XXVII

Les élections générales approchaient. On entendait une rumeur sourde et

profonde comme le grondement d'un orage encore lointain. On fourbissait

dans l'ombre des armes qui promettaient d'être mortelles. Chaque parti

faisait la revue de ses forces et préparait les machines qui devaient

détruire le camp ennemi. Les futurs candidats se montraient d'une

politesse exquise envers tout le monde, serraient avec effusion la main

de l'ouvrier, saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier, le

bottier et le regrattier, libres et indépendants électeurs, dont le vote

pouvait faire pencher la balance, et le regrattier, le bottier et le

laitier, tous gens honnêtes et madrés, se disaient: On a souvent besoin

de plus petit que soi....

L'un des plus actifs, des plus polis, des plus affables, des plus

populaciers, c'était M. Le Pêcheur. Il entendait bien se faire réélire

et garder encore son portefeuille si doux à porter. Il allait de maison

en maison solliciter les suffrages. On le recevait bien, mais on se

disait à part soi:

--L'on verra. Le scrutin a été donné pour cacher son vote, on s'en

servira, du scrutin....

L'adversaire du jeune ministre serait probablement l'employé qu'il avait

destitué par économie et remplacé par galanterie. Le peuple est

naturellement sensible, honnête, compatissant. Les actes tyranniques ou

injustes le révoltent. Il protège les victimes et flagelle les

bourreaux. Le peuple inclinait vers monsieur Préchon, la victime.

D'autant plus que Préchon avait des capacités, n'était pas sot du tout

et se montrait bon chrétien. On a beau dire, cela ne nuit pas aux choses

temporelles d'aller à la messe le dimanche et à confesse plus souvent

qu'à Pâques. Préchon avait bien menacé M. Le Pêcheur, c'est vrai, dans

un mouvement de colère dont il n'avait pu se défendre, mais aujourd'hui,

il ne tenait plus à se servir de cela pour discréditer son adversaire.

Et qu'importe l'origine d'un homme, dans notre monde et dans notre

siècle? Ce qui importe, c'est le caractère de cet homme. Qu'il sorte

d'un palais ou d'une chaumière, qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou

du crime, on le jugera d'après ses oeuvres. C'est ainsi que Dieu

lui-même le juge. L'humanité, longtemps aveugle ou lâchement avilie,

avait oublié ce suprême jugement du Créateur et se prosternait souvent

devant un homme ignare ou méchant, voluptueux ou sot, parce que l'un de

ses aïeux avait fait une belle action, son devoir probablement, et

rangeait du pied le nouveau venu plein de sciences, de talents ou de

vertus qui n'avait point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui, une

lumière plus pure éclaire les hommes, un sentiment plus juste les anime,

un motif plus noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux et

dangereux de l'égalité qui passe sur la terre pour raser les têtes qui

s'élèvent... c'est la colère de Jésus qui maudit et jette au feu les

arbres qui ne portent point de fruits.

L'affaire Sougraine · 第 48 / 72 题