17 mai.

Voilà ce qui s’appelle encourager les gens! ma plume se sent plus

alerte, et mes idées s’enchevêtrent si bien que je ne sais comment

débrouiller l’écheveau.

Cependant je tiens un bout, en attendant mieux, et je te le mets en main

en t’affirmant, foi d’honnête solitaire, que l’étonnement de ton mari

est d’une impertinence rare. S’imaginait-il, ce voyageur enragé, qu’un

prieuré et les ombres de pieux moines devaient me conduire tout droit à

l’idiotisme ou au désespoir!... Mon Dieu, oui, les jours coulent

uniformes comme les eaux d’un paisible courant, avec le même bruit pour

me bercer, et ma place dans le monde est bien petite; mais si exiguë

qu’elle soit, je me sens si pleine de vie que, parfois, je crois tenir

le monde entier dans mes bras.

J’attendais ta lettre avec toute l’anxiété d’un navigateur auquel des

ravitaillements sont nécessaires pour continuer sa marche, et, les

ravitaillements n’arrivant pas, je montais chaque matin dans le

belvédère pour guetter, avec une grande lunette d’approche, le

personnage émouvant qu’on appelle un facteur.

Ce belvédère, planté au-dessus du chœur de l’église, en remplacement du

clocher, qui menaçait de s’abattre sur la tête des habitants, est une

chambre carrée percée de trois ouvertures, lesquelles lui donnent l’air

avenant d’une lourde lanterne. La porte vitrée de ma lanterne ouvre sur

une petite plate-forme d’où je domine le pays. Il m’arrive quelquefois,

mais assez rarement, de venir lire, penser ou même écrire dans ce refuge

haut perché. Pour parer à cette éventualité, j’y ai fait porter une

table et un vieux fauteuil en paille, au fond duquel je tombais

régulièrement chaque fois que je m’asseyais. Alors, avec une ingéniosité

de pauvre gueux, que ton luxe ne te donnera jamais, j’ai maintenu les

barreaux avec du cordon de tirage, et je reste en bonne intelligence

avec mon fauteuil jusqu’au moment où, le cordon cédant, je suis obligée

de recommencer mon opération. Ainsi installée, je vis comme un bernardin

dans sa coquille.

Les parois n’en sont pas luxueuses! Quand j’étais enfant, j’ai fait plus

d’une fois des tentatives malheureuses pour les tapisser avec le reste

des hideux papiers qui tombent en lambeaux dans une partie des chambres;

mais je suis toujours restée au milieu de mon travail. De sorte que mon

œil s’arrête tantôt sur des petits personnages bleus qui dansent dans

une prairie violette, tantôt, lorsque je me tourne d’un autre côté, sur

des roses groseille entourées d’un dessin jaune. J’abandonne ces

horreurs pour regarder droit devant moi par la porte ouverte, et ma vue

se repose en plongeant sur la cime de vieux acacias si chargés de fleurs

que c’est merveille de voir comment des branches aussi menues peuvent

soutenir des grappes aussi lourdes.

T’es-tu jamais avisée de regarder au-dessous de toi la cime fleurie d’un

acacia, d’en admirer la richesse et la vieille vie toujours jeune? Puis,

de quitter ce blanc éclatant pour contempler, à l’horizon, je ne sais

quel rêve fugace derrière un brouillard transparent, puis, le brouillard

se déchirant, de voir... Ma chère, nous parlerons de cela plus tard,

mais je crains, en vérité, que tu ne connaisses que la prose de la vie.

La prose! je maintiens ce mot: il prouvera à ton mari que j’aime la loi

du talion.

J’ai donné la clef des champs à ma plume, et la voici qui _broutille_ à

tort et à travers, alors que l’heure s’avance et que je veux te conter

les choses graves qui se passent ici.

J’étais assise ce matin sur un banc du bois... Ce banc est une simple

planche posée sans l’ombre de façon sur deux pierres. La planche est

devenue noire, elle s’effrite quand on la gratte un peu, et une petite

mousse cramponnante la couvre en partie. Pendant que je rêvais vaguement

devant ce lichen qui m’inspirait, je ne sais pourquoi, une quantité de

réflexions, j’ai vu s’avancer Mme de Lines, sa robe sans mode au vent et

son chapeau de jardin à la main. Son air grave me fit pressentir que

nous étions en marche accélérée vers la philosophie.

Le début fut, en effet, effrayant de profondeur.

«Mon enfant, me dit-elle, le cœur est un clavier.»

Instinctivement, je portai vivement la main à la place de cet organe

pour voir un peu si c’était vrai, puis, souriant de ma naïveté, je

répondis d’une voix faible:

«Un clavier, madame!...

--Un clavier, Claude, répondit-elle du ton ferme d’un penseur que des

méditations profondes ont transporté au sein de la vérité. Un clavier

dont les notes vibrent successivement les unes après les autres... à

moins, ajouta-t-elle, que plusieurs ne parlent à la fois.»

Cette image saisissante m’inspira un respect extrême, et, selon l’usage,

d’autant plus grand que je n’y compris rien.

Mais ce que c’est que d’avoir l’esprit obtus! Il paraît que c’était

parfaitement clair, car ma cousine reprit:

«Tu as deviné, ma fille, qu’il s’agit d’un mariage.»

J’ouvris de grands yeux, car, à moins que le ciel ou des amis ne s’en

mêlent, je ne croyais pas qu’il y eût l’ombre d’un mari sur ma route...

c’est-à-dire... hum!

«Il viendra demain, reprit Mme de Lines; tu l’as vu une fois, mais je ne

veux pas te dire son nom aujourd’hui. Il est fort bien... Il a quinze

mille francs de rente, plus sa clientèle, car il est médecin.»

Ma cousine avait autrefois déclaré péremptoirement que les trente mille

francs de rente, rêvés en vain pour elle, étaient son dernier mot pour

moi.

Elle établissait ce fait que, possédant dans ma parenté un financier non

marié immensément riche, lequel m’avait servi de correspondant pendant

mon séjour au couvent et m’envoyait généreusement chaque année un sac de

chocolat et d’excellents marrons glacés, je deviendrais une héritière

remarquable, et que mes prétentions devaient être à l’unisson de mes

espérances. Mais cet homme avisé ne songe nullement à quitter la vie et,

en réfléchissant que je pourrais bien avoir quarante printemps quand mon

héritage présumé versera sa rosée bienfaisante sur ma tête, ma cousine

s’est rabattue sur quinze mille francs.

Et voilà que cette aubaine magnifique tombait sur moi comme la manne

dans le désert. Si les Juifs l’ont mangée avec le dégoût que je mettais

à la contempler, je les plains!

Du bout du pied, je poussais des feuilles mortes d’un air piteux, tout

en remarquant la satisfaction répandue sur le grave visage de ma

cousine.

«C’est surprenant!» m’écriai-je.

Et, répondant à son air étonné, je continuai avec chaleur:

«Oui, surprenant qu’un homme dans une aussi bonne situation songe à moi

qui n’ai rien. Ce doit être le fils d’un assassin ou quelque chose

d’aussi bien.

--La question est trop sérieuse pour plaisanter, répondit Mme de Lines

d’un air mécontent. Il est d’une famille honorable, quoique moins bien

posée que la tienne, et il a vingt ans de plus que toi. Voilà les deux

côtés noirs de la situation.»

Je comprenais! c’était le libre échange appliqué au mariage.

«L’expérience te manque pour juger sagement l’avenir, reprit ma cousine.

Ensuite je sais qu’à ton âge les notes du clavier vibrent sans cesse sur

un point.

--Je jure par le Styx, m’écriai-je véhémentement, que mon clavier est

muet comme...»

J’allais dire «comme la tombe», mais je m’arrêtai tout à coup, et sentis

qu’une vive rougeur se répandait sur mon visage. Fort heureusement que

Mme de Lines, préoccupée, ne vit rien. Elle cherchait, je crois, quelque

sentence foudroyante quand je repris, avec un peu d’hésitation, car je

me sentais sur un terrain horriblement glissant:

«Je ne tiens pas à l’argent, ma cousine. J’ai vécu vingt ans avec rien,

et, m’en trouvant admirablement, je ne demande qu’à continuer.»

Elle me regarda avec stupeur.

«Tu aurais dix ans que tu ne raisonnerais pas autrement. L’argent fait

les trois quarts du bonheur; j’en sais quelque chose pour en avoir été

privée toute ma vie.

--Eh bien, si je ne me mariais pas!» dis-je dans une illumination

subite.

Mais Mme de Lines, pour toute réponse, se contenta de hausser les

épaules, ce qui rabattit ma découverte et mon illumination subite au

rang d’une affreuse bêtise.

Elle refusa encore, je ne sais trop pourquoi, de me dire le nom de ce

prétendant; probablement que j’ai émis une opinion défavorable sur son

compte lorsque je l’ai vu, et qu’elle ne veut pas que mon imagination

s’emporte sur cette première impression avant d’en avoir une seconde.

Alors je suis allée trouver grand’mère avec l’espoir de vaincre

facilement sa discrétion.

Grand’mère surveillait la cuisson de confitures, en jouant de la guitare

et en lisant les aventures de Mathilde et de Malek-Adel. Elle s’était

installée dans l’arrière-cuisine, une pièce humide dont la voûte aux

quatre nervures soutient la terrasse, pendant que le four prend la

moitié de la place.

Grand’mère, dont la main potelée et à peine ridée, malgré ses

soixante-quinze ans, se promenait avec agilité sur les cordes de son

instrument, s’interrompit lorsque je franchis la petite porte cintrée de

ce singulier sanctuaire.

«Grand’mère, je suis demandée en mariage, par qui?»

En général, ces questions à brûle-pourpoint me réussissent. Mais

grand’mère me répondit d’un air mystérieux:

«Tu le sauras demain... j’ai promis à Laure de ne pas te le dire.

--Je voudrais le savoir tout de suite, dis-je. Et puis, ma chère

grand’mère, je me moque, je vous assure, d’avoir ou de n’avoir pas

quinze mille francs de rente. Et ensuite devenir la femme d’un

médecin... pouah! un homme qui vit au milieu des maladies, des morts ou

des mourants! D’ailleurs je suis sûre qu’il...»

Mais un bruit inquiétant, du côté des confitures, interrompit mon

discours.

«Mes confitures brûlent! s’écria grand’mère en posant sa guitare sur une

chaise et en jetant par terre Malek-Adel. Mon Dieu, est-il possible!

elles s’en vont dans le feu... Marie, René, Laure, Mina... mais arrivez

donc! levez la bassine, depêchez-vous!»

Dans sa détresse, grand’mère appelait à son aide jusqu’à sa chatte

favorite. Je me précipitai, me brûlai les doigts et me noircis les mains

dans l’intérêt de ma cause, ainsi qu’il arrive souvent dans le

dévouement des hommes; mais l’ampoule que je me suis faite à la main

droite ne m’a servi de rien, ma chère amie. Grand’mère, contre son

habitude, n’a commis aucune indiscrétion, et j’en suis réduite aux

conjectures.

Pendant le dîner, je me suis derechef élancée sur mon coursier préféré.

J’ai parlé, avec conviction, de la vie de campagne simple et rustique;

des mérites moraux qui découlaient de la sagesse de nos aïeux, lesquels,

ces bonnes gens, se contentaient de rideaux de mousseline et de vulgaire

carrelage. Mais ma cousine m’a interrompue pour me dire:

«Regarde le tableau généalogique qui est dans la bibliothèque, et tu

verras s’ils étaient si simples.»

Il est de fait que chaque note biographique se termine ainsi:

«Il eut de grandes relations et se ruina.»

La ruine a été leur position sociale, et nous avons conservé la

tradition.

Je tournai bride et pris un autre chemin, mais sans plus de succès. Il

était si pierreux que mon coursier buttait à chaque pas, et que nous

avons fini par rouler dans un fossé où nous sommes restés.

Adieu, majesté; demain le facteur emportera ces pages et, le soir, je

t’en griffonnerai de nouvelles pour te conter comment cette manne

miraculeuse, qui s’appelle un médecin pourvu d’une clientèle et de

quinze mille francs de rente, est remontée au ciel d’où elle était

tombée.

Badinage · 第 7 / 43 题