Lorsque grand’mère fait tourner son rouet, ma chère Yvonne, ma cousine,
qui est philosophe, me dit fréquemment:
«Ce bruit uniforme et monotone me rappelle la vie; oui, vraiment,
l’image est saisissante de vérité!»
En général ma cousine a de ces aphorismes bien faits pour déconcerter
les gens, et lorsque, étonnée, je lève les yeux, jamais comparaison ne
parut plus fausse à un esprit auquel le calice d’une fleur qui
s’entr’ouvre offre un spectacle toujours nouveau.
Toute révérence gardée pour ton charmant visage, je t’ai comparée ce
matin à ma cousine pendant que, bien établie au pied d’une cépée, je
lisais ta lettre en riant de ton dédain pour les infortunés attachés à
leurs pierres.
En vérité, je ne sais si, dans tes pérégrinations européennes avec
monsieur ton époux, que Dieu protège! tu marches de découvertes en
découvertes, comme moi autour de mon rocher... encore que ce mot soit
pris au figuré, car on serait pendu, cent fois, avant de découvrir dans
notre plaine le moindre vestige de granit.
Ne crois pas que je me contente de cheminer solitairement sur mes routes
droites, longues et bêtes comme un peuplier. Je me jette dans tous les
petits chemins de traverse qui se croisent et s’entre-croisent sous mes
pas; et je trouve, dans ces sentiers à moi connus, une quantité d’êtres
menus, fluets, à peine visibles quelquefois mais que, malgré la ténuité
de leur forme, je sais cueillir sous le moindre brin d’herbe. Je les
prends, je les réchauffe, je les anime, et nous tourbillonnons
joyeusement ensemble.
Mais j’ai souvent pensé que j’aimerais à introduire ton amitié dans nos
sarabandes; aussi mes amis diaphanes et moi nous t’adressons avec
enthousiasme nos compliments de bienvenue; tu seras le roi bienveillant
qui écoute discourir ses sujets et laisse tomber complaisamment un mot
de grâce. Sous ton chêne, tu rendras des sentences devant lesquelles je
m’inclinerai, ou, plus souvent, me révolterai, car, depuis ce bon saint
Louis, les temps ont bien changé: nous aurons des révolutions, des
discussions, toute l’affreuse mêlée du parlementarisme au milieu de
laquelle tu conserveras toutefois chêne et couronne.
Mais où le prendre souvent ce roi vagabond? Mes lettres pourront bien se
perdre, car tu es comme ces oiseaux qui, de saison en saison, s’en vont
chercher un coin ensoleillé; or les oiseaux n’ont pas toujours de
souvenance.
Malgré mes craintes, ta royauté est commencée, car voici déjà une
plainte et une critique qui s’échappent de mon vieux nid... un ancien
prieuré aux murs épais, qui fut modifié par mon arrière-grand-père dont
le goût était exécrable, ni plus ni moins. A la façade principale, qui
se compose d’un carré long flanqué à droite et à gauche de deux autres
carrés longs, il a donné une régularité qui était la joie de ses yeux et
qui, cent ans plus tard, fait le désespoir de sa petite-fille. Des
simulacres de fenêtres bouchées ont été pour lui une idée artistique
lumineuse, et il a fait exécuter ce travail en longues rangées sur la
façade, en même temps qu’aux vieux toits de formes inégales il donnait
l’uniformité, sauf que l’église est couverte en tuiles et le reste en
ardoises. Quant aux fenêtres réelles, devant et par derrière, par
derrière surtout, il y en a de toutes les tailles: chaque goût sur les
proportions peut être satisfait. Les portes, quand elles sont peintes,
le sont en vert, en blanc, en brun; il n’y a que l’embarras du choix,
chacun ayant agi selon les ressources de sa bourse, variables comme le
temps.
Du côté du parc, grâce à Dieu, on n’a pu promener le compas; un
mouvement de terrain, le chœur de la chapelle et la terrasse ont sauvé
la position.
Les fenêtres ogivales de l’église n’ont plus de vitraux; quelques petits
carreaux sertis de plomb en sont les seuls vestiges. Un lierre, dont le
gros tronc sort de l’épaisse muraille à un mètre de terre, cache en
partie l’une des fenêtres. Deux autres sont garnies de clématites
blanches qui ont poussé si drues dans l’une d’elles, qu’elles sont
devenues une retraite impénétrable pour les oiseaux et leurs amours.
La clématite pénètre discrètement dans l’église, mais le lierre, plus
audacieux, a franchi un espace de plusieurs mètres pour s’accrocher,
au-dessus de l’autel, au socle d’une Vierge décapitée qui tient dans ses
bras l’Enfant Jésus, dont la tête, à moitié brisée, penche, depuis un
siècle, sur son épaule d’un air commisératif.
Les bons moines du dix-huitième siècle ont orné le chœur de sculptures
en pierre exécutées dans le goût du temps, avec médaillons, coquilles et
guirlandes. La légende raconte qu’au siècle dernier les
révolutionnaires, après maints dégâts accomplis avec l’aménité qui les
caractérise, essayèrent en vain de briser la statue de saint Étienne de
Grammont, fondateur de l’Ordre, depuis longtemps éteint, qui avait ici
un prieuré. On le précipita du haut de son piédestal, mais les doigts
seuls se brisèrent. Modelé en terre italienne extrêmement dure, il a du
mouvement et de l’expression, au milieu des défauts inhérents à la
malheureuse statuaire religieuse. Saint Étienne, posé sur l’autel
dépouillé de son tabernacle, est devenu dans le pays l’objet d’un culte
particulier. On l’honore sous le nom de saint Coqueluchon, le pays
entier étant convaincu qu’il guérit la coqueluche. En temps d’épidémie,
quantité de bonnes femmes viennent lui adresser leurs patenôtres au
milieu des barriques défoncées et des tas de fagots, car, ainsi des
choses humaines et parfois même divines! l’église sert de bûcher, de
cellier et, au fond, on a installé un pressoir pour les années
miraculeuses où nous avons du vin. Jadis il n’était pas rare de voir
rangées dans la nef trois ou quatre cents barriques d’un vin généreux ou
non, car jadis, comme tu le sais, a été de tout temps une époque
heureuse et une ère de perfection pour les hommes. Depuis jadis nos
grandes terres ont été vendues, et nous sommes ce qu’on appelle des gens
sans le sou, à la profonde désolation de ma cousine, qui ne s’est jamais
consolée de n’avoir pas trente mille francs de rente. Ce chiffre est
pour elle le sommet de la fortune, alors que pour d’autres il serait
presque la misère. Aussi, vive le relatif! c’est la grande loi qui rend
la vie supportable à tout le monde et me fait penser qu’après tout une
masse de gens peuvent nous croire millionnaires.
Car enfin nous avons un cheval et une calèche... une calèche solennelle,
si haut montée sur ses ressorts que, lorsque nous sommes en marche, nous
nous balançons comme un gros œuf au bout d’une ficelle.
En revanche, notre cheval, qu’on a acheté presque expirant à un paysan
pour la somme de trois pistoles, ressemble, attelé, à un basset, tant
ses jambes sont courtes et tant son ventre est énorme. Mais de bons
soins lui ont rendu la vie, quelque chose qui ressemble à du nerf, ou du
moins à la force de nous conduire chez nos voisins quand son humeur se
rencontre avec notre désir.
Mais il arrive souvent que le désir est obligé de céder le pas à
l’humeur; dans ce cas nous rentrons philosophiquement.
Ma cousine va rêver à la joie de posséder trente mille francs de rente
qui permettent d’avoir un cheval avec un ventre normal, des jambes assez
longues et une humeur égale; grand’mère monte dans sa chambre et console
sa déconvenue en jouant une valse sur sa guitare ou en me chantant une
romance de Mlle Puget lorsque, voulant faire ma cour, je viens m’asseoir
auprès d’elle et lui demande quelques morceaux de sa jeunesse.
Grand’mère en est restée à 1830, la belle époque de son âge et de ses
idées. En vieillissant, tous ses souvenirs postérieurs à cette époque, à
part les grands chagrins, se sont atténués, et le burin n’a bien marqué
que les premières empreintes. Il en résulte des meubles sans grâce
éparpillés dans la maison, un goût désastreux et une existence
rétrospective qui établit sur un point fixe une intelligence restée très
jeune et très inexpérimentée.
En littérature, grand’mère a des préférences bien déterminées. Elle
adore Mme de Genlis, elle aime Mme Cottin. Elle pleure encore en
relisant pour la centième fois le triomphe de Corinne, et Walter Scott
est son idole.
Grand’mère est romanesque et a une manière de trancher les grosses
difficultés sans souci des obstacles et du danger.
Pendant la guerre, alors qu’on parlait de l’arrivée des Prussiens en
Anjou, elle ne s’est point troublée. Elle a vendu sa vache, qui aurait
pu entraver ses mouvements, et fait autour d’elle cette déclaration
étonnante:
«Quand je saurai que les Prussiens sont à Tours, nous monterons dans ma
calèche avec Walter Scott et nous irons indéfiniment devant nous pour
leur échapper.»
Et grand’mère se voyait comme Diana Vernon franchissant monts, vallées,
dangers, précipices, avec la sérénité du courage et d’une âme
tranquille.
Afin de liquider la situation, on entassa l’argenterie avec quelques
objets précieux dans une cachette improvisée par ma cousine, et
improvisée de telle sorte qu’elle eût sauté tout d’abord aux yeux des
conquérants s’ils avaient envahi le Vaulné, où ils eussent trouvé la
solitude et des portes assez vermoulues pour tomber en poussière à la
seule vue d’une baïonnette.
Les choses ainsi préparées, on attendit.
Aucun Prussien ne parut à l’horizon, mais la foudre entra au Vaulné avec
la nouvelle de la mort de mon père, tué à l’ennemi, et l’arrivée de ma
mère malade et désespérée. Elle n’eut que le temps de me confier aux
deux pauvres femmes désolées, car elle fut emportée en quelques jours
par une fièvre violente.
Si grand’mère tourne encore le rouet de temps à autre, joue de la
guitare et vit dans le premier tiers du siècle, Mme de Lines, ma
cousine, s’agite, intellectuellement parlant, dans toute une période qui
ne dépasse pas 1860. Elle parle avec un intérêt passionné de la
littérature de son temps, des luttes entre Veuillot, de détestable
mémoire, et les catholiques libéraux. Elle rêve ou philosophe, et creuse
des trous de souris, au fond desquels elle fait tout à coup des
découvertes qu’elle consigne sur un cahier avec l’idée, je crois, de les
voir passer à la postérité pour l’éclairer sur l’état psychologique de
l’homme.
A la mort de son mari, qu’elle a perdu fort jeune, elle s’est installée
ici auprès de grand’mère, qui l’a toujours aimée comme une sœur et lui a
laissé diriger sa fille d’abord, moi ensuite.
La haute main de Mme de Lines est légère, car je ne pense pas qu’il y
ait sur terre deux créatures aussi libres que ma personne. Mais, dans
les déterminations sérieuses, elle impose sa voix avec autorité. C’est
grâce à elle que, ayant passé trois ans à Neuilly chez les dames
Augustines anglaises, j’ai appris que l’humanité ne s’était point
arrêtée à tout jamais devant Mme de Genlis ou Louis Veuillot.
Si tu me demandes qui dirige la maison, je te répondrai qu’elle ne se
dirige jamais mieux que lorsque personne ne s’en mêle, car grand’mère
est comme toutes nos aïeules qui «avaient tant de bonnes recettes pour
faire difficilement les choses faciles», et quand ma cousine, glissée
dans son trou de souris, s’efforce de l’élargir en grignotant quelque
pensée, le pot-au-feu, dont elle connaît à peine le composant, peut s’en
aller dans les flammes ou rester éternellement à l’état d’eau claire,
sans que sa philosophie daigne le remarquer.
Pour notre service immédiat, nous avons une vieille femme coiffée de la
grande et lourde coiffe du pays; ma pauvre mère, lorsqu’elle était
enfant, l’avait baptisée du surnom de Marie la Vache, à cause de ses
fonctions auprès de cet animal. Le nom lui est resté.
Elle est pourvue, pour notre malheur, d’un vieux petit homme grincheux,
auquel il faut se garder d’adresser une observation de peur d’attraper
une scène épouvantable. Il a des talents de jardinier si fantaisistes
que, lorsque nous voulons manger des légumes, il nous faut les acheter,
à moins qu’il ne prenne en affection un végétal quelconque. Alors il en
met partout, et nous devons nous en abreuver indéfiniment. De cette
façon, au bout de quelques années, nous avons vu pousser dans le jardin
une certaine variété de légumes.
Quand grand’mère réclame, il répond de son ton bourru:
«Madame n’y entend rien de rien.
--Je sais toujours que je puis avoir plusieurs espèces de légumes à la
fois, s’écrie grand’mère fâchée, et je puis faire une observation chez
moi.»
Alors le bonhomme baisse la tête d’un air finaud qui me donne envie de
lui tordre le cou.
Au demeurant il nous est attaché à sa façon, et nous supportons son
odieux caractère à cause de sa femme, et peut-être aussi parce que nous
n’avons pas trente mille francs de rente.
Pour les choses sérieuses, comme la coupe du bois et les vendanges, nous
avons un homme d’affaires, le père Jamin, qui est de l’âge de
grand’mère, et si vert qu’il vivra bien jusqu’à cent dix ans. C’est un
grand et fort bonhomme, dont la bonne figure placide ne peut tromper
personne. Je ne pense pas qu’un mauvais sentiment ou une mauvaise pensée
ait jamais effleuré son âme. C’est le potentat de son village; on ne
l’appelle jamais que monsieur Jamin, et il appartient à une de ces
vieilles, honorables familles de paysans dont l’éducation est supérieure
au langage rustique.
Il est chargé de prendre tous nos intérêts et, le cas échéant, de
morigéner le fermier, dont il a une peur affreuse.
Lorsqu’il surprend des braconniers passant par-dessus nos murs et la
gibecière pleine de nos lapins, il leur dit belliqueusement: «Allons,
mes gas, vous n’avez point raison.»
Et il s’en va paisiblement, en méditant le plaisir que l’on doit
éprouver à tuer quelques bêtes; car, dans toute son existence, et malgré
des efforts répétés, il n’a pu envoyer un lapin de vie à trépas.
Sa femme est, comme lui, grande, forte, et, aussi bien assortis en
vieillissant qu’à l’aube de leur jeunesse, je te les présente comme le
modèle de l’union parfaite. Quand ils ont quelque chose d’ennuyeux à
nous apprendre, maître Jamin nous expédie sa femme pour nous exécuter
fermement. Au reste, que les nouvelles soient bonnes ou mauvaises, elle
a un air lugubre perpétuel, et on croit toujours apprendre une horrible
catastrophe quand elle ouvre la bouche pour annoncer que les vignes sont
splendides.
Je suis bien sûre de la réponse quand, la voyant, je lui crie:
«Allons, madame Jamin, qu’est-ce qu’il y a?
--Ah! mademoiselle, tout le pays est à la désole... C’est ben triste,
allez!
--Et pourquoi est-on à la désole, maîtresse Jamin?
--Parce qu’il pleut trop, mademoiselle.»
Ou si c’est une année sèche:
«Parce qu’il n’y a pas d’eau, mademoiselle. Les blés sont épiés, mais il
n’y aura rien dans les épis.»
Si bien que, depuis que je me connais, j’aurais passé ma vie à croire
que j’allais mourir de faim ou de soif si, chaque année, je ne m’étais
retrouvée plus vivante que l’année précédente.
Et maintenant que, comme tu le désirais, tu connais à peu près le cadre
du portrait, comprendras-tu tout le charme qu’il peut y avoir dans une
existence bucolique? J’en doute... car, en pension, tu rêvais déjà la
vie vagabonde. Au reste, si mes lettres te paraissent monotones, tu n’as
qu’un mot à dire, et je ferai mes confidences aux feuilles de mes arbres
qui tremblotent au-dessus de ma tête et me content tant de jolies choses
que souvent, bien que je ne sois pas fille romanesque, je reste bouche
ouverte à les écouter.
Adieu enfin, pour aujourd’hui, et salut, belle dame!