MADELEINE JEUNE FEMME

«Tout notre contentement ne consiste qu'au témoignage intérieur que

nous avons d'avoir quelque perfection.»

(Descartes, _à la princesse Élisabeth_.)

I

L'heure la plus douloureuse de ma vie, le 9 septembre 1888, jour

de mon mariage, les adieux à ma famille étant faits: le trajet de

Chinon à Tours, par une chaleur torride, dans le train qui nous

emmenait à Paris... Ah! que j'envie le sort de celles pour qui

cette heure est l'aboutissement des rêves de la jeunesse! Moi, je

partais, à la suite d'un mariage de convenance, comme on disait

dans ce temps-là, avec un homme pour qui j'avais beaucoup d'estime

et de gratitude, presque de l'amitié, mais point d'amour. Ce cas

paraît peut-être aujourd'hui étrange, mais à cette époque nos

familles s'inquiétaient peu de nos volontés, et elles avaient

dressé une jeune fille de telle sorte qu'elle acceptât ce suprême

sacrifice de soi-même, après beaucoup d'autres, combinés, gradués,

dès longtemps accomplis, et pour ainsi dire destinés à rendre

possible celui-ci. Tant de choses importantes pour la famille plus

que pour notre chétive personne dépendent d'un mariage! Qu'on y

songe...

Moi, j'appartenais à une famille à peu près ruinée, depuis 1873,

par le dévouement de mon père à la cause monarchique, et, depuis

ces dernières années, par les folies de mon frère Paul. Ma

pauvre maman, toute bonne, et même ma grand'mère Coëffeteau, si

autoritaire, étaient d'une égale faiblesse lorsqu'il s'agissait

de Paul; une partie de ce qui devait constituer ma dot,--bien

modeste!--avait dû être employée à payer des dettes où l'honneur

de notre nom était engagé. Plusieurs mariages avaient manqué

pour moi à cause de la dot insuffisante; peu à peu les partis

tenus pour «beaux» s'écartaient et, ce qui était pire, d'autres

partis affluaient au contraire, de condition moyenne, trop

peu flatteuse pour l'amour-propre d'une très ancienne famille

bourgeoise. Ce n'était pas moi, certes, qui avais la fringale

du mariage! Mon goût, très vif, avait été de me consacrer à la

musique. Des amis de Paris, musiciens, les Vaufrenard, et un vieil

artiste d'Angers, M. Topfer, m'avaient affirmé que j'entrerais

haut la main au Conservatoire, que je ferais une pianiste peu

commune et que je pourrais gagner ma vie; mais les Vaufrenard

étaient des Parisiens et M. Topfer un artiste, tandis que ma

grand'mère était une bourgeoise de Chinon,--je parle du Chinon

de ce temps-là;--et, à ses yeux, il n'y avait point de situation

à quoi l'on pût songer, pour une jeune fille élevée comme moi,

hormis le mariage, et ce qu'on appelait alors «le beau mariage».

Or, comme j'allais atteindre mes vingt et un ans, ce qui est un

âge, un architecte vint de Paris, réparer un petit château des

environs; il me vit à l'église; il s'informa de moi et demanda

ma main. Il avait trente-sept ans; il n'était ni bien ni mal; il

prétendait posséder une belle situation; il jouissait du prestige

d'avoir été choisi entre tous autres architectes par M. Segoing,

un conseiller général de la bonne nuance; il citait les noms de

ses principaux clients, des noms splendides, car il restaurait

surtout les manoirs historiques; il parlait volontiers de cousins

à lui, les Voulasne, qui étaient «une puissance financière»,

habitaient un magnifique hôtel rue Pergolèse, une villa à Dinard,

et menaient ce qu'on est convenu d'appeler «la vie de Paris»; il

parlait aussi d'un M. Grajat, son confrère, son «maître», un des

grands concessionnaires de la future Exposition universelle; il

aimait à répéter, à tout propos: «Avant cinq ans, ma femme aura sa

voiture.» Tout cela ne valait pas pour moi l'accent d'un homme

qui m'eût plu; mais tout cela fascinait ma famille qui venait

d'éconduire un prétendant à ma main, petit pharmacien sur la place

de la Gare! En outre, l'architecte de Paris n'exigeait aucune

dot et ne semblait tenir qu'à une chose: épouser une jeune fille

bien élevée. C'était toucher ma famille en ses points les plus

sensibles. Enfin ne déclarait-il pas en outre qu'il garantissait

l'avenir de mon frère?

Malgré tout, je me souviens que je n'ai, à aucun moment, donné

mon consentement d'une manière positive. J'ai pris le seul parti

qui fût possible à une jeune fille façonnée, modelée comme je

l'étais; j'ai temporisé, j'ai imploré des sursis, j'ai demandé à

Dieu, de toute ma ferveur, la grâce de me faire aimer l'homme qui,

en m'épousant, assurait le bien-être de toute ma famille; je suis

tombée malade; et, pendant que j'étais à bas, cet homme me montra

une telle patience, une telle bonté, une si extraordinaire volonté

de me conquérir, que j'ai eu un beau jour plus de confusion de le

faire souffrir que je n'en avais de désespérer ma famille, et je

me suis trouvée liée à lui par un sentiment auquel je ne saurais

donner de nom, un sentiment qui ne me permettait pas de lui dire

«oui», mais qui m'interdisait de lui dire «non». Il n'y eut qu'une

voix autour de moi pour me soutenir que ceci, précisément, c'était

ce qui devient de l'amour, plus tard. Que de fois n'avais-je pas

aussi entendu dire: «L'amour, l'amour! mais c'est après qu'il

se déclare...» Cela, n'est-ce pas? pouvait être... Est-ce que

nous savons, nous autres?... Je ne raconte point cela, on le

voit, pour me faire valoir, car, à mon avis, j'aurais eu plus de

mérite à épouser un homme sans l'aimer, par pure générosité envers

les miens, qu'à l'épouser, comme je l'ai fait en réalité, dans

l'espoir de l'aimer un jour.

Je n'avais pas pour lui de répugnance; il était grand, bien

bâti, vigoureux; il portait les cheveux plats très bruns et une

moustache rejoignant des favoris taillés court; à Chinon, on le

trouvait bel homme. Mais le timbre de sa voix, pour moi du moins,

ne chantait pas; mais ses yeux, intelligents pourtant, étaient

secs; mais il n'avait pas, je le sentais bien, ce fond d'éducation

affinée qui avait fait le charme de mon père et que je discernais

chez mon grand-père Coëffeteau; mais, quoiqu'il sût beaucoup de

choses, son esprit sérieux n'avait pas une de ces libertés ou de

ces fantaisies qu'ont souvent des esprits plus sérieux encore,

plus cultivés surtout, et sans lesquelles un homme nous semble

ennuyeux...

Dans notre compartiment de première classe,--jamais ni moi, ni

aucune personne de ma famille, je crois bien, n'étions montés

dans un compartiment de première classe,--toute l'histoire de la

longue préparation aux fiançailles, puis celle des fiançailles,

démesurément allongées, se déroulaient avec la rapidité du

cauchemar, et leurs images dansantes se mêlaient aux grains de

poussière tumultueux d'un grand bâton de lumière qui tâtait en

face de moi la banquette capitonnée, comme pour trouver le bon

endroit où enfin mettre le feu. Et l'épisode le plus dur était

encore le dernier, celui que j'avais eu à peine le temps de

percevoir: dix minutes avant que nous ne quittions la maison,

tandis que ma pauvre maman, émue à trembler, s'apprêtait à me

donner ce qu'on nomme «les conseils d'usage,» des mots, d'une

crudité à laquelle il ne nous avait point accoutumés, furent

prononcés par mon mari, dans la pièce voisine, adressés à deux

de ses amis de Paris, ses témoins,--desquels était l'illustre

Grajat,--et entendus par ma grand'mère aussi bien que par maman

et par moi; et le sens de ces mots, car je ne rapporte pas les

termes, était que ce qui l'avait décidé, lui, tout vieux Parisien

qu'il fût, à venir épouser en province une jeune fille de ma

sorte, c'était la garantie d'être abrité de l'ordinaire infortune

conjugale.

Mon Dieu! à la bien prendre, l'idée était plutôt pour moi

flatteuse. Ma famille ne s'était pas exténuée à faire de moi une

jeune fille bien élevée, dans un dessein autre que celui de faire

de moi un jour une honnête femme. Mais l'expression dont usa mon

mari, outre qu'elle froissait nos oreilles, donnait à l'union

bénie le matin même un sens utilitaire qui nous bouleversa.

Une particularité du caractère de mes parents était leur croyance

un peu débonnaire aux actes désintéressés. J'ai été imprégnée de

cette croyance très noble, et d'ailleurs très efficace à produire

des actes désintéressés, la seule, peut-être, qui soit capable

d'en produire; mais cette croyance était chez eux si fondamentale

qu'elle les aveuglait souvent sur la qualité de certains faits

accomplis tant par d'autres que par eux-mêmes, et qui n'avaient

pas ce beau caractère. De sorte que la découverte de la moindre

intrigue les scandalisait, et l'expression qui confessait sans

vergogne un tel calcul leur paraissait pire que le calcul.

Il n'était pas vilain à un architecte de Paris, de venir épouser

sans dot une jeune fille de Chinon, élevée selon les principes

rigoureux des vieilles méthodes d'éducation, parce qu'il tenait

avant toute chose à avoir un ménage non troublé! Quelques instants

avant que ne fut prononcée la phrase malencontreuse, ma grand'mère

elle-même ne me recommandait-elle pas: «Mon enfant, n'oublie

jamais que, si ton mari t'a choisie entre tant d'autres, c'est

parce que tu es une jeune fille bien élevée»? En termes plus

civils, est-ce que ce n'était pas l'idée même formulée par mon

mari devant ses témoins? Oui; mais la phrase de ma grand'mère,

destinée à me frapper de l'excellence de sa méthode d'éducation,

afin que je la transmisse un jour moi-même à ma fille future,

me laissait entendre que c'était ma bonne éducation qui avait

inspiré à mon mari ses sentiments désintéressés à mon égard.

Les sentiments désintéressés de mon mari, c'était une convention

acceptée, qui s'imposait, qu'on avait pour ainsi dire le droit

d'exiger. Mais les sentiments en vertu desquels ma famille

m'avait poussée et obligée à ce mariage, étaient-ils bien

désintéressés?... Ah! si l'on eût soutenu à ma pauvre grand'mère

qu'ils ne l'étaient pas tout à fait!... Elle croyait qu'ils

l'étaient, tant le principe était bien établi qu'ils devaient

l'être.

Je discerne tout ceci aujourd'hui, mais, dans mon compartiment de

première classe, surchauffé, durant ce trajet de Chinon à Tours,

tant de fois parcouru, si plein pour moi de souvenirs, et en face

de l'homme un peu gêné, silencieux, qui m'emportait à l'inconnu,

je ne me faisais point de raisonnements rassurants. Si j'eusse

été accoutumée, comme beaucoup de jeunes filles que j'ai vues

depuis, à penser sans cesse à mon plaisir, je crois que c'est à

ce moment-là, sur cette banquette de drap gris capitonné, que

j'eusse perdu connaissance et me fusse affaissée de désolation.

Mais je savais refouler mes sentiments les plus vifs, et, au

moment où l'on croit qu'ils vont éclater, détourner ma pensée de

moi-même, la fixer sur quelque chose de très grand ou d'infime,

songer, comme on nous l'enseignait au couvent, aux souffrances de

Notre-Seigneur, près desquelles les nôtres ne sont jamais rien,

ou m'astreindre à revoir mentalement, et un à un, à leur place

respective, les objets empilés dans mes malles. Je ne me rappelle

plus comment je me tirai de ce mauvais pas; je crois avoir parlé

tout à coup à mon mari du petit chien en écheveaux de soie pelure

d'oignon que sa mère avait amené avec elle à Chinon... Et je

me disais: «Est-ce bête, de parler de cela pendant la première

heure du voyage de noces!» Mais cela m'empêcha de pleurer. Mon

mari fut très complaisant pour moi. Après Tours, où nous dûmes

changer notre train pour un autre où il y avait beaucoup de monde,

il consentit à se lever, à se donner du mal pour apercevoir au

loin les bâtiments de Marmoutier, mon cher couvent, où j'avais

passé dix années, et il écouta tout ce que je voulus lui en dire!

Dix ans de notre vie, sur vingt, c'est un compte, et c'est la

période ineffaçable. Ce ne devait pas être très amusant pour lui

de m'entendre lui raconter mes histoires, et d'autant moins qu'il

avait l'air, pour les voyageurs qui nous écoutaient, d'enlever

une jeune pensionnaire. Que je devais donc paraître sotte! Eh

bien, il ne manifesta pas d'un signe qu'il pouvait avoir à s'en

plaindre. Il était condescendant et sérieux, comme toujours,

mais sans nul air chagrin. Ce ne doit pas être drôle non plus,

je m'en rends compte à présent, d'épouser une jeune fille aussi

innocente que je l'étais et qui ne vous a point caché qu'elle n'a

aucun amour pour vous! Il voyait en moi une femme serviable à

son foyer, à sa maison, à son avenir surtout; mais je crois qu'il

n'espérait pas tirer de moi d'autre avantage. Et les débuts d'un

tel mariage ne sont pas tout agrément pour un homme... Cependant

j'avoue, à ma honte, que je n'ai pas pensé qu'il pût, lui, n'être

pas complètement à la fête, tant nous sommes convaincues, jeunes

filles, que c'est nous seules les victimes.

Je parlais, je pérorais avec une prolixité de pie borgne, d'abord

parce que j'avais conscience que la parole seule me réconfortait,

que me taire c'était m'affaler comme une loque, ensuite parce que

ma cervelle en branle ne pouvait plus admettre de relais. Jamais

je n'avais parlé ainsi; j'éprouvais cette illusion d'être très

intelligente et très docte, que donne parfois la fièvre; avec une

pédanterie de lendemain d'examen, j'exposais les méthodes de mon

éducation: celle de la maison, celle du couvent; je les examinais

du haut d'un détachement souverain, puis j'en faisais la critique

sur un ton dont le seul souvenir me fait hausser aujourd'hui les

épaules.

Je vois encore la figure ahurie d'une malheureuse dame de

compagnie au service de quelque vieille comtesse somnolente, et à

qui mes paroles parvenaient par bribes, plus ridicules encore, je

suppose, par le défaut de lien entre les unes et les autres. Elle

semblait surtout avoir peur que la «comtesse» s'indignât, et elle

protégeait le sommeil et la sérénité de la vénérable douairière

comme une maman couvre à sa fille le bruit des discours incongrus.

Comment avais-je l'audace, moi si réservée, si timide, d'oser

choquer quelqu'un?

En tout cas, j'esquissais à mon mari un lugubre tableau de notre

condition, à nous, jeunes filles; je lui révélais que je n'avais

jamais eu de feu dans ma chambre depuis l'époque de ma rougeole,

à neuf ans! que l'hiver, nous ne nous lavions qu'à l'eau glacée,

que nos mains rougissaient, gonflaient, n'étaient que crevasses

d'engelures; que s'approcher de la cheminée où vacillait une

misérable flambée de bois, eût décelé de notre part une fâcheuse

disposition à la sensualité; que nous n'avions pas le droit de

nous asseoir dans un fauteuil, ni de nous tenir sur un siège

autrement que le buste parfaitement perpendiculaire; que nous

devions, en toute saison, être levées, coiffées, habillées à sept

heures du matin, et avoir fait nous-mêmes notre lit; que jamais

avant mon mariage, personne au monde ne m'avait accordé la moindre

attention lorsqu'il m'était arrivé de me lamenter pour un bobo,

pour un mal de tête, pour un rhume; et qu'il fallait pour le moins

une bronchite déclarée, une toux de vieux râleux, pour qu'on allât

chercher le médecin, etc., etc. A m'entendre, mon mari, la dame de

compagnie et peut-être la comtesse, devaient tenir pour un miracle

authentique qu'après de telles épreuves je fusse là, vivante,

ayant passé vingt ans, et étant, à tout prendre, encore une assez

belle fille! Mon mari certainement continuait, dans sa barbe, à

rendre grâces au Sacré-Cœur et à ma grand'mère Coëffeteau, et il

se disait: «Parbleu! je le sais bien, qu'elle n'a pas été gâtée!

Mais voilà une petite femme qui ne s'en porte pas plus mal, et qui

va, par contraste, trouver chez moi tout admirable...» La dame de

compagnie ou la comtesse allaient raconter demain à tout venant

que le type de la jeune fille émancipée leur était apparu sur la

ligne de Paris-Bordeaux.

J'étais, certes, la moins émancipée des jeunes filles de ce

temps-là, qui l'étaient infiniment moins que celles d'aujourd'hui;

mais dans le milieu le plus sévère et le plus pur, j'étais née à

une époque où il y avait de l'émancipation dans l'air. A mesure

que j'ai vécu, je me suis persuadée de l'importance qu'il y a à

constater «ce qui est dans l'air». Ceux qui l'absorbent et s'en

nourrissent ne s'en aperçoivent pas, généralement. Moi, je n'avais

jamais vu d'exemples remarquables d'insubordination ou de révolte;

je m'étais assouplie à des exigences beaucoup plus dures que les

contraintes énumérées dans ma brillante improvisation, et sans que

j'eusse jamais songé à tourner la loi établie. Eh bien! des germes

subtils avaient approché jusqu'à moi et m'avaient pénétrée. C'est

qu'il y avait, de mon temps, de ces germes épars. Il n'y en avait

point par exemple du temps de la jeunesse de maman, ou bien ils

demeuraient alors sans virulence, tandis que moi, ils m'avaient

atteinte, à mon insu, et ces diablotins se manifestaient par ma

bouche, comme chez les possédés du temps jadis, dès que cessait

de planer sur moi l'aile puissante de ma grand'mère Coëffeteau,

dès qu'avaient disparu comme pour toujours, de mon horizon, les

bâtiments du Sacré-Cœur.

Ce dont je me plaignais dans mon délire du Paris-Bordeaux, ce

n'était, en somme, que les obstacles opposés par mon éducation

à ma tendance au bien-être; mais cette tendance contrariée par

mon éducation et inclinée vers un autre sens, vers celui de

l'idéalisme, m'avait révélé des joies d'une très haute saveur.

Ma piété, jugée même excessive, avait été pour moi une cause de

délectation sans égale et m'avait inspiré un grand dégoût de tous

les sentiments qui n'étaient ni très hauts ni très purs. C'est

ainsi que, lorsque je m'avisai d'éprouver une passion imaginaire

pour un jeune homme à peine entrevu, je me fis aussitôt de cet

amour une idée séraphique. C'est ainsi que, lorsque je me jetai

à cœur perdu dans la musique, et crus comprendre et goûter les

grands maîtres, mon ravissement fut tel que je ne voulais plus

connaître d'autre plaisir et que pour la musique seulement

j'admettais que l'on pût vivre. Mais quel orage, quel cyclone en

tout moi-même, et quelles ruines! lorsqu'on m'avait démontré que

tant de transports ne me conduisaient qu'à ma perte, que ma piété

de couvent devait être ramenée au niveau commun, que mes extases

romanesques étaient ridicules, et que l'essentiel était pour moi

de plaire à un monsieur ni bien ni mal, qui se proposait de fonder

avec moi une famille!...

Je dus m'endormir, dans le train, je ne sais où, terrassée par la

fatigue. Quand j'entr'ouvris les yeux, près de Paris, mon mari

veillait sur mon sommeil, comme la dame de compagnie sur celui

de la comtesse; et l'un comme l'autre devaient penser peut-être

qu'ils étaient préposés à la garde d'un enfant.

Madeleine, jeune femme · 第 12 / 37 题