Le _Mauvais Langage corrigé_ est, sans contredit, un livre utile et
propre à faire disparoître un grand nombre de locutions vicieuses
usitées à Lyon, même parmi les personnes qui se piquent de parler
correctement. Néanmoins un pareil ouvrage, pour répondre à son titre,
me paroît exiger un travail beaucoup plus étendu et sur-tout plus
approfondi que celui que M. Molard vient de publier.
Il est naturel que l'attention du Lexicographe se porte d'abord sur
les mots considérés séparément et sans rapport à leur construction
grammaticale. Il faut faire connoître ceux que proscrit le bon usage,
en déterminer la valeur précise, et indiquer avec justesse ceux qu'il
convient de leur substituer. Mais est-il à propos de comprendre dans
cette nomenclature les expressions qui n'appartiennent qu'aux
dernières classes du peuple? Les gens qui les emploient n'achètent pas
de dictionnaire; ils ne lisent pas. Et d'ailleurs on feroit des
volumes si l'on vouloit recueillir cette foule de mots bizarres,
ridicules, dénaturés de mille manières, et souvent créés par l'ouvrier
ignorant, au moment même où il en a besoin pour rendre sa pensée. Un
livre de grammaire n'est destiné qu'aux personnes qui mettent quelque
intérêt à bien parler, et ce n'est certainement pas de la bouche de
ces personnes que sortent des mots tels que ceux-ci: _agotiau_,
_apincher_, _bleusir_, _cologne_, _égrafiner_, et tant d'autres que je
me dispense de citer.
Mais ce ne sont pas seulement les termes surannés, impropres ou
barbares qui altèrent la pureté de la langue. Les alliances de mots
que le goût réprouve, l'emploi irrégulier de certains temps ou de
certaines personnes des verbes, la mauvaise construction des autres
parties du discours, en un mot, les fautes locales contre la syntaxe,
fautes si communes et si graves, voilà, ce me semble, ce qui doit
principalement occuper l'écrivain qui veut être le réformateur du
langage.
Toutefois, en embrassant les divers objets dont je viens de parler, il
n'atteindra son but qu'autant que ses jugemens exprimés d'une manière
nette, exacte et précise, seront d'ailleurs conformes aux règles d'une
saine logique et aux décisions de ceux dont l'autorité en fait de
langue est universellement reconnue. Il lui importe par-dessus tout de
ne rejeter un mot, une phrase, qu'après avoir acquis la certitude que
cette phrase, ce mot, méritent de l'être. Sans cette précaution, on
censure souvent ce qu'on ignore: à un mot précieux par son exactitude,
on en substitue un autre qui n'exprime que vaguement la même idée, et
l'on appauvrit ainsi la langue au lieu de l'épurer.
Un livre de la nature de celui dont il s'agit ici, ne doit donc
contenir que des décisions fondées sur des principes fixes et
incontestables. Il faut qu'on ne puisse pas élever le moindre doute
sur les assertions du grammairien qui prononce en maître, et que si
par hasard le lecteur peu docile veut remonter aux sources, il n'en
revienne qu'avec plus de défiance de lui-même et plus de respect pour
l'écrivain.
Quel que soit d'ailleurs le mérite du Dictionnaire de M. Molard, il ne
réunit malheureusement pas tous les caractères dont je viens de
parler, et l'on risqueroit plus d'une fois de s'égarer en le suivant
aveuglément. La plupart des articles qui le composent sont exacts;
mais il en est encore un bien grand nombre qui renferment des
décisions absolument opposées à celles des maîtres. Quelquefois ce
Grammairien condamne des expressions admises par l'Académie, et les
remplace par d'autres beaucoup moins précises. D'autres fois, il
cherche à étayer ses opinions par des principes que l'usage et la
logique s'accordent à rejeter. Ces erreurs sont d'autant plus
dangereuses que le nom de l'auteur suffit aux yeux de bien des gens
pour leur donner du crédit.[1] Il me paroît important de les faire
connoître, et c'est le but des Observations que l'on va lire. Il n'y
sera pas question du style de l'auteur; mon intention n'est point de
m'arrêter à ce qui lui est personnel. En prenant la plume, je n'ai
d'autre motif que celui d'être utile, et d'éclairer l'ignorance de
quelques personnes consacrées à l'éducation, qui, lorsqu'on leur
assure que telle ou telle expression est exacte, se contentent de
répondre que cette expression est condamnée dans le Dictionnaire du
mauvais langage.
[Note 1: Cela a lieu sur-tout dans quelques pensions.
On feroit un livre vraiment curieux si l'on recueilloit toutes les
locutions vicieuses que certaines personnes substituent au bon
langage avec l'intention de corriger celui qui est mauvais. Ici
l'on dit qu'on va _promener_, là qu'on ne _mouche_ pas; ailleurs,
on recommande à une demoiselle de se tenir _droit_, etc. M. Molard
condamne les deux premières de ces locutions; il autorise la
troisième.]
Je suivrai dans mes Observations l'ordre alphabétique adopté par M.
Molard: je rapporterai fidèlement ses articles; mes remarques
viendront après.
_Nota._ Je dois avertir que lorsque je cite l'Académie, je n'entends
parler que du dernier Dictionnaire qu'elle a elle-même publié,
Dictionnaire qu'il ne faut point confondre avec ceux qui depuis quinze
à vingt ans ont paru sous le nom de cette illustre compagnie, et qui
ne font pas autorité.