[1] Il n'est peut-être pas sans intérêt de faire remarquer q

Carlo Traverso and the Online Distributed Proofreading Team.

This file was produced from images generously made available by the

Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at http://gallica.bnf.fr.

SOCIÉTÉ

DES

ANCIENS TEXTES FRANÇAIS

OEUVRES POÉTIQUES

DE

CHRISTINE DE PISAN

II

OEUVRES

DE

CHRISTINE DE PISAN

PUBLIÉES

PAR

MAURICE ROY

TOME DEUXIÈME

L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS,

LE DIT DE LA ROSE,

LE DÉBAT DE DEUX AMANTS,

LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS,

LE DIT DE POISSY,

LE DIT DE LA PASTOURE,

ÉPITRE A EUSTACHE MOREL.

PARIS

LIBRAIRIE DE FIRMIN DIDOT ET Cie.

RUE JACOB, 56

M DCCC XCI

Publication proposée à la Société le 23 avril 1884.

Approuvée par le Conseil le 25 février 1885, sur le rapport

d'une commission composée de MM. Meyer, Paris et Raynaud

_Commissaire responsable:_

M. P. MEYER.

INTRODUCTION

Avec ce deuxième volume nous abordons la publication d'oeuvres

importantes formant de véritables poèmes. Façonné déjà par la

composition de la plupart des petites pièces charmantes que nous

connaissons, le génie poétique de Christine va maintenant se donner

libre carrière et s'élever d'un degré.

1.--ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS

L'Épître au dieu d'amours paraît être le premier effort tenté par

Christine pour réaliser ce progrès. Le sujet de ce poème était

d'ailleurs bien fait pour inspirer celle qui a toujours eu à coeur la

défense de son sexe, mais nulle part, peut-être, elle n'a répondu aux

détracteurs de la femme avec plus d'esprit et d'à propos. Parodiant

spirituellement la forme des Lettres Royaux, Christine suppose comme

entrée en matière une requête adressée au dieu d'amours par des dames

de toutes conditions qui portent plainte contre les hommes déloyaux et

trompeurs [1].

Elle fait ensuite raconter par le dieu d'amours les stratagèmes que

les mauvais chevaliers emploient habituellement pour parvenir à leurs

fins et les actions déshonnêtes de ces hommes pervertis qui se vantent

de leurs méfaits jusque dans les tavernes, chez les grands de la cour,

et même dans le palais du roi. Cupido se déclare naturellement

l'ennemi des personnes qui médisent aussi insolemment des femmes, et

réserve tous les plaisirs dont il est le dispensateur aux chevaliers

loyaux qui observent fidèlement ses salutaires commandements. Puis

Christine, entrant au coeur de son sujet, développe avec un

remarquable talent toutes les raisons que l'on peut faire valoir en

faveur des femmes. C'est un véritable plaidoyer qu'elle entreprend; se

posant en arbitre entre les détracteurs et les admirateurs exagérés du

sexe féminin, elle se sert d'arguments empruntés plutôt à la simple

logique et au bon sens qu'aux textes si souvent cités et interprétés

par ses prédécesseurs; elle soutient la première une opinion moyenne,

s'attachant surtout à faire remarquer que les femmes en général sont

douées de bonnes qualités et qu'il ne faut pas faire retomber sur

toutes les égarements de quelques-unes. Cependant, entraînée par

l'ardeur de la discussion, elle ne peut s'empêcher de critiquer

vivement les auteurs qui se sont, de parti pris, attaqués aux femmes

et de dénoncer avec indignation _l'Art d'aimer_ d'Ovide et le _Roman

de la Rose_ de Jean de Meun.

Certes une composition de ce genre, qui s'élevait si hardiment contre

les théories essentielles d'une oeuvre jouissant encore d'une haute

réputation, devait attirer à Christine la contradiction des nombreux

et influents admirateurs de Jean de Meun; mais elle ne se laissa pas

intimider et sut tenir tête à tous ceux qui l'attaquèrent. Dans cette

lutte courageuse elle trouva même de puissants alliés qui embrassèrent

complètement sa cause: il suffira de citer Jean Gerson [2], l'illustre

chancelier, Guillaume de Tignonville, prévôt de Paris, et surtout le

célèbre maréchal Boucicaut [3]. Ce dernier, qui revenait de sa

brillante expédition en Orient, s'associa même si complètement aux

sentiments de Christine qu'il fonda le jour de Pâques fleuries 1399

(11 avril 1400 n. st.), sous le nom de «l'écu verd a la dame blanche»,

un ordre de chevalerie pour la défense des femmes.

Mais, à côté de ces puissants personnages, qui venaient apporter leur

concours à la vaillante femme, quelques contradicteurs s'efforçaient

de faire entendre leurs protestations. Depuis long-temps Christine

s'entretenait de littérature avec un humaniste distingué, Jean de

Montreuil [4], prévôt de Lille. Plusieurs fois ils avaient échangé

leurs appréciations sur certains ouvrages. Il paraît même probable que

l'Épître au dieu d'amours, où Christine ne dissimulait pas son

sentiment sur l'oeuvre de Jean de Meun, fut le point de départ de la

fameuse querelle du roman de la Rose.

A la suite d'une discussion orale au cours de laquelle Christine avait

de nouveau contesté les mérites de l'oeuvre si vantée, Jean de

Montreuil lui envoya la copie d'une belle épître qu'il venait de

préparer et d'adresser en réponse à «un sien ami, notable clerc»

partageant la même opinion qu'elle, mais la rhétorique du prévôt de

Lille fut sans effet sur les convictions de la célèbre femme qui

répliqua par une attaque en règle contre l'immoralité du livre en

question [5].

Un autre personnage jouissant d'une haute réputation politique, Me

Gontier Col [6], secrétaire du roi, surgit alors pour défendre

l'opinion de Jean de Montreuil, son disciple, et reprocha vivement à

Christine d'avoir écrit «par maniere de invective» contre le roman de

la Rose, la priant de lui envoyer l'épître qu'elle venait d'adresser

au prévôt de Lille. Sa lettre est datée du 13 septembre 1401.

Christine s'empressa de lui faire parvenir une copie de la lettre

qu'il désirait connaître.

Gontier Col riposta immédiatement sur un ton arrogant et frisant

presque l'insolence (15 septembre 1401), mais cette attaque inutile

fut bientôt suivie d'une dernière lettre de Christine où elle persista

dans son opinion et déclara qu'elle la soutiendrait partout

publiquement, s'en rapportant au jugement «de tous justes preudes

hommes, theologiens et vrays catholiques et gens de honneste et

salvable vie».

On le voit, en dépit des attaques réitérées d'hommes érudits et

investis d'un crédit considérable, Christine sut maintenir vaillament

ses revendications sans laisser la moindre prise à ses adversaires.

Bien plus, elle résolut de les confondre en soumettant leur

contestation au jugement de l'autorité féminine la plus puissante et

la plus redoutée; dans cette intention elle fit faire une copie de

tout le débat et l'adressa à la reine Isabeau en même temps qu'au

Prévôt de Paris, Guillaume de Tignonville. Cette requête fut écrite

la veille de la Chandeleur 1401[7] (1er février 1402 n. st.).

L'histoire ne nous dit pas si la Reine fit connaître son sentiment,

mais nous devons constater qu'en tous cas la lutte ne se termina pas

complètement à cette époque. La fameuse Vision écrite par Jean Gerson

contre le roman de la Rose vint raviver cette polémique, et servit de

thème à une nouvelle discussion littéraire entre Christine et Pierre

Col, chanoine de Paris[8].

Après avoir fait ressortir les principaux traits de ce débat, nous

sommes autorisés à penser que l'Épître au dieu d'Amours eut un

retentissement considérable et dut certainement placer Christine au

rang des écrivains les plus remarqués. Cette composition fut même,

pour ainsi dire, le point de départ de toute une nouvelle littérature

ayant pour but la défense des femmes. Longtemps avant, il est vrai,

quelques écrivains[9] avaient déjà élevé leurs protestations,

Guillaume de Digulleville surtout s'était distingué par son audace en

appelant l'oeuvre de Jean de Meun «le roman de luxure», mais ces

légitimes récriminations étaient demeurées à peu près sans écho, et

l'on peut avancer qu'à Christine de Pisan revient l'honneur d'avoir la

première profondément tracé la voie que suivra désormais toute une

école de moralistes»

Pour s'en convaincre il suffira de citer quelques-uns de ces

continuateurs et admirateurs[10].

Mathieu Thomassin rend hommage dans son _Registre Delphinal_ aux

sentiments de Christine, Martin Le Franc ne tarit pas d'éloges dans

son _Champion des dames_; plus tard Jean Bouchet compose _Le Jugement

poétique de l'honneur femenin_, et enfin Jean Marot se fait

l'interprète des mêmes sentiments dans _La vray disant advocate des

dames_[11].

Mais, malgré toutes ces nouvelles manifestations de la même pensée, le

souvenir de l'oeuvre de Christine resta longtemps vivace et n'était

nullement effacé au commencement du xvie siècle puisqu'à cette époque

on jugea encore intéressant d'imprimer son Épître sous le titre de

«contre romant de la Rose». Nous ne connaissons qu'un seul

exemplaire[12] de cette édition; il a fait partie de la Bibliothèque

que Fernand Colomb forma à Séville de 1510 à 1539. Cet unique

exemplaire, dérobé à la Colombine, a été acquis en 1884 par M. le

baron Pichon. Il consiste en une plaquette in-12 de quelques

feuillets, sans date ni nom d'imprimeur. L'Épître au dieu d'amours y

est seulement contenue et annoncée sous le titre «Le contre Rommant de

la Rose nommé le _Gratia dei_». Cette édition, fautive comme toutes

celles de son époque, paraît cependant avoir été établie sur un bon

texte, c'est-à-dire d'après un ms. de la famille A.

Une traduction libre en vers anglais avait déjà été faite en 1402 par

Thomas Occleve; elle a été imprimée à Londres en 1721 dans l'édition

des oeuvres de Geoffroy Chaucer par John Urry (p. 534 à

537). Toutefois cette pièce, publiée sous le titre de «The Letter of

Cupide», est beaucoup plus courte que son modèle, car elle comprend

seulement 68 strophes de sept vers.

Le texte de l'Épître au dieu d'amours, que nous donnons plus loin, a

été établi d'après les mss. Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604 (B1) et

12779 (B2), Musée Brit. Harl. 4431 (A2), que nous avons décrits dans

la préface de notre premier volume[13]. Un autre ms. contenant ce

poème existait dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et se trouve

signalé à ce titre dans un inventaire de 1467 publié par Barrois[14]

(Inventaire de Bruges n° 1402), on ne sait ce qu'il est devenu.

II.--LE DIT DE LA ROSE

Le Dit de la Rose, daté du 14 février 1401 (anc. st.), est en quelque

sorte le couronnement de la polémique de Christine contre l'oeuvre de

Jean de Meun. Forte de l'appui de la reine Isabeau qu'elle avait dû

certainement gagner à sa cause, Christine joue maintenant le rôle d'un

défenseur attitré du sexe féminin et se met elle-même en scène dans

une réunion tenue chez le duc Louis d'Orléans. S'inspirant du généreux

exemple du maréchal Boucicaut et de la récente institution de la

«Court amoureuse[15]», elle fonde, avec l'intervention allégorique de

la déesse de Loyauté, l'Ordre de la Rose qui sera l'encouragement et

la récompense des chevaliers loyaux défenseurs de la réputation des

dames. Ce petit poème, entrecoupé de ballades gracieuses et fort bien

présentées, offre un grand mérite par son tour élégant et facile en

même temps que par la distinction et l'originalité des idées qui y

sont remarquablement exprimées. Le texte du Dit de la Rose ne se

trouve que dans les trois mss. de la famille B (Bibl. Nat. fr. 604

(B1), 12779 (B2) et ms. Morgand (B3) dont nous avons donné la

description dans notre premier volume.

III.--LE DÉBAT DE DEUX AMANTS

Après avoir vengé son sexe des injures et des calomnies dont il était

l'objet, Christine va maintenant se livrer à une étude complète de

l'amour; elle le dissèquera sous toutes ses formes et traduira les

sentiments si variables qu'il peut faire naître, en leur donnant

quelquefois pour cadres des situations réelles empruntées à la vie de

la société contemporaine. Ces compositions, inspirées par un esprit

surtout métaphysique, se nommaient alors _des dits_ ou _ditiés

d'amour_. Ce genre, qui fut très en vogue au xve siècle, passionna au

plus haut degré l'imagination de Christine qui y trouva l'inspiration

de la plupart de ses meilleures poésies. En dehors de quelques

ballades ou rondeaux qui laissent déjà deviner une semblable tendance,

le _Débat de deux Amants_ paraît être le début d'une nouvelle série de

compositions entièrement consacrées à l'amour.

La scène de ce poème intéressant doit se placer dans l'hôtel même du

duc Louis d'Orléans. Christine retrace une des splendides fêtes qui

eurent lieu dans cette demeure magnifique, et, spectatrice attentive

des divertissements de la haute société qui s'y était donnée

rendez-vous, elle remarque en sa qualité de philosophe et de moraliste

les allures opposées de deux seigneurs: l'un, chevalier, porte en son

coeur toute l'amertume d'un amour déçu ou incompris, l'autre, un jeune

écuyer, se laisse entraîner par l'ardeur d'une vie facile et semble

refléter toutes les impressions d'un bonheur complet. De ces deux

personnages Christine va faire de l'un le censeur et de l'autre

l'apologiste de l'amour; puis, n'osant donner une solution définitive

à une question aussi délicate, elle soumet le différend à la haute

appréciation de son puissant protecteur, le duc d'Orléans.

Deux faits historiques qui se trouvent cités dans le cours du poème

permettent de lui assigner une date certaine. Christine parle aux vers

1593 et 1594 du connétable de Sancerre, et dit qu'il est encore de ce

monde; or il mourut le 6 février 1402 et était connétable depuis le 26

juillet 1397. Plus loin (vers 1627 à 1637) elle fait allusion à la

défense héroïque de la petite garnison laissée à Constantinople sous

le commandement de Jehan de Châteaumorand; cet événement eut lieu au

commencement de l'année 1400 (n. st.)» et Jehan de Châteaumorand était

de retour en France dès septembre 1402 [16]. C'est donc entre 1400 et

1402 que doit forcément se placer l'intervalle pendant lequel fut

composé le _Débat de deux Amants_.

Nous avons décrit dans la préface du tome I plusieurs mss. qui

donnent, avec d'autres oeuvres, le texte de ce poème, mais le _Débat

de deux Amants_ fut en outre plusieurs fois transcrit isolément. Un de

ces exemplaires (probablement celui même qui fut offert à Charles

d'Albret, car il contient une ballade de dédicace adressée à ce prince

et publiée dans notre tome I, p. 231) faisait partie de la

Bibliothèque de Bourgogne et est mentionné dans les inventaires des

librairies de Bruges en 1467 et de Bruxelles en 1487 [17]. C'est

aujourd'hui le n° 11034 de la Bibl. royale de Belgique. Ce ms. du xve

siècle sur vélin renferme en tête une grisaille à la plume légèrement

teintée qui représente Christine agenouillée offrant son oeuvre au duc

d'Orléans. Un autre ms. existe à la Bibl. Nat. sous le n° 1740 du

fonds français, il porte les cotes annciennes 1023 (Fontainebleau),

980 (inventaire de 1645, Dupuy), et 7692 du catalogue de 1682. Cette

copie sur vélin et reliée actuellement en maroquin jaune au chiffre de

Louis XIV contient 32 feuillets et une grisaille assez médiocre.

Ces deux mss., absolument identiques pour le texte, constituent une

nouvelle famille C qui vient ainsi prendre sa place dans la généalogie

précédemment dressée des familles A et B:

A

A1 A2 [B] [C]

/--------\ /-----\

B1 B2 B3 C1 C2

IV.--LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS

Cet ouvrage, dédié au célèbre et vaillant sénéchal de Hainaut,

contient l'exposé de trois cas d'amours.

Le premier récit nous montre une dame, remarquable par ses vertus et

sa beauté, qui ayant été délaissée par son premier amant se reprend à

donner son amour à un second plus sincère. Est-elle pour cela parjure?

Telle est la question que pose Christine.

Le second offre une situation analogue. Un chevalier qui a perdu tout

espoir de revoir sa dame, durement retenue en prison par un mari

jaloux, peut-il au bout d'un certain temps se livrer à un nouvel

amour?

Enfin le troisième cas renferme a la fois une question et un

enseignement moral. Une demoiselle, abandonnée par un noble chevalier

qui s'adresse à une puissante dame et qui repoussé revient implorer sa

grâce, doit-elle acorder son pardon ou le refuser impitoyablement?

Ces trois controverses délicates sont soumises par Christine à la

sagace appréciation du bon sénéchal.

V.--LE LIVRE DU DIT DE POISSY

Ce gracieux poème, un des plus intéressants qui soient sortis de la

plume de Christine, comprend deux parties bien distinctes. Dans la

première Christine nous raconte avec une simplicité charmante le petit

voyage qu'elle fit en avril 1400 pour aller rendre visite à sa fille,

religieuse au couvent de Poissy; elle partit en compagnie d'une

brillante et joyeuse société de dames et gentilhommes qui égayaient la

route de leurs chants et de leurs devis amoureux. Les beautés du

chemin que suivit la joyeuse chevauchée servent de thème à une

description complète des charmes de la campagne par une délicieuse

matinée de printemps; les brillantes parures de la nature, les chants

harmonieux des oiseaux, les divertissements des pastoures, le doux

«bruire» de la rivière, l'aspect sévère des grands bois de

Saint-Germain fournissent les éléments d'un tableau gracieux et vrai

où Christine fait preuve d'un remarquable talent de description.

Arrivée au but de son excursion, Christine nous conduit à travers la

célèbre abbaye et nous décrit exactement la façon de vivre des

religieuses, leur habitation avec toutes ses dépendances, leurs

privilèges, les ressources qu'elles possèdent, les richesses de leur

superbe église, enfin mille détails intéressants. La journée s'écoule

rapidement au cours de cette visite, et, le soir arrivé, l'aimable

société se retire dans un hôtel de Poissy pour y passer la nuit. Le

lendemain de grand matin on entend la messe et l'on vient prendre

congé des religieuses et les remercier de leur accueil empressé, puis

on reprend le chemin de Paris.

C'est ici que s'ouvre la seconde partie du poème entièrement consacrée

au débat amoureux. A peine le joyeux cortège a-t-il pénétré dans la

forêt qu'une jeune dame «la plus belle de toutes» s'écarte et affecte

de se tenir à distance, laissant deviner quelque triste

préoccupation. Christine s'en aperçoit la première et, entraînant avec

elle un bel écuyer qui semblait également affligé, se rapproche de la

jeune dame pensive et la supplie de lui faire connaître le motif de sa

tristesse. Alors commence la controverse: chacune des parties, la dame

et l'écuyer, se prétendant tour à tour la plus mal partagée et la plus

digne de compassion. La dame nous expose d'abord la vive douleur

qu'elle ressent de la captivité de son amant, retenu prisonnier de

Bajazet depuis la défaite de Nicopolis, et pour accentuer encore ses

regrets, énumère minutieusement les charmes physiques du chevalier

qu'elle a perdu. L'écuyer nous raconte ensuite son aventure: c'est

celle d'un amant éconduit par une dame qu'il ne peut oublier et à

laquelle il reste fermement attaché, malgré tout son dépit. Dans sa

douleur il nous retrace à son tour les avantages physiques de sa bien

aimée.

Ces deux portraits sont fort intéressants, et réalisent en quelque

sorte le type des conditions qui constituaient alors l'idéal de la

beauté.

Comme toujours, Christine n'ose se prononcer sur la question délicate

qui lui est soumise et remet le jugement de cette controverse à

l'appréciation du vaillant sénéchal de Hainaut, pour lequel d'ailleurs

elle a vraisemblablement composé tout son poème (voy. note p. 311).

Le texte du Dit de Poissy a été établi d'après les mss. que nous avons

signalés dans l'introduction du tome I. (Bibl. Nat. fr. 835 (A1), 604

(B1), 12779 (B2); Musée Brit. Harl. 4431 (A2).

VI.--LE DIT DE LA PASTOURE

Christine se révèle ici dans un genre nouveau. Cette jolie pastorale

fait sans doute allusion à quelque intrigue amoureuse, comme l'auteur

prend soin de nous en avertir dès le prologue. Car nous ne pouvons

croire, comme l'a avancé M. R. Thomassy [18], que Christine ait eu

l'intention d'établir une opposition entre l'amour naïf, primitif, et

l'amour chevaleresque, afin de placer des sentiments absolument purs

en contraste avec la fureur de voluptés décrite par Jean de Meun dans

son poème allégorique. Mais il s'agit plus vraisemblablement d'une

histoire d'amour dont le héros fut quelque prince contemporain et que

Christine dut, sans doute, écrire sur commande.

C'est la pastoure qui parle et présente son aventure amoureuse comme

exemple et avertissement aux dames qui ont fait le serment de n'aimer

jamais. Elle raconte avec une naïveté charmante et une grâce exquise

ses occupations champêtres, nous énumérant les soucis de la bergère et

toutes les notions qu'elle doit acquérir pour donner des soins

intelligents à son troupeau. Christine s'inspire sans doute dans ces

citations de l'expérience de ce Jehan de Brie qui avait composé, à la

demande de Charles V, un traité bien connu [19], intitulé «le vray

regime et gouvernement des bergers et bergères» où il enseigne la

pratique de «l'Art de Bergerie». Puis la Pastoure nous fait un tableau

complet de la vie rustique d'alors avec ses jeux enfantins et ses

divertissements de toutes sortes. Après ce long exposé, d'ailleurs

rempli de détails nouveaux et intéressants, l'action commence à se

dérouler. Un jour que la pastoure, se retirant «seulette» dans les

bois, gardait son troupeau, assise au bord d'une belle fontaine, ses

chants harmonieux attirèrent jusqu'à elle un brillant chevalier et son

escorte qui passaient par la grande route voisine. Ici commence

l'idylle de la pastoure, qui aura désormais le galant chevalier pour

objet constant de toutes ses pensées. Dès lors elle se tient à l'écart

de ses compagnes. Seule Lorete, son amie fidèle, connaît son secret et

cherche à la détourner d'une si imprudente passion en lui en montrant

les dangers et la trop grande disproportion. Mais la pastoure, dominée

par l'amour, s'abandonne aux élans de son coeur, elle nous retrace

avec une exquise sensibilité les diverses émotions qu'elle ressent

tour à tour, et cesse tristement sa mélodie en implorant les prières

de tous les vrais amants en faveur du chevalier qu'elle n'a pas revu

depuis longtemps, et que sa haute vaillance a sans doute entraîné sur

quelque terre lointaine.

Indépendamment des recueils mss. que nous avons signalés dans notre

tome I et qui renferment le dit de la Pastoure, ce poème se trouve

transcrit séparément dans le ms. fr. 2184 de la Bibl. Nat. C'est une

copie du xve siècle sur vélin, comprenant 45 feuillets, et reliée en

maroquin rouge au chiffre de Louis XIV sur le dos, elle provient de la

bibliothèque de Colbert (n° 5239) et a porté ensuite le n° 7993 du

catalogue de 1739. Nous lui avons assigné dans la généalogie la lettre

B4.

Un autre ms. du même genre figure au catalogue de la collection

Barrois d' «Ashburnham Place» sous le n° LXXII. Ce volume, relié en

maroquin vert, comprend 15 feuillets. Il n'est pas au nombre des

mss. de cette provenance qui ont fait retour à la Bibliothèque

Nationale.

Une troisième transcription isolée du dit de la Pastoure existait

aussi dans l'ancienne bibliothèque de Bourgogne et est signalée par

Barrois dans sa _Bibl. protypographique_ aux inventaires de 1467 sous

le n° 1368 et de 1487 sous le n° 2128. Nous ne savons ce qu'est devenu

ce ms.

VII.--EPITRE A EUSTACHE MOREL

Cette lettre, écrite la même année que le dit de la Pastoure, présente

un certain intérêt en ce sens qu'elle est la seule parvenue jusqu'à

nous qui permette de constater les relations de Christine avec l'un

des meilleurs poètes de son époque. Elle a pour objet la critique des

moeurs contemporaines, thème si souvent traité par Eustache Deschamps

dans le style incisif et personnel qu'on lui connaît.

La lettre de Christine, au contraire, se distingue par sa forme

recherchée; malheureusement l'abus des rimes équivoquées en rend la

lecture difficile et fatiguante, mais, aux yeux des contemporains,

cette recherche était un mérite. Eustache Deschamps y répondit par une

ballade pleine d'éloges et de compliments (voy. édit. Queux de

Saint-Hilaire, VI, p. 251).

Les deus mss. de la famille _A_ (Bibl. Nat. fr, 605 (_A_1) et

Mus. Brit. Harl. 4431 (_A_2), que nous avons signalés dans

l'introduction du tome I, renferment seuls l'Épître à Eustache Morel.

[1] Il n'est peut-être pas sans intérêt de faire remarquer que la

Chronique du maréchal Boucicaut renferme, au chap. XXXVIII de la

1re partie, la relation d'une requête présentée au roi par des

dames qui se plaignent «d'aucuns puissans hommes qui par leur

force et puissance les vouloient desheriter de leurs terres, de

leurs avoirs et de leurs honneurs...». Bien que ce fait ne soit

pas absolument semblable à celui exposé au début de l'Épître au

dieu d'amours, il y a pourtant entre eux une certaine analogie et

une coïncidence de date qui ne peuvent passer

inaperçues. Toutefois il ne faut pas perdre de vue que la

Chronique du maréchal Boucicaut paraît avoir été composée par

Christine elle-même, ainsi que l'a indiqué pour la première fois

M. Kervyn dans son _Étude littéraire sur Froissart_, I,

p. 230. Les divers rapprochements que nous avons faits de notre

côté semblent également confirmer cette opinion.

[2] Jean Gerson fit un sermon dans lequel il défendit la lecture du

roman de la Rose et écrivit, le 18 mai 1402, un traité allégorique

contre l'immoralité de ce poème.

[3] Voy. le rôle que Christine fait jouer au maréchal, _Livre des

faicts_, 1re partie, chap. XXXVIII.

[4] Jean de Montreuil, prévôt de Lille, fut secrétaire du Dauphin, du

duc de Bourgogne, puis de Charles VI. Il mourut à Paris en 1418

l'une des premières victimes de la trahison de Perrinet Leclerc.

Un choix de ses lettres a été publié par D. Martène (_Amplissima

Collectio_, II, p. 1311 à 1465), mais d'autres en assez grand

nombre sont encore inédites (Voy. A. Thomas. _De Johannis de

Monsteriolo vita et operibus_. Thèse de la Faculté des Lettres de

Paris, 1883).

[5] Cette réplique n'est pas datée, mais il paraît certain qu'elle a

du être écrite en 1401. Elle se trouve avec les lettres suivantes

parmi les «_Epistres du debat sur le Rommant de la Rose._» (Bibl.

Nat. fr. 835, 604, 1563 et 12779).

[6] Issu d'une famille de la bourgeoisie de Sens, Gontier Col était

dès 1879 receveur des aides «es terres entre les rivières de Seine

et de Dyve» (Delisle, _Mandements de Charles V_, n° 1869).

Secrétaire du roi en mars 1380 (Douet-D'Arcq, _Comptes de

l'Hôtel_, p. 22) il fut, à partir de 1395, chargé de plusieurs

missions importantes qui lui valurent bientôt la réputation d'un

fin diplomate. Il se fit surtout remarquer par ses habiles

négociations avec le roi d'Angleterre. Condamné au bannissement en

1412 pour avoir soutenu le parti du duc d'Orléans

(Arch. Nat. X'IA*[** not sure about this word**] 1479 fol. 207 et

278), il rentra bientôt en faveur et reçut dès 1414 une mission

auprès de Jean VI, duc de Bretagne; il fit également partie

l'année suivante de l'ambassade envoyée en Angleterre et composée,

suivant le témoignage du Religieux de Saint-Denys, «des

personnages les plus considérables et des plus fameux orateurs du

royaume» (_Chr._ V, p. 507). En même temps qu'il acquérait une

grande renommée d'homme politique, Gontier Col se distinguait

aussi comme érudit et philosophe. Il était devenu l'ami intime du

grand théologien Nicolas de Clemangis et avait réuni une

collection d'ouvrages savants de la plus haute valeur. On

remarque, en effet, qu'il autorisa le pape Benoît XIII à faire

faire la copie d'un exemplaire des lettres de Pline le jeune

existant dans sa bibliothèque (Delisle, _Cabinet des Mss_., I,

p. 486) et qu'il offrit aussi au duc de Berry «une bien grande

mappemonde bien historiée, enroollée dans un grand et long estuy

de bois» (Delisle, _Cab. des mss._, III, _librairie du duc de

Berry_, n° 191).

Gontier Col avait épousé Marguerite Chacerat appartenant à une

famille de riches marchands drapiers de Sens, et était devenu

seigneur de Paron.

Il eut un fils, Nicolas Col, né en 1397, qui fut maître des

requêtes de l'Hôtel et prévôt de Sens. (_Arch. de l'Yonne_, E. 300

et H. 528

[7] Nous devons rectifier ici une erreur qui s'est glissée dans la

Préface de notre tome 1er, p. xviii, note, où sur la foi d'un ms.

et de nombreux auteurs, nous avons incidemment avancé que la

requête de Christine à la reine était datée du _1er février 1407_;

la date exacte est 1401, la plus vraisemblable d'ailleurs et qui

se trouve seule confirmée par tous les autres ms. Toutefois

l'induction que nous avions tirée de la date en question ne se

trouve en aucune façon détruite par le fait de cette inexactitude,

car le ms. du duc de Berry renferme d'autres oeuvres composées à

une époque très voisine de 1407.

[8] Voy. A. Piaget, _Chronologie des Épîtres sur le roman de la Rose_,

dans _Études romanes dédiées à Gaston Paris_, 1891, p. 113 à 120.

[9] Voy. «le Bien des Femmes» (_Romania_, VI, 500), «la Bonté des

Femmes» (_Romania_, XV, 315), etc., mais les pièces dirigées

contre le sexe faible étaient bien plus nombreuses, M. P. Meyer en

a donné une liste dans _Romania_, VI, 499.

[10] A partir du milieu du xve siècle la littérature en faveur des

femmes comprend un très grand nombre de pièces importantes, telles

que _le Chevalier aux dames_, _le Miroir des dames_ de Bouton, _la

déduction du procès de Honneur féminin ou l'Advocat des dames_ par

Pierre Michaut, etc. M. A. Piaget en a donné un aperçu fort

intéressant dans son _Martin Le Franc_, Thèse de la Faculté des

Lettres de Genève, Lausanne, 1888, p. 127 à 167.

[11] Voy. divers extraits de ces auteurs donnés par R. Thomassy dans

son _Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan_, p. 92 à

102.

[12] Voy. Harisse, _Excerpta Colombiniana_, Paris, 1887, p. 80, n° 46

[13] Nous ne parlons pas d'un ms. appartenant à Westminster Abbey et

signalé par M. Paul Meyer (_Bull, de la Société des Anc. Textes_,

1875). C'est une copie sur papier faite au milieu du xve siècle et

qui ne paraît pas avoir une bien grande valeur. Elle renferme à la

suite de diverses poésies l'Épître au Dieu d'Amours et le Dit de

la Pastoure de Christine de Pisan.

[14] Barrois, _Bibliothèque protypographique ou Librairie des fils du

roi Jean_, Paris, 1830, p. 204.

[15] L'association connue sous le nom de «Court amoureuse» avait été

fondée dans l'hôtel du duc de Bourgogne le 14 février 1400 un an,

jour pour jour, avant la date que Christine donne à son poème du

Dit de la Rose. Elle avait été instituée dans l'intention

d'honorer le sexe féminin et ne comprenait pas moins de 600

membres dont les noms nous ont été conservés par les mss. du

fonds français 5233 et 10469; voy. l'art, de M. A. Piaget dans

_Romania_, XX, p. 417 à 454. On est étonné toutefois de rencontrer

parmi les membres d'une semblable société des noms tels que ceux

de Gontier Col et de Pierre Col qui, on le sait, étaient de

fidèles disciples de Jean de Meun et des adversaires de Christine.

[16] Delaville le Roulx, _La France en Orient_, I, p. 379.

[17] Barrois, _Bibl. protyp_. n° 1353 (Bruges) et 1952 (Bruxelles)

[18] R. Thomassy, _Essai sur les écrits politiques de Chr. de Pisan_,

p. 119 et 120.

[19] «Le bon berger ou le vray régime et gouvernement des bergers et

bergères, composé par le rustique Jehan de Brie,» publié, d'après

l'édit. de 1541, par Paul Lacroix. Paris, Liseux, 1870.

L'ÉPITRE AU DIEU D'AMOURS

LE DIT DE LA ROSE, LE DÉBAT DE DEUX AMANTS

LE LIVRE DES TROIS JUGEMENTS

LE DIT DE POISSY, LE DIT DE LA PASTOURE

ÉPITRE A EUSTACHE MOREL

L'EPISTRE

AU DIEU D'AMOURS

(_Mai 1399_).

CI COMMENCE L'EPISTRE AU DIEU D'AMOURS

Oeuvres poétiques Tome 2 · 第 1 / 16 段