Jamais D'Aucheron n'entra chez lui le coeur plus gai et l'esprit plus
alerte que le jour où madame son épouse, pressée par Sougraine, promit
de donner sa fille à Rodolphe le jeune médecin. Il avait vu de nouveau
son ami Vilbertin qui s'était montré fort accommodant, généreux même.
Les affaires allaient se relever. Il n'y aurait pas d'effondrement
scandaleux. Il se souciait bien du jeune ministre qui ne serait
peut-être plus rien demain. Ce qu'il fallait avant tout, c'était de
l'argent. Les honneurs qui ne rapportent rien deviennent un embarras. Il
était bien bon, ce Vilbertin, de payer si cher la possession d'une fille
pauvre. Elle était belle, c'est vrai, mais il n'en manque pas de belles
filles à Québec.
Il trouva que sa femme le recevait un peu froidement. En tenait-elle
encore pour monsieur Le Pêcheur? Non pourtant. Elle n'était toujours pas
d'une humeur gaie. Après tout, une femme ne comprend pas les affaires
comme un homme. Les combinaisons du coeur la touchent plus que les
calculs de l'esprit.
--Notre gendre agit royalement, commença D'Aucheron. Il m'a donné un
fameux coup d'épaule.
--Notre gendre? demanda ingénument madame D'Aucheron, lequel?
--Lequel? Comment? nous n'en avons qu'un, nous n'en aurons jamais qu'un
seul... Vilbertin, le brave notaire Vilbertin.
Madame D'Aucheron ne savait trop comment engager cette dernière lutte,
la plus terrible de toutes. Comment faire croire à son mari qu'il devait
tout sacrifier, sa réputation d'homme d'affaires et sa fortune entière,
au caprice, à l'inclination d'une enfant trouvée?.... On ne pouvait pas
reculer, cependant. Il y avait en jeu quelque chose de plus important
qu'une fortune et une réputation d'habileté en affaires........ quelque
chose qu'il ignorait, lui D'Aucheron, mais qu'elle ne savait que trop,
elle, la malheureuse femme.
--Depuis quelque temps j'ai réfléchi profondément, commença-t-elle, et
j'ai des remords, oui des remords qui me rongent le coeur.
D'Aucheron craignit une révélation mortelle. Quelquefois cela arrive
qu'une femme bourrelée de remords fasse l'aveu d'une grande faute. Ce
fut en tremblant qu'il demanda:
--Pourquoi ces remords? qu'as-tu donc fait?...
--Rien. C'est cette pauvre Léontine. Elle change à vue d'oeil, mon
mari; la voilà pâle comme une morte....
--Le mariage la ramènera, ma chère femme.
--Pas le mariage avec le notaire Vilbertin, toujours.
--Comment, pas le mariage avec le notaire Vilbertin? que veux-tu dire?
je ne te comprends plus....
--Est-ce que cela ne te fait pas de la peine de la voir se donner ainsi
pour nous plaire à un homme qu'elle n'aime pas, quand elle pourrait être
si heureuse avec son Rodolphe?
--Ne me parle pas de Rodolphe, s'écria D'Aucheron, qui s'emportait....
est-ce que tu perds la tête?
--Tu n'as pas un coeur de mère, toi?....
--On dirait vraiment qu'elle est ton enfant, cette petite fille du
hasard!... Crois-tu que nous l'aurons nourrie, élevée, vêtue, instruite
pour rien, ou pour qu'elle nous cause de la peine? Ce serait un peu
fort. Tu peux en prendre ton parti, cette fois, c'est irrévocablement
déterminé. Vilbertin la veut, il l'aura.
--Tu la vends?
--Madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde c'est pour vous conserver
votre superbe demeure, vos chevaux, vos voitures, vos meubles somptueux,
vos habits magnifiques, que je la vends, comme vous dites.
--Des habits magnifiques, des meubles somptueux, des voitures, des
chevaux, une superbe demeure, je n'en veux plus!....
D'Aucheron fut tellement étonné de cette réplique qu'il resta muet
pendant une minute...
--Qu'ai-je entendu fit-il enfin? Est-ce vous qui parlez ainsi, madame?
--Oui, monsieur, c'est moi.
--Vous êtes folle.
--Je le deviendrai, bien sûr, si vous donnez suite à vos projets.
--Rien au monde ne me fera changer d'avis...
--Si je vous disais que des malheurs plus grands que ceux que vous
redoutez tomberont sur nous si vous ne m'écoutez point....
--D'Aucheron éclata de rire, cette fois.
--Vous voulez vous moquer de moi. Allons! est-ce que je suis un enfant
qu'on effraie avec des menaces ridicules.
--Mon mari, je t'en supplie! continua madame D'Aucheron.
Elle avait une expression singulièrement touchante. Sa figure se
transformait. Ses mains jointes se serraient convulsivement.
--Caprice de femme! bêtise, bêtise!.... répondit-il.
Elle tomba à ses genoux.....
--Pour l'amour de moi! gémit-elle, pour l'amour de toi! oui, pour
l'amour de toi!
--Mais, malheureuse, c'est ma ruine...
--Nous vivrons bien quand même.... Dieu qui donne aux petits oiseaux
leur nourriture.
--De la poésie! diable! où prends-tu cela? La première fois de ta vie.
Mieux vaut tard que jamais..... Et tu crois, comme cela, que Dieu qui
donne aux petits oiseaux leur nourriture.... Ensuite qu'est-ce que
c'est?.... fit-il en se moquant.
--Oh! reprit madame D'Aucheron toujours à genoux, ne ris point, je suis
horriblement malheureuse.....
--Elle est folle, pensa-t-il tout haut.
--Non, je ne suis point folle, mon mari,.... je t'en supplie,
écoute-moi. Tu sais bien que je t'ai toujours aimé. Nous n'avons eu que
du bonheur ensemble, continuons à vivre heureux. Pour cela nous n'avons
besoin que d'une chose: la santé, la santé pour travailler. Je
travaillerai tant que tu voudras.... Je ne te serai pas à charge. Le
travail ne me coûte pas; non il ne me coûte pas. Tu sais bien que je ne
suis pas une paresseuse.... C'est vrai que j'aimais un peu le luxe, mais
c'était quand je croyais pouvoir me donner ces mille choses de la
vanité, sans te gêner dans tes spéculations.....
--Tu savais bien, au contraire, que j'empruntais cet argent que tu
dépensais si bien....
--Oui, je le savais bien, mon cher mari, je le savais bien; mais je me
disais: il est habile mon mari, il réussira; tout cela se paiera d'un
coup de dé....
--Oui, eh bien! le coup de dé, le voici, je l'ai tiré et j'ai gagné....
C'est le mariage de Léontine avec Vilbertin. Entends-tu?....
--Non, non, il ne se fera pas ce mariage, il ne peut se faire,
cria-t-elle en se tordant les bras... s'il se fait, je disparaîtrai; tu
me reverras jamais...
D'Aucheron finit par s'émouvoir et par soupçonner qu'il y avait là
quelque chose d'extraordinaire....
--Si elle n'est pas folle, pensa-t-il, elle me cache un secret.
Puis il ajouta tout haut:
--Dis-moi avec franchise, au moins, la raison de la position que tu
viens de prendre à l'égard de Léontine et de Vilbertin....
--Je ne veux pas que ma fille meure de chagrin..... je l'aime trop pour
supporter plus longtemps cette pensée.... et je sens en moi l'idée d'un
grand devoir à remplir.
--Ce n'est pas vrai, répondit-il avec aigreur, et il sortit, la laissant
seule à genoux sur le parquet.