Les élections générales approchaient. On entendait une rumeur sourde et
profonde comme le grondement d'un orage encore lointain. On fourbissait
dans l'ombre des armes qui promettaient d'être mortelles. Chaque parti
faisait la revue de ses forces et préparait les machines qui devaient
détruire le camp ennemi. Les futurs candidats se montraient d'une
politesse exquise envers tout le monde, serraient avec effusion la main
de l'ouvrier, saluaient avec le sourire sur la bouche le laitier, le
bottier et le regrattier, libres et indépendants électeurs, dont le vote
pouvait faire pencher la balance, et le regrattier, le bottier et le
laitier, tous gens honnêtes et madrés, se disaient: On a souvent besoin
de plus petit que soi....
L'un des plus actifs, des plus polis, des plus affables, des plus
populaciers, c'était M. Le Pêcheur. Il entendait bien se faire réélire
et garder encore son portefeuille si doux à porter. Il allait de maison
en maison solliciter les suffrages. On le recevait bien, mais on se
disait à part soi:
--L'on verra. Le scrutin a été donné pour cacher son vote, on s'en
servira, du scrutin....
L'adversaire du jeune ministre serait probablement l'employé qu'il avait
destitué par économie et remplacé par galanterie. Le peuple est
naturellement sensible, honnête, compatissant. Les actes tyranniques ou
injustes le révoltent. Il protège les victimes et flagelle les
bourreaux. Le peuple inclinait vers monsieur Préchon, la victime.
D'autant plus que Préchon avait des capacités, n'était pas sot du tout
et se montrait bon chrétien. On a beau dire, cela ne nuit pas aux choses
temporelles d'aller à la messe le dimanche et à confesse plus souvent
qu'à Pâques. Préchon avait bien menacé M. Le Pêcheur, c'est vrai, dans
un mouvement de colère dont il n'avait pu se défendre, mais aujourd'hui,
il ne tenait plus à se servir de cela pour discréditer son adversaire.
Et qu'importe l'origine d'un homme, dans notre monde et dans notre
siècle? Ce qui importe, c'est le caractère de cet homme. Qu'il sorte
d'un palais ou d'une chaumière, qu'il soit l'enfant de l'amour chaste ou
du crime, on le jugera d'après ses oeuvres. C'est ainsi que Dieu
lui-même le juge. L'humanité, longtemps aveugle ou lâchement avilie,
avait oublié ce suprême jugement du Créateur et se prosternait souvent
devant un homme ignare ou méchant, voluptueux ou sot, parce que l'un de
ses aïeux avait fait une belle action, son devoir probablement, et
rangeait du pied le nouveau venu plein de sciences, de talents ou de
vertus qui n'avait point de noblesse ou de famille. Aujourd'hui, une
lumière plus pure éclaire les hommes, un sentiment plus juste les anime,
un motif plus noble les conseille. Ce n'est pas le souffle jaloux et
dangereux de l'égalité qui passe sur la terre pour raser les têtes qui
s'élèvent... c'est la colère de Jésus qui maudit et jette au feu les
arbres qui ne portent point de fruits.