SOMMAIRE.

La France et l'île Taïti. Histoire et description géographique de Taïti.

_Vue de Taïti; Portrait de la reine Pomaré; Carte._--Plan de la

Pointe-à-Pitre.--Courrier de Paris. Le Soleil, la Comète, le bal d'Arual

et le bal de l'association dramatique.--Le bal de l'Opéra et la

Mi-Carême. _Une Voiture de Masques; Un bal masqué à l'Opéra._--Théâtres.

Charles VI, Gaïffer, le Mariage au Tambour, le Succès, la Nouvelle

Psyché. _Portraits de MM. Casimir Delavigne et Halévy; Scènes

principales du Mariage au Tambour et de la Nouvelle

Psyché._--Beaux-Arts. Salon de 1843. _Deux Vues du grand salon carré,

avec 42 tableaux._--Le Rat amoureux, conte par M. A.

_Gravure._--Industrie. Des claviers typographiques _Trois

Gravures._--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Nouvelles

astronomiques. La Comète; Lumière zodiacale.

_Gravure._--Mercuriales.--Rébus.

La France et l'île Taïti.

L'extension du protectorat de la France dans l'océan Indien, sur la

demande formelle de la reine Pomaré, souveraine de Taïti et de tout

l'archipel de la Société, voilà la nouvelle de la semaine.

Parmi les journaux politiques, quelques-uns ont fait valoir outre mesure

l'importance de ce fait. Il est bien vrai que l'établissement de notre

domination dans une île plus considérable et plus riche que celles des

Marquises, et qui heureusement n'en est pas très-éloignée, offre des

avantages sous le rapport du développement de notre marine marchande et

de nos relations maritimes. Tout ce petit archipel est riche en bois de

construction. Le riz, le café, la canne à sucre, y croissent en

abondance, et la pêche des perles et de la nacre y est très-productive.

Loin d'être anthropophages comme dans les Marquises, les habitants,

adroits et industrieux, sont de tous les Polynésiens les plus avancés en

civilisation. Chez eux le christianisme, grâce aux efforts des

missionnaires, a détruit l'idolâtrie, et tout, moeurs et lois, y respire

la bienveillance et la douceur. Mais quelle seraient, en cas de guerre,

les conséquences de la position que nous prenons là? L'Amérique du Sud,

et particulièrement le Chili, se fortifiant, nous offriront-ils assez

tôt un point d'appui dans ces parages, et saurons-nous enfin nous y

ménager une alliance solide? Tant que ces divers points font question,

serait-il sage de mettre absolument sur la même ligne les dépenses qui

pourront être demandées pour la Polynésie et celles qu'on doit faire,

nous ne dirons pas pour l'Algérie, qui est à nos portes, mais même pour

la Martinique, grande et sûre position militaire, pour Bourbon et pour

cette malheureuse. Guadeloupe, qui a jadis résisté huit années à

l'Angleterre?

D'autres journaux, à propos de cette lointaine conquête pacifique et

aussi de notre établissement lilliputien des îles Marquises, ont rappelé

la queue coupée du chien d'Alcibiade, qui occupa tant jadis les Français

d'Athènes. Mais ceux qui, dans cette hypothèse, profiteraient le plus de

cette petite diversion nouvelle, cette fois due au hasard, ont-ils été

bien sincèrement enchantés de la bonne volonté de la reine Pomaré pour

eux, et n'y a-t-il pas là une nouvelle source de contestations possibles

avec la Grande-Bretagne?

[Illustration: Vue de la baie de Pape-ti, à Taïti.]

Quant à nous, quelles que soient ces conséquences, ce petit événement

nous semble avoir une signification supérieure; à son importance

présente. Qu'on y prenne garde; c'est après avoir expulsé de l'île les

missionnaires anglicans et méthodistes qui voulaient les empêcher de

danser et de jouer de la flûte, que ces pauvres sauvages se sont mis

sous la protection du pavillon français, du pavillon des _Oui-Oui_,

comme ils nous appellent en leur langue, sans doute grâce à notre

laisser-aller et à notre humeur plus enjouée et plus facile. C'est un

nouveau symptôme de la frayeur qu'inspire au monde, et surtout au midi,

le joug de l'Angleterre. C'est une nouvelle preuve, entre mille, de la

supériorité de notre civilisation plus douce, plus tempérée, plus

artiste et plus naturellement expansive, sur le génie britannique, plus

militaire, plus méthodiste et calculateur.

[Illustration: La reine Pomaré.]

Quand les illustres navigateurs Cook et Bougainville, pénétrant les

premiers dans l'océan Pacifique, virent s'élever de son sein embaumé

toutes ces îles inconnues, toutes couvertes, des bords riants de la mer

aux cimes bleues des montagnes, de verdure, de fruits et de fleurs, leur

imagination leur rappela de suite les plus charmants souvenirs du

paganisme antique, Idalie, Paphos et Cythère. Plus tard, l'âme plus

austère des graves missionnaires chrétiens, en voyant ces heureuses

peuplades parées plutôt que vêtues de branches de figuier, faire voler

en chantant sur ces îlots toujours calmes leurs doubles canots aux

voiles de jonc, tout banderolés de fleurs et de plumes brillantes, se

laissa aussi charmer, et se souvint du paradis terrestre. Chanter et

danser semblaient à ces sauvages toute la vie, et la religion même; les

soins pénibles de l'existence, ils les ignoraient, se désaltérant sans

peine au courant de leurs mille ruisseaux, et cueillant sans travail,

pour se nourrir, le pain sur les arbres. Et c'est à ces molles

populations, pour qui la douce morale de l'Évangile semblait sévère, que

le rigorisme des missionnaires puritains a voulu imposer la dure et

sombre religion de la Bible, les contraignant, entre autres vexations, à

ne plus danser le jour du Seigneur, c'est-à-dire, et à la lettre dans

l'esprit de ces peuples, à être impies ce jour-là pour honorer Dieu.

Plus de danse à Taïti; à Taïti plus de jeux, plus de musique! Faut-il

s'étonner que cette tyrannie, assurément plus déplacée là que partout

ailleurs, ait presque dépeuplé ces places fortunées, en précipitant les

malheureux sauvages dans l'intérieur des terres, c'est-à-dire dans les

montagnes, où ils dansent moins gaiement, sans doute, qu'aux bords

enchantés de la mer, mais enfin où ils peuvent danser librement? Depuis

longtemps ce petit pays luttait contre cette tyrannie des missionnaires

protestants, et en 1825, les Anglais avaient offert leur médiation; elle

fut refusée, et l'île proclama son indépendance. Voilà maintenant que la

reine Pomaré, redoutant de tomber tôt ou tard sous la férule

britannique, a saisi au vol, d'instinct et apparemment sans avoir étudié

l'histoire, l'occasion d'abriter son île sous le pavillon de ce peuple

qui écrivait il y a cinquante ans, sur les ruines fumantes de la

Bastille: _Ici l'on danse!_

Pour mieux comprendre ce qui manque à ces missionnaires anglicans, et,

en général, le défaut absolu de flexibilité du génie anglais et son

impuissance à civiliser véritablement le monde, qu'on se rappelle ces

prodiges de bon sens pratique dans l'apostolat, et, si on peut parler

ainsi sans profanation, ces miracles d'esprit dans l'exercice de la

charité et jusque dans le martyre, tentés et accomplis jadis par nos

missionnaires catholiques sur les bords du Paraguay. Là, malgré la

beauté du climat et au milieu des plus riches dons de la nature, la

population sauvage, vivant dans des antres ou sur les branches des

arbres, indolente, stupide et féroce, loin de ressembler en rien à celle

de Taïti, semblait n'offrir à l'oeil chrétien que le type le plus laid

de l'homme primitif dégradé par la chute. Eh bien! que firent nos

missionnaires? Ils se contentèrent d'abord d'attraper doucement

quelques-uns de ces oiseaux d'espèce nouvelle; ils les apprivoisèrent

peu à peu, leur enseignèrent la musique, et, en les faisant chanter en

choeur, ils purent s'en servir pour attirer dans leurs filets les

oiseaux encore sauvages. On peut voir dans le _Génie du Christianisme_.

comment le zèle religieux et l'intelligence de ces bons missionnaires

surent réaliser de nouveau au Paraguay, comme le dit Charlevoix

lui-même, «les merveilles des Amphion et des Orphée.» Puis, quand les

sauvages furent rassemblés en cités, leurs habiles instituteurs se

hâtèrent-ils tant de parler à ces âmes enfantines le langage abstrait de

la sévère raison? Loin de là. Le même Charlevoix raconte que les pères

avaient établi partout des jeux, des courses de bagues, où ils

assistaient, distribuant les prix eux-mêmes: ils avaient introduit

partout des danses à la manière des Grecs. C'est ainsi, et en se

conformant sagement aux conditions du climat et aux moeurs naturelles du

pays, qu'ils parvinrent à agir rapidement sur ces moeurs, à les

transformer, et à fonder cette république chrétienne de sauvages dont

Muratori a si bien dit: «C'était un christianisme heureux,

_cristianesimo felice_.»

Que ceux-là donc qui, trompés par le courant quotidien des accidents

politiques, seraient portés à désespérer de la fortune de la France et

du génie de notre civilisation, parce qu'un nuage les voile

passagèrement, se rassurent. Le génie national sommeille, il se

réveillera. Si la sympathie de l'Europe pour nous s'est, à nos côtés et

de toutes parts, un peu refroidie, ne semble-t-il pas qu'aux extrémités

du monde un instinct divin parle mystérieusement de nos destinées à

l'oreille des sauvages? voyons-y hardiment un gage d'espérance et soyons

plus confiants. Si l'Europe n'a pu supporter la monarchie universelle

des _Oui-Oui_, comme nous appellent naïvement les Taïtiens, comment

craindre sérieusement que le monde accepte à jamais l'universelle

domination de la race anglaise, qui ne sait dire _oui_, elle, que quand

on lui offre un profit matériel bien clair et bien net, et qui, hors de

là, répond impitoyablement _non_ à ce bon empereur de la Chine, quand il

réclame pour son peuple le droit de ne point s'empoisonner, et encore,

et toujours _non_, à cette aimable reine Pomaré, qui a le bon esprit de

ne pas laisser prescrire ou tomber en désuétude le droit de danser, si

sacré à Taïti!

Histoire et description géographique de l'Archipel de Taïti.

«Au milieu de la vaste mer du Sud, s'élève, comme la reine de l'Océan

Pacifique, la délicieuse O'Taïti, écrivait, en 1825, un voyageur

français; une verdure toujours fraîche couronne ses pics volcanisés; ses

rivages et ses récifs disparaissent sous les forêts de cocotiers dont

les immenses parasols de verdure sont sans cesse balancés par les molles

brises des vents alizés. Là, sous un ciel dont la température est tiède,

vivent d'heureux insulaires; leurs jours se succèdent sans secousses, et

leurs occupations du lendemain sont semblables à celles des jours

écoulés.»

Cette description n'était déjà plus vraie à l'époque où elle fut écrite.

La nature n'avait rien perdu à Taïti de sa fertilité, de sa beauté et de

sa fraîcheur; l'air y demeurait toujours aussi pur et aussi doux, mais

les habitants n'y jouissaient plus du même calme et du même bonheur. La

population, qui, cinquante aimées auparavant, s'élevait au chiffre de

150,000 âmes, était déjà descendue à dix ou douze mille.

Le groupe Polynésien, connu sous le nom d'archipel de Taïti, et appelé

jadis les îles de la Société, ou îles Géorgiennes, se compose de onze

îles: Maïtia, Taïti, Eimeo, Tabou-Emanou, Wahyne, Raiatea, Tahaa,

Bora-Bora, Toubaï, Maupiti et Tetoua-Roa. _Taïti_, la plus grande de ces

onze îles, est une terre élevée, s'abaissant de toutes parts vers ses

bords pour former une bande circulaire de terrain littoral, le seul

habité et livré à la culture. La ceinture de récifs qui l'entoure offre

çà et là quelques îlots, et s'ouvre, d'espace en espace, en de larges et

profondes passes, conduisant aux mouillages intérieurs. L'île entière,

du N.-O. au S.-E., a près de quarante milles de longueur, sur une

largeur qui varie de 6 à 21 milles. Elle s'étend du 17° 28' au 17° 56'

latitude sud, et du 151° 24' au 152° 1' longitude ouest. Un isthme bas,

submergé dans les marées hautes, la divise en deux péninsules inégales,

dont la plus grande est ronde et la plus petite ovale: la plus grande

s'appelle Taïti, la seconde Taïa-Rabou. Taïti est le nom que les

insulaires donnent à leur île. Quand Bougainville leur demanda: «Comment

se nomme votre île? ils répondirent: _O'Taïti_, c'est Taïti.»

Bougainville et plusieurs navigateurs ont désigné sous le nom de O'Taïti

la reine de la Polynésie.

[Illustration: (La flèche indique la direction des îles Marquises, à

1450 kilomètres nord-est.)]

«La découverte de Taïti, longtemps attribuée à l'Espagnol Quiros, dit M.

Louis Reybaud dans son nouvel ouvrage sur la _Polynésie et les îles

Marquises,_ ne semble pas remonter au delà de la reconnaissance positive

du capitaine anglais Wallis en 1767. Wallis, à l'aide de ses canons, se

fit promptement respecter sur les plages de l'île, et à ce premier

succès il joignit bientôt la conquête de la reine Berea, dont les

anciennes relations vantent le port majestueux. Bougainville, qui visita

Taïti quelques mois après Wallis, n'aspira pas aux mêmes bonnes

fortunes; mais son équipage utilisa si bien cette heureuse relâche, que

l'amiral crut devoir donner à l'archipel un nom mythologique en harmonie

avec ses moeurs amoureuses; il l'appela _Nouvelle Cythère_. Cook,

voyageur plus sévère encore, ne fut point insensible aux séductions du

pays, à la candeur, aux grâces de ses habitants; il parut trois fois à

Taïti, et chaque fois ce furent de nouvelles fêtes, de nouveaux élans

d'affection, de nouveaux témoignages de bienveillance. Les divers

navigateurs qui y jetèrent l'ancre à leur tour, l'Espagnol Bonechea,

Vancouver, l'Anglais Sever, du brick _Lady Penrhyn_, le capitaine Bligh,

du sloop _Bounty_, le capitaine New, du _Dedalus_, n'eurent qu'à se

louer également des procédés de ce peuple hospitalier et paisible. Aux

fléaux que leur apportait la civilisation, ces sauvages ne surent

répondre que par la résignation la plus touchante.»

En 1797, la société des missions de Londres envoya à Taïti le _Duff_,

capitaine Wilson, qui y laissa quelques apôtres dévoués. Le roi du pays

était alors Pomaré; il régnait au nom de son fils Otou, depuis célèbre

sous le nom de Pomaré II. Ce chef fit aux missionnaires le meilleur

accueil, et soit par calcul, soit par suite d'une méprise, le

grand-prêtre de l'idolâtrie indigène ne se montra pas moins dévoué à

leur fortune.

Les Taïtiens avaient bien reçu les missionnaires anglicans: ils les

écoutaient; ils réclamaient leurs secours comme mécaniciens, comme

ouvriers intelligents et habiles, mais ils ne se convertissaient pas. En

1805, lors de la mort de Pomaré Ier, qui eut pour successeur son fils,

Pomaré II, ils se moquaient encore tous du Dieu des chrétiens; car,

selon eux, il n'était que le serviteur du grand Oro, le maître du monde.

La guerre civile qui éclata à cette époque força les missionnaires à

quitter l'archipel, pour se rendre à Port-Jackson (1809). On ne laissa

que deux pasteurs, M. Haywood, à Wahyne, et M. Nott, à Eimeo.

Cependant, Pomaré, vaincu par ses ennemis, et retiré à Eimeo, cessa tout

à coup de croire à la religion de ses pères. Le dieu Oro se déclarait

contre lui, le dieu des chrétiens pouvait lui être favorable. Il se fit

baptiser par M. Nott, reparut à Taïti, triompha à son tour de ses rivaux

idolâtres, et, vers la fin de 1815, demeura souverain absolu de tout

l'archipel. Ses sujets suivirent son exemple et demandèrent le baptême.

Rappelés par M. Nott, les missionnaires revinrent de Port-Jackson; et,

deux années après la victoire de Pomaré, on eût vainement cherché dans

toutes ces îles le moindre vestige de l'ancien culte.

Malheureusement pour les indigènes, les missionnaires ne se contentèrent

pas de les convertir et de les moraliser; ils voulurent les gouverner.

En 1821, à la mort de Pomaré II, ils s'emparèrent de la personne de

l'héritier du trône, dont ils prétendaient se servir comme d'un

instrument. En 1824, ils le firent couronner avec pompe; et, pour abolir

à jamais l'influence des grands feudataires, ils promulguèrent une loi

qui établissait dans l'archipel une sorte de gouvernement représentatif.

Pomaré III mourut en 1827, et les deux reines qui régnèrent après lui

sur Taïti, Pomaré Wahyne comme régente, Aimata Wahyne comme reine, ne

souffrirent qu'impatiemment un joug qu'elles ne pouvaient pas encore

briser.

Telle était la situation politique et religieuse de l'archipel de Taïti,

lorsque la Société des Missions catholiques y envoya, en 1836, deux

prêtres français, MM. Caret et Laval. A la nouvelle du débarquement de

ces deux missionnaires, l'Église luthérienne, déjà affaiblie par un

schisme et vivement effrayée, ameuta contre les nouveaux venus la

population de Taïti, et excita une espèce d'émeute, dont ils faillirent

devenir victimes. M. Moërenhout, alors chargé d'affaires des Etats-Unis,

intervint à temps, et les sauva; mais le chef de la mission anglicane,

Pritchard, n'était pas homme à s'arrêter à mi-chemin. «Cumulant, dit

l'écrivain que nous avons déjà cité, les fonctions de ministre du culte

et celles d'agent commercial, il réunit les hommes dévoués de sa double

clientèle, fit entourer la maison dans laquelle se trouvaient les

prêtres français, les en arracha après avoir enlevé la toiture, et les

rembarqua de vive force sur la goélette qui les avait amenés. Vainement

M. Moërenhout essaya-t-il de défendre ces malheureux, il ne réussit qu'à

se faire destituer par le gouvernement des Etats-Unis, qui lui reprocha

d'avoir agi contre les intérêts de la foi luthérienne. Une autre

vengeance, plus mystérieuse et plus cruelle, attendait, à quelque temps

de là, ce digne négociant. Assailli nuitamment dans sa demeure et

réveillé en sursaut, il se trouva face à face d'un homme qui le renversa

d'un coup de hache, et tua sa femme d'un second coup. Cet assassin était

un sujet anglais, qui échappa à la justice locale, et qui, en

assassinant M. Moërenhout, croyait sans doute servir les haines de ses

coreligionnaires. Tant de services rendus aux sujets français, et si

cruellement expiés, méritaient quelque retour de la part de notre

gouvernement. M. Moërenhout fut accrédité par la France auprès des

autorités de Taïti.»

Des outrages pareils ne pouvaient pas demeurer impunis. Les îles

Sandwich avaient été le théâtre de scènes à peu près semblables, et

l'intolérance religieuse appelait une répression éclatante. _La Vénus_

et _l'Artémise_ reçurent toutes les deux des instructions à ce sujet.

_La Vénus_, capitaine Dupetit-Thouars, arriva la première à Taïti; et,

par un singulier hasard, elle s'y croisa avec l'expédition du capitaine

Dumont-d'Urville, composée des corvettes _l'Astrolabe_ et _la Zélée_. Le

capitaine Dupetit-Thouars entra hardiment dans le bassin de Pape-Iti;

et, après avoir mis le village sous le feu de son artillerie, il

demanda: 1º le libre accès de Taïti pour tous les Français, prêtres ou

laïques; 2º une amende de 2,000 gourdes; 3º un salut de vingt-un coups

de canon pour le pavillon national. La jeune reine, furieuse contre les

missionnaires, leur signifia de s'exécuter promptement, et pour l'argent

et pour le salut.

Pritchard avait obéi, mais, _la Vénus_ partie, il essaya de prendre sa

revanche et fit d'abord révoquer la loi qui assurait aux missionnaires

français l'accès de Taïti. A cette nouvelle, qu'elle apprit à Sidney,_

l'Artémise_ revint à Pape-Iti, et le commandant Laplace exigea: 1º que

les Français fussent traités dans l'île à l'égal de la nation la plus

favorisée; 2º qu'un emplacement fut désigné pour la construction d'une

église catholique, et toute liberté accordée aux prêtres français d'y

exercer leur ministère.--Après une longue et orageuse discussion dans le

grand-conseil, les chefs de file déclarèrent à l'unanimité qu'ils

acceptaient les conditions posées par le commandant français.

Il paraît, si nous en croyons les dernières nouvelles, que ces

conditions n'ont pas été tenues; car une lettre, écrite de Valparaiso,

le 1er novembre dernier, à bord de la frégate _la Reine Blanche_, par M.

le contre-amiral Dupetit-Thouars, contenait le paragraphe suivant:

«Par suite des griefs et des réclamations de nos nationaux à Taïti, M.

Dupetit-Thouars ayant cru devoir exiger de la reine Pomaré et des chefs

principaux qui constituent le gouvernement de cette île et de l'archipel

une indemnité de 10,000 piastres fortes, réparation facile, eu égard à

l'abondance du numéraire dans ce pays, les communications qui

s'établirent immédiatement à ce sujet furent bientôt suivies de la

demande officielle de la protection du roi des Français, avec l'offre de

souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré, et de la direction

des affaires des blancs à Taïti.

«Cette proposition, si honorable pour la France, et dont les

conséquences surtout peuvent être avantageuses pour nos établissements

des îles Marquises, avait adouci les dispositions rigoureuses motivées

par les procédés du gouvernement taïtien envers nos compatriotes, et

engagé l'amiral à accepter, sauf rectification, le protectorat et la

souveraineté extérieure des États de la reine Pomaré.

«De plus, et pour éviter toute rétractation, aussi bien que pour

s'assurer que rien ne pourrait être tenté contre Taïti avant que le

gouvernement français ait eu le temps de se prononcer sur cette affaire,

l'amiral avait, de concert avec la reine, établi un gouvernement

provisoire pour la direction des affaires des blancs, et joint le

pavillon de France, sous forme de yacht, à celui des îles de la Société.

Enfin il a cru devoir prendre, dans l'intérêt de la France, les mesures

propres à faciliter l'adjonction des États de cette reine de la

Polynésie à la France, et à assurer des droits d'autant plus légitimes,

que c'est de plein gré et spontanément qu'on s'est offert à nous.»

D'un autre côté, voici ce qu'on lisait dans _le Messager_:

«Le gouvernement a reçu des dépêches du contre-amiral Dupetit-Thouars,

qui lui annoncent que la reine et les chefs des îles Taïti ont demandé à

placer ces îles sous la protection du roi des Français. Le contre-amiral

a accepté cette offre, et pris les mesures nécessaires, en attendant la

ratification du roi, qui va lui être expédiée.»

[Illustration: Plan de la Pointe-à-Pitre GUADELOUPE Dressé par M

LEMONNIER DE LA CROIX, ex-architecte--voyer de la ville de la

Pointe-à-Pitre]

1. Église--2. Hôpital.--3. Tribunal.--4. Théâtre--5. Caserne d'infanterie

de marine.--6. Prisons.--7. Entrepôt.--8. Douane.--9. Arsenal.--10.

Caserne de la gendarmerie.--11. Bureaux de la marine.--12. Magasins des

pompiers.--13. Mairie.--14. Trésor--15. Halle à la boucherie.--16. Halle

aux poissons.--17. Corps-de-garde.--18. Bureaux de la police.--19.

bureaux de l'administration intérieure.--20. Presbytère.

_Les quais de la Pointe-à-Pitre:_ c'est là que les navires débarquent

leurs marchandises européennes, et chargent, en retour, les boucauts de

sucre. Les cales qui coupent les quais ont pour objet de faciliter

l'embarquement et le débarquement des marchandises dans de grandes

gabarres (espèce de bateau plat, qui peut porter trente milliers

pesant).

Les maisons construites sur les quais étaient toutes à deux étages.

Tout le haut commerce habitait les quais. Au rez-de-chaussée étaient de

vastes magasins à sucre et les bureaux, au premier et au second était

l'habitation du négociant. Il y avait fort peu de maisons occupées par

plus d'une famille.

_Le quai Tabanon_ était, après six heures du soir, le rendez-vous des

négociants. C'était la petite bourse où l'on parlait d'affaires et de

beaucoup d'autres choses. Il en était de même au coin de la rue des

Abîmes ou d'Arbaud; mais là il y avait moins de négociants; l'assemblée

s'y composait plus particulièrement d'avoués et d'avocats.

Les jeunes gens se réunissaient le soir aux écuries publiques de M.

Chauve; construites sur la place de la Victoire, au coin de la rue

Tascher. Les allées de la place de la Victoire étaient aussi une des

promenades du soir. Le dimanche, les matelots venaient sous ces grands

et beaux arbres, vendre leur petite pacotille.

Le soir du même jour, les nègres se réunissaient sur la place de la

Victoire, depuis six heures jusqu'à huit, en dansant entre eux

accompagnés du _bamboula_. Ils étaient divisés par groupes de

différentes nations.

_La rue d'Arbaud_. Là étaient les études de notaires, d'avoués, les

bazars, les horlogers, bijoutiers; presque toutes les maisons étaient

ornées de balcons, et la haute bourgeoisie de la ville occupait les

premiers, comme sur les quais.

_La rue des Abîmes_ était habitée par le petit commerce, les

quincailliers, les chapeliers, les cordonniers, les faïenciers, les

marchands de rouennerie, de nouveautés, les tailleurs, les cabaretiers.

La poste était dans cette rue.

_Place du Marché_. Les nègres descendaient tous les dimanches des

campagnes, pour vendre leurs provisions sur la place du Marché. On y

tenait cependant tous les jours des marchés, mais moins considérables.

Les troupes manoeuvraient sur la _place de lu Victoire_.

Toutes les maisons qui avoisinaient le _canal Vatable_ étaient en

général occupées par la classe inférieure.

Sur le quai _Ladernoy_, il y avait une grande maison consacrée au cercle

du commerce. Là se donnaient les plus beaux bals. Tous les soirs les

habitants s'y réunissaient pour jouer au billard et aux cartes.

De tous les cafés, le plus fréquenté était le _café Américain._ Il était

situé au coin du _quai Tabanon_. C'était le rendez-vous des officiers,

des marchands et des jeunes gens.

_L'hôtel des Bains_, en face du palais de justice, où descendaient de

préférence les habitants de la campagne, avait un bon restaurant.

Un autre hôtel était établi sur le quai, au coin de la rue Marligue.

A sept heures du soir, on tirait un coup de canon de l'arsenal pour

faire rentrer les soldats.

A huit heures, on sonnait la cloche pour faire rentrer les esclaves.

Tous les individus qui étaient surpris dans les rues après huit heures,

sans fanal et sans permis, étaient arrêtés et conduits au bureau de

police.

Les rues étaient balayées tous les jours par les condamnés: de la chaîne

de police correctionnelle. Les galériens étaient employés aux travaux du

port et des escarpements.

L'Illustration, No. 0004, 25 Mars 1843 · 第 4 / 15 题