I
Le notaire Vilbertin, assis devant son bureau chargé de papiers,
écrivait d'une façon distraite les paroles sacramentelles d'un acte de
vente. Il se dictait tout haut.
Affaire de routine, car sa pensée n'était pas avec lui. Il s'arrêta tout
à coup.
--Après tout je suis encore jeune, pensa-t-il.... Et puis, l'âge,
qu'est-ce que cela fait? Il y a des jeunes gens qui sont vieux et des
vieillards qui sont jeunes. Affaire de tempérament.... C'est un fait,
je n'ai pas vieilli depuis dix ans.... Je suis comme à vingt-cinq.
Il se remit à écrire:
«Et le dit acquéreur déclare bien connaître la dite propriété et en être
satisfait....
La plume resta le bec dans l'encre.
--Elle est belle, murmura-t-il, oui, elle est belle. C'est drôle comme
je me sens troublé....
Il écrivit encore:
«Cette vente est faite à la charge par l'acquéreur de payer, à compter
de ce jour et à l'avenir....
--L'avenir!.... l'avenir!.... On fera des objections, je le sais bien.
Monsieur Le Pêcheur est entré en guerre lui aussi. Un ministre contre un
notaire, c'est le pot de fer contre le pot de terre. N'importe! si l'on
entre en danse on dansera.... Vilbertin, tu as deux rivaux devant
toi.... Tu n'es ni très jeune, ni très beau, mais tu as de l'argent;
l'avantage est de ton côté. Si tu sais manoeuvrer, mon vieux, tu
gagneras la partie.... Oui, l'idée de la lutte me réveille.... Comment
se fait-il que je l'aie vue tant de fois cette jeune fille et que je ne
me sois pas aperçu plus tôt que je l'aimais? Vieux sot! attendre si
longtemps. La rose s'est entourée d'épines. On pourrait s'y piquer.
N'importe, elle la vaut bien la piqûre.... Allons! soyons âpre à la
curée, mais prudent. Pas de bêtise. Mettons nos adversaires sous nos
pieds en les comblant de faveurs. L'idée est ingénieuse. Vilbertin, ne
fais pas les choses à demi. Elle a voulu former avec moi une société de
bienveillance, exploitons la société. Il va m'en coûter cher, mais si
l'on ne se refait pas en espèces sonnantes, on se refera d'une autre
façon. La petite sera mon obligée et la famille qu'elle protège ne
pourra pas prendre les armes contre un bienfaiteur.
Il essuya sa plume, plia ses papiers, les serra dans un casier et se mit
à marcher à grands pas dans son bureau. Le sang lui montait à la tête et
ses joues rouges paraissaient s'arrondir encore sous leur fiévreuse
ardeur.
Il sortit.
--Que l'air est bon! pensa-t-il; je ne vivrais pas dans les climats
brûlants. C'est absurde de vivre là. À moins que l'on n'aime point.
Au coin de la rue du Palais il rencontra la Longue chevelure.
--L'amour aveugle, se dit-il en lui-même! Depuis hier, je n'ai songé
qu'à elle.... Et pourtant j'ai des intérêts à sauvegarder. Le salut
avant tout. Pas l'éternel, l'autre. Sa peau avant sa chemise; c'est
vulgaire, mais c'est juste. Au reste, les deux affaires peuvent marcher
de front. Donnons notre amour, mais gardons notre argent.
Il monta la rue de la Fabrique, suivit la rue Buade, descendit
l'escalier qui conduit à la rue Champlain, puis entra dans le bureau de
monsieur D'Aucheron, rue St. Pierre.
D'Aucheron tenait un bureau où l'on transigeait toutes sortes
d'affaires. Les deux pieds sur les chenets, il lisait son journal.
--Est-ce que l'on parle de ta soirée? demanda Vilbertin.
--Un excellent compte rendu. Toute une colonne.
--De fait, le succès à dépassé ce que l'on pouvait raisonnablement
attendre. L'apparition des sauvages et l'histoire du sioux
principalement, ont marqué cette fête d'un cachet tout particulier.
--Cela me pose, Vilbertin, oui cela me pose.
--Certaines gens prétendent que tu n'as pas les moyens de donner ces
grands bals, sais-tu ce qu'à ta place je ferais pour leur imposer
silence? J'achèterais une maison sur la Grande Allée. C'est le lieu le
plus en vogue aujourd'hui. Notre aristocratie y bâtit des palais. Il y
a là une superbe demeure à vendre. Je te fournis l'argent. Il faut aller
de l'avant ou reculer. Ne recule pas, ce serait perdre tout ce que tu as
gagné depuis dix ans.
--Je te dois beaucoup déjà, et si j'allais manquer mon contrat avec le
gouvernement.
--Tu ne saurais le manquer avec les influences qui militent en ta
faveur.
--Tant que Léontine montrera de la froideur au ministre qui l'adore les
spéculations n'avanceront guère.
La causerie fut longue entre les deux amis. D'Aucheron était vaniteux.
Il savait que l'on éblouit facilement le monde et que les sots--qui
comptent pour un très grand nombre--n'ont d'estime et de respect que
pour les choses ou les hommes qui jettent de l'éclat. Le conseil de
Vilbertin ne lui déplaisait point. Il disait qu'il songerait, qu'il en
parlerait à sa femme. Le notaire, ne voulant pas avoir l'air de le
pousser, lui recommanda, de ne pas se hâter et de faire de sérieuses
réflexions avant de se décider. Après avoir éveillé des désirs de luxe
il faisait semblant de les combattre. C'était une ruse. Toutes les
passions se révoltent contre les obstacles. Il lui suggéra aussi
d'acheter cette propriété au nom de mademoiselle Léontine, Quand on est
dans les affaires on ne saurait être trop prudent.
En sortant de chez son ami, Vilbertin se dit en lui-même.
--Il va mordre à l'hameçon.
Il revint à la haute ville par la côte de la Montagne et malgré le
froid, il avait des sueurs au front.
--Il est toujours malaisé de monter, pensait-il.
Rodolphe, grâce à la scène que lui avait faite monsieur D'Aucheron,
était rentré de bonne heure chez lui. Il habitait une petite chambre
bien éclairée, mais peu chauffée, dans les mansardes d'une haute maison
de la rue St. George, près du grand escalier. Il n'avait pas reposé de
la nuit. Le dépit, l'inquiétude, l'amour tourmentèrent son âme pendant
de longues heures. Le souvenir de Léontine le consolait cependant, et
les injures des D'Aucheron ne pesaient guère quand il les mettait en
regard de cet ineffable délice. Les D'Aucheron, que pouvaient-ils lui
faire? Il s'en moquait bien. C'est vrai; mais ils s'irriteraient contre
leur fille à cause de ses résistances, et peut-être, pousseraient-ils
la vilenie jusqu'à la maltraiter. Voilà ce qu'il faudrait empêcher.
Comment l'enlever à son existence fastueuse cependant?... Est-ce aimer
véritablement une personne que de l'obliger à renoncer à ses habitudes
de bien-être? Il ne pourrait pas, lui, satisfaire toutes ses exigences,
et qui sait? elle finirait peut-être par se lasser des privations
qu'elle aurait à subir. N'est-ce pas une folie pour un garçon pauvre de
se faire aimer d'une jeune fille riche?... Pourtant elle était si
bonne!... On pouvait avoir confiance.
Toutes ces pensées le tenaient éveillé. Il s'endormit à l'heure où le
jour se levait.