Veux-tu que je te dise un conte exquis, à nul autre semblable?... Il
était une fois un souverain qui avait le don de prendre les formes les
plus diverses et de chanter le même air mélodieux, qu’il fût fleur
parfumée, brise légère ou tempête foudroyante. En quelque endroit que
l’on allât, il découvrait le moyen de vous suivre pas à pas et, se
glissant dans un brin d’herbe, de dire sa folle chanson. Si on
s’asseyait sous un arbre, les feuilles n’étaient plus feuilles et leur
bruissement était sa voix, et sa voix, sans qu’on sût comment, résonnait
dans l’atmosphère qui devenait lui tout entier. Je connais certain
prieuré où ce monarque entreprenant se cachait dans les moindres
recoins, que toutes les vieilles pierres connaissaient et qui, un jour
enfin, parlant par voix humaine, se nomma ouvertement. Il appela son
royaume l’univers et sa chanson l’amour...
C’était hier soir... Dans la journée nous avions reçu deux visites, et
les visites ici se passent généralement de façon singulière, parce que,
si on parle des événements publics, nous avons toujours l’air de revenir
du fond des savanes, étant invariablement en retard de huit jours dans
nos informations, car grand’mère ne reçoit qu’un journal départemental
qui paraît chaque semaine. De sorte que si la politesse ne les retenait
pas, nos visiteurs, à chaque instant, s’écrieraient: «Mais, madame,
Henri IV est mort!»
Ensuite Mme de Lines, qui aime la discussion, se jette sur l’occasion
qui se présente avec l’empressement d’un gourmet sur des denrées rares.
A tout hasard, elle livre aux espaces une idée quelconque, et, bon gré,
mal gré, il faut que le gant soit relevé et que la lutte s’engage. Mais
hier, au début, la conversation tomba sur les Chétigné. Nos visiteurs
éprouvaient le besoin de leur appliquer quelques bons coups de bâton, en
signe d’amitié; tu as dû remarquer bien des fois que les coups de bâton
étaient la caractéristique des plus vives amitiés?
--Ce sont des hommes charmants, dit Mme M... On les voit trop rarement.
Ils sont un peu excentriques... on se demande pourquoi ils vivent ainsi
en loups. Ils sont si pauvres, il est vrai. Pauvres gens! que
peuvent-ils faire ainsi enterrés dans leurs ruines?
--Mais ils ne m’ont point l’air à plaindre, dis-je en réprimant une
bouffée de colère.
--Ils lisent et travaillent beaucoup, répondit Mme de Lines.
--C’est un peu une pose, je crois, répliqua le fils de Mme M... Hervé,
que j’aime beaucoup, n’avait rien d’un travailleur au collège. Il était
comme les autres, ni plus ni moins. On dit que les relations de son père
lui ont beaucoup servi.»
Ma patience n’est pas et ne sera jamais angélique, c’est positif, et
devant l’injustice, ou quand on attaque mes amis, mon esprit éprouve le
même frémissement que mes doigts qui aimeraient à cravacher quelqu’un.
«Certains hommes se transforment heureusement, répliquai-je d’un ton
vif, tandis que beaucoup s’arrêtent à une première station et n’en
bougent plus. J’aime mieux les premiers.
--Oh! je ne l’attaque pas, mademoiselle; c’est mon ami, et un bien bon
garçon; mais je le trouve un peu poseur.
--Parce que c’est un homme distingué? demandai-je ironiquement. Je
l’engagerai, en tout cas, à faire la célèbre prière: O Dieu, laissez-moi
mes ennemis et sauvez-moi de mes amis!»
Le diable, lui-même, s’en fût mêlé qu’il n’eût pu m’empêcher de lancer
ma réponse dont l’impertinence, jointe à la vivacité du ton, donna
l’éveil à Mme de Lines, pendant qu’au sourire discret qui effleura les
lèvres de mes adversaires, je m’aperçus qu’on m’avait tendu un piège et
que, tête baissée, j’étais tombée dedans.
Ma cousine changea vivement la conversation en parlant des récoltes.
Connais-tu une race plus désagréable que celle des propriétaires? On
dirait une légion de Prométhées dévorés par un éternel vautour, et ils
ne posséderaient rien du tout que leurs lamentations ne seraient pas
plus lugubres. Au milieu de la conversation, Hervé est entré, le regard
soucieux et même un peu triste, pour moi du moins qui le connais bien.
Avec une politesse un peu surannée qu’il tient de son père, il s’est
moqué agréablement des désespoirs qui l’entouraient, puis, à quelques
questions qui lui furent posées sur ses voyages, le niveau de la
conversation s’éleva promptement. Bien qu’il ne soit pas très causeur,
il prend toujours part à la conversation avec beaucoup de bonne grâce,
et la banalité, à sa voix, se sauve à toutes jambes. En voyant, hier,
cet effet se produire immédiatement, j’ai compris la critique qui avait
précédé son entrée, la médiocrité, comme tu le sais, n’aimant que sa
propre personne. Je ne sais pas si l’intelligence d’Hervé est
supérieure, mais il a une instruction étendue qui est lettre morte pour
nos bons voisins; vivant autour de leur unique journal et de leur
marmite, ils croient avec fermeté que marmite et journal sont le dernier
mot de la création.
Après avoir roulé avec quelque impétuosité sur une question de
sentiment, la discussion aborda le terrain des bouleversements sociaux,
et je croyais que nous n’en verrions jamais la fin quand ma cousine, qui
se recueillait depuis un moment, pour frapper un grand coup, s’écria:
«Du reste, Dieu seul est grand! Si Massillon ne l’avait pas dit, eh
bien! moi je l’aurais dit!»
Cette pensée nouvelle, tombant au milieu de nous avec l’à-propos d’une
bombe dans une réunion de paisibles villageois, servit l’impatience où
j’étais d’assister à la disparition de nos visiteurs, qui se levèrent
comme si l’accord final était donné.
Il était tard, et je regardais avec désolation la pendule en songeant
qu’Hervé allait partir sans que je pusse sonder délicatement le motif de
sa préoccupation; mais voilà que grand’mère eut la bienheureuse
inspiration de le retenir à dîner. Malheureusement Mme de Lines,
dérogeant à ses habitudes, ne nous quitta pas, car ma fougue, en
défendant les Chétigné, l’avait inquiétée. Toutefois elle se rassura
devant l’air distrait d’Hervé et la façon placide dont je dévorais à
belles dents mon dîner.
Il était nuit lorsque Hervé, qui s’était promené avec nous sans que je
pusse lui parler, songea à nous quitter.
Adieu, dis-je brusquement, car j’étais furieuse. Après cela je vais vous
conduire jusqu’à la grande cour, ajoutai-je en me ravisant.
--Je vous accompagne, mes enfants», dit grand’mère.
Ainsi tranquillisée, Mme de Lines s’enfonça dans le bois, afin
d’arracher au clair de lune tous ses secrets. Quant à nous, nous
n’avions pas fait dix pas que grand’mère s’en allait de son côté sans
plus songer à notre existence.
En approchant de la maison, je montrai à Hervé une assez vive lumière
dans le chœur de l’église.
«Des pèlerinages ont passé par là, dis-je. Allons voir s’il n’y a aucun
danger pour le feu.»
Trois bonnes femmes, en effet, étaient venues dans la soirée faire «un
voyage», selon l’expression du pays, et des bouts de bougie, qu’elles
étaient allées demander à la cuisine, achevaient de brûler. L’une
d’elles avait mis un cierge qui éclairait saint Coqueluchon du haut en
bas, et l’expression extatique du saint, au milieu des ombres portées
très fortes, paraissait étrangement suppliante. Des rayons lunaires
pénétraient dans la chapelle, mais sans éclairer la longue nef, où se
distinguaient vaguement un moulin pour le blé, des échelles, de vieux
pupitres qui servaient autrefois au lutrin et la provision de bois de la
maison.
Nous montâmes cinq marches à peu près intactes pour nous approcher de
l’autel. Il y a dans l’église un courant d’air perpétuel, et il n’est
pas besoin d’un vent bien vif pour l’entendre soupirer: la moindre brise
qui passe rompt le silence de ces grandes murailles, et les lianes de
lierre qui entourent la Vierge décapitée battent comme des ailes
d’oiseau.
Oubliant que je voulais questionner Hervé, je restai immobile sans
songer à parler; j’écoutais, dans le silence recueilli de ces ruines, le
frémissement des clématites accrochées aux ogives des fenêtres et l’air
très faible qui courait par instants dans le vaisseau... C’était comme
la plainte très douce d’un passé oublié qui nous conviait nous-mêmes à
l’oubli éternel, quand l’heure serait venue, et, tout émue du mystère
dont l’influence m’enveloppait, je me tournai vers Hervé pour lui
exprimer mes impressions.
En le regardant, ma respiration devint plus courte et mon cœur battit
comme un fou. Ses yeux étaient parlants, et à peine avais-je eu le temps
de penser qu’il allait enfin prononcer des mots décisifs que, penché
vers moi, il me disait comme autrefois dans mon enfance:
«Claude... m’aimes-tu?»
Et des débris de saints, des sculptures Louis XV mutilées, de la haute
voûte lézardée, des rayons d’incertaine lumière, j’entendis:
«M’aimes-tu?»
Une voix, comme un souffle, répondit «oui!» et glissa dans le silence de
l’église, mais pas plus rapidement que l’ombre qui suivait ma fuite
précipitée après l’aveu franc et spontané de mon âme.
Hervé me rejoignit au milieu de la nef. Il passa son bras sous le mien,
m’entraîna en arrière, me fit remonter les marches du chœur et, se
tenant en face de moi, me dit d’une voix tremblante:
«Claude... ma chère Claude?»
Et comme si les mots lui manquaient pour s’exprimer, il répétait
indéfiniment mon nom, qui me parut avoir une éloquence qu’assurément je
ne lui soupçonnais pas.
«Vous avez dit oui, Claude?
--Oui encore, dis-je en portant mes mains à mon visage brûlant. Je ne
sais guère déguiser la vérité, Hervé, et celle-là vous la connaissiez
certainement.
--J’y croyais souvent, et souvent aussi je n’y croyais plus.
--Alors vous étiez un peu stupide!»
Nous nous mîmes à rire, puis... puis il me serait impossible de te
narrer ce que nous avons dit. Mais Dieu que je la trouvais jolie cette
forme définitive de la chanson que, depuis longtemps, j’entendais
chanter autour de moi!
Combien de temps avons-nous causé ainsi? Avons-nous même parlé? Je n’en
sais rien, mais Hervé s’avisa soudainement de troubler notre quiétude.
«Ma pauvre Claude, me dit-il, vous acceptez une vie bien monotone et
bien modeste. C’est à peine si mon père et moi avons 5,000 francs de
revenus, et force nous sera de vivre à Chétigné pour arriver à vivre.»
Ainsi rappelée à la vérité, je me frappai le front avec désespoir.
«Grand Dieu! m’écriai-je, et les 15,000 francs de rente de ma cousine!
--Comment les 15,000 francs de rente?
--Oui, oui; Mme de Lines s’est mis en tête que j’épouse 15,000 francs de
rente, pas un sou de moins! sous prétexte que, le suprême bonheur étant
d’avoir 30,000 francs à dépenser par an, je dois au moins posséder la
moitié du bonheur suprême.
--L’écart est énorme! me dit-il en laissant tomber ma main d’un air
consterné. Je savais qu’elle eût voulu pour vous une position plus
brillante que la mienne, mais je ne connaissais pas toutes ses
ambitions. Néanmoins, sans l’entraînement de ce soir, Claude, je crois
que j’aurais attendu longtemps encore avant de me déclarer.
--Vous auriez fait une bêtise, m’écriai-je, parce que, moi, je n’ai pas
du tout les idées de ma famille.
--Oui... mais vous dépendez de sa volonté.»
Il avait raison, et ma détresse était plus grande que je ne la voulais
montrer.
Je levai les yeux vers saint Coqueluchon qui, à la lueur des bougies
mourantes, suppliait certainement le ciel de nous accorder ses
bénédictions.
«Ne nous désespérons pas, Hervé, dis-je, et, si vous voulez, établissons
tout de suite notre budget, afin d’opposer un démenti formel aux
craintes de ma cousine, quand le moment sera venu de discuter, et de
prouver mathématiquement que nous sommes des gens pratiques.»
Nous nous sommes assis sur les marches couvertes de poussière, de
feuilles et de pétales de fleurs qui pénètrent tout l’été par les
vitraux sans vitres.
«Mais, dis-je avec quelque inquiétude, vous y connaissez-vous bien?
--Pas beaucoup! me dit-il d’un air anxieux. C’est mon père qui dirige la
maison, et, comme lui, je n’attache pas grande importance aux choses
extérieures puisque je suis toujours plongé dans mes livres.
--Il est grand temps que j’aille mettre de l’ordre dans ce taudis,
répliquai-je en riant.
--Et dire que je n’ai pas mieux à vous offrir! s’écria-t-il en s’agitant
si bien que j’avalai force poussière.
--Vous m’offririez de vivre au fond d’une mine avec vous que je serais
heureuse!» dis-je dans un élan étourdi.
Étourdi est bien le mot, car, ne connaissant pas les hommes, j’aurais dû
être en défiance, d’autant qu’il n’est pas dans les usages reçus, je le
savais bien, d’écouter et de dire de tendres paroles dans l’ombre d’une
chapelle en ruine.
A peine ma phrase se promenait-elle dans les airs que cet imbécile me
prenait dans ses bras et me donnait la plus chaude des accolades, ce qui
me jeta dans un émoi où la colère, et je ne sais quelle joie excessive,
se mêlaient si bien que je perdais la tête.
«Je m’en vais!» criai-je rouge de confusion et sautant trois marches à
la fois.
Il se jeta devant moi.
«Non, non, ne partez pas... Claude, je vous en prie!»
Je m’arrêtai hésitante.
«Vraiment, dis-je d’un ton sévère, si l’homme n’est qu’un misérable
chiffon, il faut le dire tout de suite...»
Mais je m’aperçus aussitôt que je n’avais pas le droit de parler, et que
mon âme était passée, elle aussi, à l’état lamentable de chiffon, car,
cédant aux supplications d’Hervé, je remontai les saints degrés et allai
m’appuyer avec dignité à l’autel.
«Reprenons notre budget, Claude! me dit-il humblement.
--C’est sage... parlons sérieusement, répondis-je avec gravité. Ainsi
vous avez cinq... Mais, à propos, dites-moi d’abord pourquoi vous aviez
l’air si triste dans la journée?
--Parce que j’étais dans mes heures de doute, ma chère Claude. Parce que
je me demandais si vraiment vous m’aimiez et si j’oserais vous dire tout
mon amour. Je crois vraiment que je vous aime depuis toujours...»
J’allais répondre étourdiment:
«Comme moi!»
Mais, me défiant désormais de l’eau qui dort, je me dirigeai prudemment
vers les mathématiques.
«Cinq mille francs, et quinze cents que j’ai en dot, total six mille
cinq cents. Mais c’est énorme! m’écriai-je éblouie.
--J’ai peur que non...
--Alors que ne suis-je très riche pour que vous le deveniez! dis-je
piteusement.
--Si vous étiez riche, Claude, je ne demanderais pas votre main.
--Il est certain, repris-je en soupirant, qu’il y a harmonie... si vos
murs sont tombés, les nôtres sont sur le point d’en faire autant, et,
une fois par terre, je voudrais bien savoir qui les relèvera... Bah!
nous nous en tirerons parfaitement!»
Et lui montrant saint Coqueluchon, j’ajoutai:
«Si nous étions des saints, comme lui, je suis sûre que nous n’aurions
même pas besoin de six mille francs pour vivre satisfaits.
--Brr!... me dit-il en frissonnant. S’il faut pour cela devenir un
saint!...
--Oui... ce serait bien ennuyeux!» dis-je avec conviction.
Au moment où je prononçais cette belle conclusion, le dernier bout de
bougie expira, suivant en cela l’exemple du cierge qu’un coup de vent
venait d’éteindre, et, en même temps, j’entendis ouvrir la porte double
du salon qui communique avec la sacristie.
«On vient, murmurai-je; c’est Mme de Lines, sans doute; elle me
cherche... ou bien, en rentrant, elle a été inquiétée par les lumières.
Sauvons-nous!»
Nous courûmes à la lourde porte qui ouvre sur la petite cour, et nous
nous échappâmes comme d’affreux coupables.
Je reconduisis Hervé jusqu’à la barrière, en disant précipitamment:
«Demain, que votre père vienne faire la demande... et Dieu protège notre
galère!»
Une seconde après, sans rencontrer personne, je volais à tâtons dans les
escaliers aux voûtes basses et les grands corridors délabrés. Je me
précipitai dans ma chambre, allumai une bougie et, un livre devant moi,
j’attendis que les éventualités se produisissent.
L’horrible chose qu’une conscience troublée! Je pâlissais, rougissais,
pâlissais de nouveau et, bien que je fusse en mesure d’affronter des
explications sans me compromettre, je sentais qu’à la seule vue de Mme
de Lines j’allais crier mon forfait.
Lorsque j’entendis son pas grave résonner sur les carreaux du corridor,
mon âme fut livrée à toutes les furies, comme disaient jadis les héros
de roman. Toutefois ces bonnes femmes ne me firent pas crier: Ciel et
terre! très convaincue que je suis, d’ailleurs, qu’en maintes
occurrences le ciel et la terre sont affligés, l’un et l’autre, d’une
surdité profonde; mais quand Mme de Lines parla à travers ma porte,
j’ouvris trois fois la bouche sans pouvoir prononcer un mot. Que les
dieux me préservent des eaux troubles, car je ne suis pas faite pour
elles, et je plains de toute mon âme les grands coupables!
«Claude, es-tu là?... Est-ce que tu dors, Claude?
--C’est vous, madame? dis-je d’une voix enrouée.
--Mais oui, c’est moi... Je me demandais si tu n’étais pas encore avec
Hervé, ce qui eût été inconvenant, car ta grand’mère est montée, je
crois?
--Il est parti, répondis-je en reprenant un peu d’aplomb; et j’ai
entendu grand’mère faire sa ronde habituelle pour voir s’il n’y avait
pas quelque voleur caché dans les armoires et les tiroirs de la commode.
--Bien... Moi j’arrive de l’église où j’avais aperçu de la lumière;
c’était un cierge et des bouts de bougie que des pèlerins avaient
laissés. Mais le tout est éteint maintenant.
--Vraiment... c’est éteint? criai-je.
--Oui... il n’y a aucun danger pour le feu. Dors bien!»
C’est ce que j’ai fait avec une tranquillité surprenante, malgré les
troubles de ma conscience, et, lorsque je me suis levée de bonne heure,
ce matin, pour avoir le temps de t’écrire mon récit avant l’arrivée du
facteur, j’ai découvert que la vie avait singulièrement embelli depuis
hier... La grande bataille se livrera aujourd’hui, mais je suis calme.
La vie sans beaucoup de superflu te paraît un désastre, et, dans tes
encouragements, je sens bien des réticences, ma chère amie. Il est
certain que le fils du roi, quand il est allé chez les fées chercher
l’aile de papillon et la goutte de rosée chers au poète, est mort
d’inanition après avoir fait si plantureuse chère. Mais nous, nous
aurons le papillon tout entier et des coupes débordantes de rosée.
Je suis une heureuse femme; embrasse-moi et ne gâte rien par tes
remontrances.