distrait.
--Eh bien! si nous sommes enchantés de la tirer, cette queue, cela ne
regarde que nous!
--Ton Hervé est laid! reprit grand’mère d’un ton concluant.
--Mais ce n’est pas vous qui l’épouserez, grand’mère! m’écriai-je avec
désespoir. Sa figure me plaît à moi! et je vous assure que vous êtes
seule à le trouver laid, parce que vous n’aimez que les hommes d’une
beauté exceptionnelle. Je vous répète que, depuis des années, j’ai la
plus vive affection pour Hervé, et que mes rêves d’avenir n’ont jamais
varié.
--Tu y pensais donc quand tu as refusé ce bon parti de l’autre jour?
demanda Mme de Lines.
--J’y pense depuis six ans», répondis-je avec tranquillité.
Ma pauvre cousine avait l’expression penaude de l’astrologue qui, en
regardant les étoiles, s’est laissé choir dans un puits. Au fond de sa
citerne, elle réfléchissait avec un bien grand étonnement aux cas
terrestres dont le plus surprenant est assurément celui d’une fille de
vingt ans et d’un homme de vingt-six qui, se voyant quatre fois par
semaine dans l’intimité de la campagne et des souvenirs, en profitent
pour s’aimer. Tu conviendras qu’il y a bien de quoi précipiter un
astrologue dans un bain glacé.
Grand’mère, ébranlée, se tourna vers ma cousine:
«Elle a l’air d’être sérieuse, Laure!
--Eh bien, Claude, dit Mme de Lines sortant de son puits et parlant avec
la résolution de quelqu’un qui se décide, jusqu’à nouvel ordre, à ne
vivre ni dans les nuages ni dans l’eau, ainsi qu’il en a été souvent
pour elle en face de graves décisions... eh bien, Claude, nous allons
causer ensemble, ta grand’mère et moi, et, ce soir, nous te parlerons de
nouveau de ce triste mariage.
--Triste mariage quand on s’aime! m’écriai-je. Nos familles, nos goûts,
nos situations sont assortis; ensuite...
--Bien, bien! interrompit Mme de Lines avec impatience. Maintenant que
nous connaissons ta pensée, laisse-nous causer.»
Crois-tu, par hasard, que le résultat de leur méditation ait été bien
satisfaisant? Le soir, ma cousine, soutenue par grand’mère, m’a tenu ce
discours:
«Mon enfant, nous avons beaucoup réfléchi, et nous ne pouvons pas te
permettre de jouer ta vie entière sur un sentiment qui pourrait bien
n’être qu’une illusion, puisque tu ne vois, pour ainsi dire, qu’Hervé.
Ne te récrie pas... tu viens d’avoir vingt ans, dans onze mois tu seras
majeure, et si, dans ce temps-là, tu n’as pas changé d’avis, nous
reparlerons du projet. Nous allons écrire dans ce sens à M. de Chétigné,
en le priant de faire cesser les visites de son fils.
--Ne plus le voir!... m’écriai-je avec terreur.
--Du moins, aussi souvent... il viendra avec son père, c’est-à-dire plus
cérémonieusement.
--C’est amusant! dis-je avec un visage allongé, et sentant bien que la
décision ne pouvait plus être combattue.
--Bah! petite-fille, si tu l’épouses, tu le verras bien assez dans ta
vie!» m’a dit grand’mère, qui est généralement pessimiste quand il
s’agit de la vie maritale.
Comme c’est consolant pour le présent! Ne trouves-tu pas que, moins les
parfums et les fleurs, je ressemble à une victime antique sacrifiée à un
dieu bien aveugle et bien stupide?
Ma vie délicieuse... c’en est fait! Oh! ma chère, un seul homme a été
sage sur cette terre: c’est Diogène et son tonneau. Puisque les hommes,
pour se bien diriger eux-mêmes, ont absolument besoin d’un modèle, on
devrait toujours leur présenter ce sage qui savait si bien simplifier la
vie et qui n’aurait même pas eu besoin de 6,000 francs de rente pour
vivre content! Et s’il avait voulu épouser une fille sans le sou, il
l’eût fait séance tenante, et aux grand’mères ou aux cousines qui se
fussent jetées devant lui pour l’en empêcher, il eût crié avec la
simplicité de langage qui le caractérisait: «Otez-vous de mon soleil!»
Après quoi, il eût fourré sa femme dans le tonneau, lui après, fermé la
porte, s’il y avait une porte, et laissé les protestations de la
prudence humaine s’évaporer en vains sons.
Ces païens nous étaient bien supérieurs. Adieu; mon état d’âme est une
catastrophe.