III.

AIR. Doit-on dire cette femme a l'_air_ bon ou a l'_air_ bonne?

Les sentimens sont partagés. Ceux qui soutiennent qu'il faut dire

a l'_air bon_, disent que c'est le mot _air_ qui régit

l'adjectif; car c'est l'air qui est bon..... M. Domergue nous

apprend que M. de Laharpe (pris pour juge) décida qu'il falloit

dire: cette soupe a l'_air_ bonne. Voici sans doute la raison sur

laquelle il fondoit sa décision. Quand on dit: cette soupe a

l'_air bonne_, il y a ellipse; c'est comme si l'on disoit cette

soupe _paroît_ bonne; cette soupe, a l'air d'être bonne. _Les mots

a l'air étant l'équivalent du verbe_ paroît, _il s'en suit que

l'adjectif doit s'accorder avec le mot soupe qui est du

féminin....._ Je crois que l'usage a décidé la question; par-tout

on dit: cette soupe a l'air _bonne_..... Je ne condamne aucune des

deux façons de parler.

Je doute fort que M. de Laharpe ait donné la décision qu'on lui

attribue, et les raisons sur lesquelles M. Molard croit que cette

décision a pu être fondée, ne me paroissent rien moins que solide. Je

vais les examiner.

«Il y a ellipse, dit Dumarsais, quand on supprime dans le discours

quelque mot qui seroit exprimé selon la construction pleine.»

Si _a l'air_ signifie _paroît_, où sont, je le demande, les mots

supprimés dans cette phrase: Cette femme a l'air _bonne_? Où est

l'ellipse? Il est aisé de voir que M. Molard s'est trompé sur ce

premier point, et que ce ne sont pas les mots _avoir l'air_, mais

_avoir l'air d'être_, qui sont l'équivalent de paroître. En ce cas, à

quoi bon employer l'ellipse dans une phrase où la construction

naturelle est tout-à-la-fois plus régulière et plus claire?

En second lieu, si lorsque une locution peut être remplacée par une

autre _équivalente_, on est obligé de se conformer à la construction

qu'exige la locution substituée, quelles ne seront pas les

conséquences d'un pareil principe? Il sera permis de dire: Cet homme a

la mine _fier_, cet enfant a la mine _méchant_; et l'on justifiera ce

langage barbare par des raisons telles que celles-ci: _Avoir la mine_

signifie _paroître_; ou bien par cette autre: il y a ellipse; _Avoir

la mine méchant_, signifie _avoir la mine d'être méchant_.

Au lieu de ces singuliers raisonnemens, ne vaut-il pas mieux

reconnoître que dans le cas dont nous parlons, comme dans tous les

autres, l'adjectif se rapporte au substantif auquel il est joint et

s'accorde avec lui? Et l'Académie ne consacre-t-elle pas ce principe,

lorsque parlant en général et sans désigner le sujet, elle cite ces

locutions: Avoir l'air guerrier, avoir l'air spirituel, avoir l'air

hautain? Ne tranche-t-elle pas la question lorsqu'après ces exemples,

elle ajoute encore ceci: «On dit avoir l'_air bon_, avoir l'_air

mauvais_, pour dire avoir la mine d'un bon homme ou d'un méchant

homme»? Est-il possible de ne pas voir que dans ces phrases, les mots

_bon_, _mauvais_ se rapportent nécessairement au substantif _air_

exprimé, et non pas à un sujet dont l'infinitif _avoir_ fait

abstraction?

Observations grammaticales sur quelques articles du Dictionnaire du mauvais langage · 第 9 / 73 题