Dans mon précédent roman, _La Jeune fille bien élevée_, j'avais
composé sans arrière-pensée le récit de la vie d'une jeune fille
élevée comme on l'était assez communément en province au siècle
dernier. Et c'est le problème de l'éducation de la jeune fille
que l'on a voulu voir traité dans mon sujet. Ma prétention
n'avait jamais été si grande! Les uns ont cru que j'attaquais
les méthodes anciennes; les autres ont découvert chez moi
d'incontestables complaisances pour les usages d'autrefois. C'est
que je décrivais tout bonnement l'état d'esprit d'une jeune fille
à une époque donnée, et rien de plus. Mon héroïne était née en
un temps où l'esprit d'examen, le goût critique et l'appétit
d'«affranchissement» étaient de mode: ce n'était pas moi, peintre,
qui gémissais sous le poids des coutumes provinciales, c'était
mon modèle que je voyais ainsi endolori. Et si je manifestais
d'autre part une considération pour les «préjugés» ou les
gens du vieux temps, ce n'était pas moi qui conseillais à mes
contemporains le retour à l'antique, c'était mon modèle qui,
décelant malgré soi sa vérité profonde, affirmait, malgré soi, un
attachement plus ferme et plus résistant que les entraînements du
jour, à ses soutiens, à ses abris séculaires.
Si j'eusse été un moraliste ou un sociologue, j'eusse pris parti,
j'eusse incliné le sens de mon livre vers le passé ou vers ce
que l'on croit l'avenir; romancier, je ne suis que du parti de
la vérité humaine, qui est complexe, obscure quelquefois, mais
qui est légitime, et plus forte, plus riche en substance que nos
clartés artificielles destinées à favoriser une manie de rangement
étiqueté, de classement provisoire, ou bien à ménager notre
paresse.
Ce n'est pas nous qui décidons dans notre cabinet: «Je veux que
telle figure soit ainsi»; mais c'est la figure qui répond à notre
évocation, à notre curiosité, à nos soins, et nous récompense
finalement par son aveu: «Voilà toutes les diverses faces que
j'ai.» Nous ne sommes tout à fait maîtres ni de nos personnages
ni de notre roman. S'il est vrai que notre cœur, nos sens et
notre esprit les pénètrent, s'il est vrai qu'il n'y a point, à
proprement parler, de littérature impersonnelle, il ne l'est pas
moins que ce rudiment de notre personnalité échappé de nous et
gagnant nos fictions n'est en somme que la qualité particulière de
notre intuition d'une réalité étrangère à nous. Là, peut-être, se
concilient et le caractère «objectif», comme on dit aujourd'hui,
des œuvres qui ne sont pas pur lyrisme, et cette _direction_,
sensible en toutes les belles œuvres, intérieure et voilée
souvent plutôt qu'ostensible, et qui est moins le résultat d'une
délibération que l'ordre secret du génie.
Ma conviction est que le romancier, en donnant son avis personnel
sur le sens des tableaux de mœurs qu'il peint, rétrécit son art,
et j'oserai même dire qu'il en peut fausser l'élan et diminuer la
portée qui parfois dépasse l'intention et vaut mieux qu'elle.
Un roman est un miroir magique où la vie, trop vaste pour la
plupart des yeux, vient se refléter en un raccourci saisissant.
Que le romancier ait le pouvoir de faire apparaître cette image,
c'est assez. A elle de parler. Je pense que, si l'on y tient, une
morale plus forte que celle qui serait voulue par l'auteur se
dégage du tableau condensé de la vie qu'un écrivain doué nous
présente; et les conclusions laissées libres et pour ainsi dire
en suspens au bord de l'abîme sont d'un retentissement autrement
prolongé dans toutes les régions de l'homme, que celles mêmes dont
un penseur sait trouver la formule lapidaire.
Une invitation à réfléchir sur la vie, longuement, profondément
s'il se peut, et fût-ce avec amertume et difficulté, voilà
l'action morale propre au romancier, et la limite extrême qu'elle
peut atteindre pour ne point entamer la force du genre. Un moyen,
emprunté aux ressources mystérieuses de l'art, de mieux connaître
l'Homme, c'est la part contributive du romancier à l'action
sociale. Pour différer de l'action directe, elle n'en est pas
moins importante, si l'on songe que c'est par ignorance de l'homme
réel et au contraire par flatterie pour quelques séduisantes
idées, que les plus graves erreurs publiques sont commises, et si
l'on songe que c'est par défaut de psychologie que se produisent,
chaque jour, la plupart des désordres privés.