AIR. Doit-on dire cette femme a l'_air_ bon ou a l'_air_ bonne?
Les sentimens sont partagés. Ceux qui soutiennent qu'il faut dire
a l'_air bon_, disent que c'est le mot _air_ qui régit
l'adjectif; car c'est l'air qui est bon..... M. Domergue nous
apprend que M. de Laharpe (pris pour juge) décida qu'il falloit
dire: cette soupe a l'_air_ bonne. Voici sans doute la raison sur
laquelle il fondoit sa décision. Quand on dit: cette soupe a
l'_air bonne_, il y a ellipse; c'est comme si l'on disoit cette
soupe _paroît_ bonne; cette soupe, a l'air d'être bonne. _Les mots
a l'air étant l'équivalent du verbe_ paroît, _il s'en suit que
l'adjectif doit s'accorder avec le mot soupe qui est du
féminin....._ Je crois que l'usage a décidé la question; par-tout
on dit: cette soupe a l'air _bonne_..... Je ne condamne aucune des
deux façons de parler.
Je doute fort que M. de Laharpe ait donné la décision qu'on lui
attribue, et les raisons sur lesquelles M. Molard croit que cette
décision a pu être fondée, ne me paroissent rien moins que solide. Je
vais les examiner.
«Il y a ellipse, dit Dumarsais, quand on supprime dans le discours
quelque mot qui seroit exprimé selon la construction pleine.»
Si _a l'air_ signifie _paroît_, où sont, je le demande, les mots
supprimés dans cette phrase: Cette femme a l'air _bonne_? Où est
l'ellipse? Il est aisé de voir que M. Molard s'est trompé sur ce
premier point, et que ce ne sont pas les mots _avoir l'air_, mais
_avoir l'air d'être_, qui sont l'équivalent de paroître. En ce cas, à
quoi bon employer l'ellipse dans une phrase où la construction
naturelle est tout-à-la-fois plus régulière et plus claire?
En second lieu, si lorsque une locution peut être remplacée par une
autre _équivalente_, on est obligé de se conformer à la construction
qu'exige la locution substituée, quelles ne seront pas les
conséquences d'un pareil principe? Il sera permis de dire: Cet homme a
la mine _fier_, cet enfant a la mine _méchant_; et l'on justifiera ce
langage barbare par des raisons telles que celles-ci: _Avoir la mine_
signifie _paroître_; ou bien par cette autre: il y a ellipse; _Avoir
la mine méchant_, signifie _avoir la mine d'être méchant_.
Au lieu de ces singuliers raisonnemens, ne vaut-il pas mieux
reconnoître que dans le cas dont nous parlons, comme dans tous les
autres, l'adjectif se rapporte au substantif auquel il est joint et
s'accorde avec lui? Et l'Académie ne consacre-t-elle pas ce principe,
lorsque parlant en général et sans désigner le sujet, elle cite ces
locutions: Avoir l'air guerrier, avoir l'air spirituel, avoir l'air
hautain? Ne tranche-t-elle pas la question lorsqu'après ces exemples,
elle ajoute encore ceci: «On dit avoir l'_air bon_, avoir l'_air
mauvais_, pour dire avoir la mine d'un bon homme ou d'un méchant
homme»? Est-il possible de ne pas voir que dans ces phrases, les mots
_bon_, _mauvais_ se rapportent nécessairement au substantif _air_
exprimé, et non pas à un sujet dont l'infinitif _avoir_ fait
abstraction?