CLASSIQUE. Ce mot ne s'employoit autrefois que pour désigner les
auteurs approuvés et qui ont une grande autorité; c'est la
définition qu'on en trouve dans le Dictionnaire de l'Académie;
mais celui de Trévoux et quelques autres disent que cet adjectif
désigne aussi les livres dont on fait usage en classe. Laharpe
l'emploie dans ce sens, ainsi que Geoffroi, et l'usage paroît
avoir consacré cette nouvelle signification.
L'origine du mot _classique_ doit être cherchée dans la langue latine
de laquelle nous l'avons emprunté. Les citoyens de Rome étoient, comme
l'on sait, divisés en diverses classes. Ceux de la première se
nommoient exclusivement CLASSIQUES, _cives classici_. On donna dans la
suite aux témoins recommandables par leur probité et leurs vertus
morales l'épithète de CLASSIQUES, _testes classici_. Enfin ce mot
s'appliqua par extension aux auteurs dont l'excellence et le mérite
étoient universellement reconnus, et c'est ainsi que l'on trouve dans
Aulu-Gelle cette expression, AUTEURS CLASSIQUES, _scriptores
classici_. Ces citoyens, ces témoins, ces auteurs, chacun sous des
rapports différens, faisoient _autorité_. L'opinion des premiers, les
dépositions des seconds, le langage des troisièmes, servoient en
quelque sorte de modèle et de règle. Peut-on douter que ce ne soit sur
ces notions qu'est basée la définition de l'Académie françoise?
Comment quelques Grammairiens n'ont-ils pas reconnu, aux termes dont
elle se sert, qu'elle a voulu consacrer en quelque sorte le sens
qu'indique une étymologie si glorieuse?[3]
[Note 3: Les Dictionnaires italiens et espagnols définissent le mot
_classique_ d'une manière qui rappelle évidemment la même
étymologie.]
Les personnes qui parlent bien se conforment encore aujourd'hui à la
décision de l'Académie. L'Encyclopédie, dans un long article consacré
à développer le sens précis du mot _classique_, déclare «qu'on peut
être applaudi, plaire, devenir célèbre parmi ses contemporains, et
cependant n'être jamais un _auteur classique_; que ce droit
n'appartient qu'aux _meilleurs écrivains_ de la nation la plus
éclairée et la plus polie, etc.»
«Je voudrois, dit Boileau, que la France pût avoir ses auteurs
_classiques_, aussi bien que l'Italie. _Pour cela, il nous faudroit un
certain nombre de livres qui fussent déclarés exempts de fautes quant
au style._ Quel est le tribunal qui aura droit de prononcer là-dessus,
si ce n'est l'Académie?» Boileau propose ensuite un travail
grammatical sur les bonnes traductions, parce que, dit-il, «les
bonnes traductions avouées par l'Académie, en même temps qu'elles
seroient comme des modèles pour bien écrire, serviroient aussi de
modèles pour bien penser.»
L'abbé d'Olivet juge l'idée de Boileau _solide_; mais il doute qu'il
convienne de préférer des traductions, et appliquant à Racine et à
Boileau lui-même ce que ce dernier dit des auteurs qui doivent servir
de modèles, «Je suis, dit-il, persuadé avec toute la France, qu'ils
mériteroient incontestablement tous les deux d'être mis à la tête de
nos auteurs _classiques_, si l'on avoit marqué le très-petit nombre de
fautes où ils sont tombés.»
Que l'on ôte au mot _classique_ la signification consacrée par
l'Académie, ou qu'on en rende seulement le sens incertain en lui
associant une acception nouvelle, et dès-lors ce que l'on vient de
lire, comme ce que nos écrivains ont cru dire de plus juste et de plus
précis pour caractériser les modèles qu'offre notre littérature, ne
sera plus senti, et même ne pourra plus l'être. D'Olivet,
l'Encyclopédie, l'Académie, hésitoient en quelque sorte à proclamer
_classiques_ nos plus beaux chefs-d'oeuvre. Boileau vouloit que ce
jugement fût réservé à un tribunal; et aujourd'hui on donnera ce nom à
une méthode, à un vocabulaire, à une traduction interlinéaire, à un
cours de thèmes, en un mot, au plus petit comme au moins important de
tous les livres, pourvu qu'il soit _en usage dans les classes_! Cela
ne fait-il pas pitié?
On répondra sans doute que dans le cas dont je viens de parler, le mot
_classique_ n'a plus le même sens que lorsqu'il est question de nos
grands écrivains. Il faut bien le supposer; autrement la sottise
seroit trop forte. Mais alors, je le demande, à quel signe
reconnoîtra-t-on ce second sens si différent du premier? Quel moyen
d'éviter la confusion, lorsqu'il sera permis de dire également des
oeuvres de Racine et des rudimens de Bistac, que ce sont des
_classiques_? Et à quelle fin dénaturer ainsi une expression dont
tout le mérite consiste dans l'unité de l'idée qu'on y attache?
Beaucoup de gens, je le sais, disent _livres classiques_, au lieu de
_livres de classe_, parce qu'ils confondent les uns et les autres, ou
parce qu'ils trouvent la première de ces locutions plus commode et
plus rapide. Mais en voyant la multitude d'ouvrages sur l'éducation
dont nous sommes inondés, décorés par leurs auteurs du nom de
_classiques_, auroit-on bien tort de soupçonner que c'est la noblesse
primitive du mot qui a flatté la vanité de cette foule d'écrivains
médiocres par lesquels il est employé? Il n'y a pas, dans la langue
françoise, de terme dont l'amour-propre littéraire doive être plus
jaloux; et je sens combien il seroit doux de pouvoir, à l'aide d'une
heureuse équivoque, se dire à soi-même: les oeuvres de Racine, de
Boileau, de Pascal, sont _classiques_, et les miennes aussi.
M. Molard s'appuie de quelques autorités; il dit: Le Dictionnaire de
Trévoux et quelques autres, déclarent que cet adjectif désigne aussi
_les livres dont on fait usage en classe_.
Il y a dans cette phrase beaucoup plus d'adresse qu'on n'imagine. On
ne peut mieux dire, et ne dire pas ce que dit le Dictionnaire de
Trévoux. Voici ce qu'on y trouve.
«_Classique_ ne se dit guère que des _auteurs qu'on lit dans les
classes_, _dans les écoles_, ou qui ont grande autorité. Saint Thomas
et Le Maître des sentences sont des _classiques_ en théologie; Virgile
et Cicéron, dans les Humanités, etc.»
Je ne sais si mes lecteurs ne verront pas quelque différence entre ces
paroles que M. Molard prête au Dictionnaire de Trévoux, _les livres
dont on fait usage en classe_, et celles-ci que j'ai extraites
textuellement, _les auteurs qu'on lit dans les classes_. Je crois
apercevoir entre ces deux manières de parler, la même nuance qu'entre
celles-ci: _Faire usage des rudimens_ de Bistac, et _lire Cicéron_ ou
_Horace_.
On s'autorise encore de M. de Laharpe. J'ai lu avec quelque attention
les oeuvres de cet illustre écrivain, et je les ai consultées plus
d'une fois sur des questions de grammaire et de littérature. J'y ai
trouvé des phrases telles que celles-ci:
«Que de choses à connoître encore dans ce que nous croyons savoir le
mieux! Qui de nous, en relisant nos _classiques_, n'est pas souvent
étonné d'y voir ce qu'il n'avoit pas encore vu?»[4]
[Note 4: Cours de Littér., tom. 1.er]
«Un autre genre de défauts peut leur faire illusion (aux jeunes
étudians) dans un auteur tel que Fontenelle; et s'ils ne sont pas bien
accoutumés par la lecture des _classiques_ à ne goûter que ce qui est
sain, l'abus qu'il fait de son esprit, et ses agrémens recherchés
pourront leur paroître ce qu'il y a de plus charmant et de plus
parfait.»[5]
[Note 5: Ibid., tom. 2.]
Il n'est pas besoin de dire ce que signifie dans ces exemples le mot
_classique_. M. de Laharpe parle comme l'Académie, cela est
incontestable. Ce qui l'est beaucoup moins, c'est qu'il se soit servi
de la même expression dans le sens restreint de _livre de classe_. On
est d'autant plus porté à le croire, qu'en parlant des _Délices_ et
des _Élégances de la langue latine_, il dit: «Ce sont les titres de
quelques _livres de classe_.»[6] N'auroit-il pas employé cette
locution _livres classiques_ si elle eût eu à ses yeux le même sens?
Tout le monde connoît d'ailleurs l'aversion qu'il avoit pour les mots
nouveaux, et son zèle à défendre la langue contre toute espèce de
néologisme.
[Note 6: Cours de Littérature, _t. XVI, p. 160_.]
Il seroit malgré cela très-possible que M. de Laharpe eût donné à
certains livres _de classe_ le nom de _classiques_; cela prouveroit
qu'il regardoit comme tels quelques uns des ouvrages employés dans les
colléges et dans les écoles, chose qui est vraie et dont personne ne
doute; mais cela ne montreroit pas qu'il suffit, selon lui, qu'un
livre _soit en usage dans les classes_ pour mériter la dénomination de
_classique_, chose qui fait précisément le sujet de la question.
Je n'ignore pas que le mot _classique_ n'a pas toujours été pris dans
un sens rigoureux. Plus d'une fois, lorsqu'on a complimenté un auteur,
on a encensé sa vanité en donnant le nom de _classique_ à son livre;
mais en cette circonstance même, l'expression dont il s'agit a
conservé presque toute sa valeur. M. de Voltaire écrivant à l'abbé
d'Olivet, lui disoit: «Tous ceux qui parlent en public doivent étudier
votre Traité de la Prosodie; c'est un livre _classique_ qui durera
autant que la langue françoise.» Qu'à cette manière de parler, _c'est
un livre classique_, on substitue celle-ci, c'est _un livre de
classe_; et que l'on décide quels seroient en ce cas la délicatesse et
le mérite du compliment.
Au reste, je ne nie point que plusieurs écrivains estimables de ces
derniers temps n'aient employé le mot _classique_ dans le sens de M.
Molard. J'avoue encore que chez les libraires, tous les livres de
classe sont des _classiques_. Un compilateur qui travaille pour un
collége, dit qu'il fait un _classique_. Il n'y a pas jusqu'aux
élémens d'arithmétique, de géographie, aux abécédaires même qu'on
n'appelle _classiques_. L'usage peut finir par faire la loi, et
l'Académie par obéir: mais alors il faudra une expression nouvelle
pour rendre ce que les personnes qui parlent bien entendent par
_classique_. Ce mot le plus beau, le plus précieux de notre langue,
perdra toute sa noblesse; il sera dégradé.