Il y avait un vacarme d'enfer, le soir de ce jour-là, dans l'une des
petites salles noires de l'auberge du Loup-garou, à la basse ville. La
fumée flottait épaisse sous le plafond sale; l'âcre senteur du tabac
vous mordait à la gorge; maintes personnes parlaient, criaient,
chantaient, riaient à la fois. On ne s'entendait plus guère, on ne se
comprenait plus du tout. La maîtresse de la maison risquait de temps en
temps un mot de reproche, un conseil, une supplication, mais rien n'y
faisait; on répondait par un redoublement de tapage.
--Il n'y a donc pas de chef parmi vous? dit-elle, à la fin.
Alors, piqué dans sa dignité, l'un des hommes se leva.
--Metsalabanlé est le chef, répondit-il gravement, et il sait bien qu'on
lui obéira s'il commande.
--Metsalabanlé est le chef, affirmèrent plusieurs et les indiens
respectent leur chef.
Ces bruyants hôtes étaient pour la plupart les Abénaquis de la Rivière
Bécancour, auxquels M. D'Aucheron avait fait allusion chez Vilbertin.
Ils venaient en effet demander au gouvernement certaines faveurs pour
leur tribu dispersée. Metsalabanlé, leur chef, était un homme assez
petit, pas replet du tout, plutôt maigre. Une légère moustache couvrait
mal sa lèvre supérieure. Il paraissait avoir dépassé la cinquantaine,
avait l'air doux, peu présomptueux. Cependant quand il affirmait ses
prérogatives, il le faisait avec un accent qui indiquait de la fermeté.
On l'aimait, cela paraissait évident.
Il voulut que le silence se fît, et sur le champ, l'auberge du
Loup-garou rentra dans le calme.
Parmi les Abénaquis se trouvaient deux indiens étrangers. L'un, grand,
bien fait, avec un front plus large que ne l'ont d'ordinaire les enfants
des bois, un oeil perçant mais doux, un langage magnifique, une longue
chevelure rejetée en arrière; l'autre, petit, grêle, un peu ridé, l'air
inquiet, morne, soupçonneux. Le premier avait un type particulièrement
remarquable, et semblait un objet d'admiration pour ses nouveaux amis.
Il pouvait avoir cinquante ans, se disait moitié sioux, moitié espagnol.
C'était la Longue chevelure ou Leroyer. Le second ne disait ni son âge,
ni son nom, ni sa tribu. Il ressemblait aux Abénaquis, mais venait des
montagnes de l'ouest. Ses compagnons le nommaient: la Langue muette.
C'est lui qui se trouvait devant la vitrine de Glover, et dont madame
D'Aucheron avait admiré le bon goût.
Monsieur D'Aucheron entra dans l'auberge au moment où le calme se
rétablissait. Il crut qu'on se taisait par respect pour lui. Il
s'annonça comme l'envoyé du gouvernement, et fut l'objet d'une
vénération presque sacrée. Il se montra habile, parla beaucoup pour ne
rien dire, fit espérer tout sans rien promettre, et mit le comble à sa
réputation d'homme supérieur en priant les indiens de venir danser leur
danse de guerre, à son bal, le lendemain, à minuit précis.
C'était une idée, mais qui ne venait pas de lui.
Sa femme, toujours poursuivie par la pensée du sauvage intelligent qui
admirait les marchandises anglaises, avait trouvé cela.
Elle était ravie de son idée. Ce serait du nouveau, pensait-elle, et du
rare.
Une surprise à tout renverser. Une bande de sauvages faisant irruption
dans une salle éclatante, jetant leur cri de guerre et dansant leur
ronde infernale sous des flots de lumières, quel succès! Ni madame de
St. Flon, ni madame La mercière, ni madame Duponteau ne pourraient rien
imaginer de semblable. Elles en crèveraient de dépit. Quel triomphe!
D'Aucheron dut aller le soir même rencontrer les Abénaquis. Sa femme
attendait son retour avec anxiété. Quand il rentra, elle était pâle de
crainte. La crainte d'un désappointement.
--Viennent-ils? demanda-t-elle d'une voix mal assurée.
--Ils m'ont presque baisé les pieds. Au temps du paganisme, je serais
devenu leur idole...
--Mais vont-il venir?
--S'ils vont venir? oui, à minuit juste.
Madame D'Aucheron se frappa dans les mains, embrassa sa fille et son
mari.
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Léontine avait une amie, Mademoiselle Ida Villor, une douce jeune fille,
son ancienne compagne de classe. Ida perdait son père alors qu'elle
était encore au berceau. Sa mère, venue de la campagne pour cacher un
peu sa pauvreté parmi les nombreuses misères inavouées ou inaperçues de
la ville, vivait du travail de ses mains ne reculant devant aucune
tâche, se levant tôt se couchant tard, trouvant chaque jour cependant
quelques instants pour aller prier à l'Eglise voisine. C'est au pied des
autels, à genoux dans la poussière du saint lieu, qu'elle retrempait son
âme souffrante. La prière est la force des faibles. Ida la suivait
toujours et s'était formée de bonne heure à cette vie pieuse de bien des
jeunes filles, qui observent dans le monde les saintes pratiques du
cloître. La douce intimité qui régnait entre les deux jeunes filles ne
pouvait qu'être agréable à madame Villor, car Léontine montrait aussi
les plus heureuses dispositions de l'esprit et du coeur. Plus gaie, plus
pétulante qu'Ida, elle avait de fantastiques idées parfois, et souvent
étonnait ses amies par ses singularités. L'étrange lui plaisait; elle ne
faisait rien comme les autres, tout en ne faisant que d'excellentes
choses. Madame D'Aucheron disait en parlant d'elle:
--Bah! ces enfants trouvés, ils sont pétris de charmes et de caprices.
Elle s'ennuyait d'être seule, madame D'Aucheron, elle s'ennuyait d'être
seule et sentait le besoin de façonner un coeur et une intelligence.
Elle alla donc demander un jour à l'hospice de la charité l'une de ces
petites créatures qui sont semblables aux fleurs du désert, aux fleurs
du désert écloses d'une larme de l'aurore et d'un rayon de soleil, aux
fleurs du désert que nulle main bienfaisante n'arrose ou ne recueille.
Heureusement que l'enfant se modela sur sa compagne de classe et fut
plus touchée des discours admirables et de la vertu résignée de madame
Villor que des sottes conversations et du caractère léger de sa mère
nourricière.
V
Madame Villor demeurait au troisième et dernier étage d'une maison.
Quatre petites chambres d'une exquise propreté, pleines de fleurs et de
soleil, donnant sur la luxuriante vallée Saint Charles et les onduleuses
Laurentides, lui composaient son logement.
C'est vers ce joli petit nid que monta mademoiselle Léontine, après
qu'elle se fut séparée de madame D'Aucheron, au coin de la côte Ste
Geneviève et de la rue St. Jean.
Elle trouva madame Villor et sa fille tout en pleurs. Cela la surprit
beaucoup, car elle savait combien elles avaient de courage et de
résignation. Elle les embrassa l'une et l'autre.
--Je regretterais d'être venue surprendre votre chagrin,
commença-t-elle, si je n'espérais y apporter quelqu'adoucissement.
--Nous sommes bien malheureuses, ma pauvre Léontine, répondit Ida.
--Qu'y a-t-il donc? que se passe-t-il ici?
--Nous ne pouvons payer notre terme et le propriétaire menace de nous
jeter sur le pavé...
--En plein coeur d'hiver! quelle cruauté! mais non, cela ne se fera pas.
Vous trouverez des amis dans vos jours d'épreuve.
--Pauvre enfant, dit madame Villor, tu ne connais guère le monde, et tu
juges les autres d'après tes bons sentiments.
--Et quel est ce propriétaire qui vous menace de la sorte?
--Le notaire Vilbertin.
--Vilbertin! c'est l'ami de papa. Soyez tranquilles, vous ne serez point
maltraitées. Je parlerai pour vous à mon père; je parlerai au notaire.
J'ai de l'influence; vous verrez. Consolez-vous; riez. Voyons, ne
pleurez plus,--je vous promets que tout cela va s'arranger.
On entendit tout à coup des pas légers qui montaient dru les degrés
tortueux, et une voix joyeuse qui égrenait des notes d'oiseau qui
s'envole.
--C'est Rodolphe, fit madame Villor.
--Je me cache, dit Léontine. Une espièglerie.
La porte s'ouvrit.
--Bon jour, petite tante, bon jour, jolie cousine! Embrassons-nous: j'ai
du bonheur plein le coeur: j'en ai jusque sur les lèvres... maintenant
que je vous embrasse.
--As-tu passé tes examens? demanda la tante.
--Oui, passé, ce qui s'appelle passé!
Maintenant on va commencer à tuer légalement ses semblables, sous
prétexte de leur conserver la vie.... Mais j'ai un autre sujet de
bonheur encore.
--Oui? lequel, dis vite, fit Ida.
--Je vais au bal.
--Chez monsieur D'Aucheron?
--Chez monsieur D'Aucheron! Le petit ange du foyer ne m'a pas oublié.
Les portes vont s'ouvrir à deux battants pour me recevoir.... Papa
D'Aucheron s'améliore; c'est évident. Il faut que je me fasse spirituel
et beau, pour plaire à la mère. Quand on a la mère pour soi le reste
nous est donné comme par surcroît. Me faire spirituel, je suis bien
amoureux, pour cela. Il paraît que l'on est bête quand l'on est
amoureux. Beau! cela dépend beaucoup du caprice des gens qui vous
regardent.
--Si mademoiselle Léontine t'entendait, Rodolphe, elle croirait vraiment
que tu l'aimes, remarqua madame Villor.
--Je vous dis, ma tante, que je l'aime comme deux.
--Elle a bien des qualités, cette jeune fille, et ce qui ne gâte rien,
elle héritera d'une belle fortune.
--Vous avez raison, tante, elle est pleine de grâce et de vertus; vous
n'avez pas raison, tante, quand vous dites qu'elle sera riche
héritière.
--Comment cela?
--La farine du diable retourne en son.
--Rodolphe, mon enfant, pèse tes paroles, sois prudent.
--Comment! ces murs ont-ils des oreilles?
--Peut-être.
--Que voulez-vous? Je dis ce que je pense, et ce qui vaut mieux, je
pense ce que je dis. D'Aucheron, tout le monde le croit, s'est enrichi
par des tours de force. On connaît ça, les tours de force. Je puis bien
n'admirer ni cet homme ni sa femme et adorer leur enfant. Mais Léontine
n'est pas du tout sortie de cette race-là. C'est une fleur suave
transportée par un souffle mystérieux de la vallée discrète au bord du
chemin. Il lui fallait bien de l'éclat et des parfums, pour demeurer ce
qu'elle est.
--C'est de la poésie, cela, cousin.
--Je l'aime tant que je deviens poète.
Depuis quelques minutes madame Villor faisait à son neveu des signes
qu'il feignait de ne pas comprendre. Elle pensait bien que la situation
de Mlle Léontine devenait embarrassante, et que prolonger davantage ce
jeu serait cruel.
--Je ne comprends pas vos signes, ma tante, reprit en riant avec malice,
Rodolphe qui soupçonnait la vérité, sont-ce des signes cabalistiques?
Voulez-vous m'ensorceler? Je le suis déjà. Vous me montrez la porte?
Est-ce qu'on met les gens dehors par un temps pareil? Voyez donc la
tempête qui s'élève. On gèle rien qu'à regarder la neige. Je passe ici
la nuit, s'il le faut, pour attendre le beau temps.
Mademoiselle Léontine ne savait plus comment sortir de sa cachette et
regrettait bien son enfantillage. Qu'allait-il penser d'elle? Une fille
qui se cache pour entendre ce que l'on dit, c'est laid. Elle n'avait
qu'une chose à faire: s'accuser de son étourderie. Il était si bon qu'il
pardonnerait. Cependant elle n'en faisait rien. Elle n'osait point. Ida,
sa bonne amie, trouverait bien un moyen de la tirer de là. Elle ne se
hâtait toujours point mademoiselle Ida.
--Savez-vous, continua Rodolphe, que cela m'amuserait de voir la fortune
de D'Aucheron se fondre comme neige. Léontine aurait la preuve que mon
amour est tout désintéressé. J'essuierais moins de contrariétés, je
rencontrerais moins d'obstacles dans la poursuite de mon rêve. Non pas
que je craigne la lutte et que je ne me sente point le courage de
vaincre; mais si elle allait se fatiguer avant moi, elle.
Léontine ne pouvant supporter plus longtemps la fausse position où elle
se trouvait, ramassa toute son énergie et rentra le front haut dans la
salle où causaient madame Villor, Rodolphe et Ida.
--Je vous pardonne, dit-elle, monsieur Rodolphe, d'avoir un peu mal
parlé de ceux qui me tiennent lieu de parents et je vous demande pardon
de mon étourderie.
--Quoi! vous étiez là? fit Rodolphe beaucoup moins étonné qu'il ne le
paraissait. Si je vous avais devinée, vous en auriez entendu de belles:
Que je ne vous aime guère; que c'est votre fortune que je courtise; que
vous n'êtes point belle à faire tourner la tête; que vous avez des
défauts. Un tas de mensonges!... Oui, j'aurais menti pour la première
fois de ma vie, exprès, par malice.
Il riait en disant cela.
--C'est peut être un peu ce que vous avez fait, reprit Léontine, mais
j'avoue que j'ai mérité vos sarcasmes. On ne m'y reprendra plus.
--Votre plus grande faute, dit Rodolphe, c'est de m'avoir privé pendant
un gros quart-d'heure du plaisir de vous entendre. Je ne vous garderai
pas rancune, pourtant, puisque demain je pourrai vous voir encore et
pendant toute une soirée.
--Vous accompagnerez Ida, n'est-ce pas?
--Avec le plus grand plaisir, si ma cousine ne s'y oppose pas.
--Je suis toujours heureuse de sortir avec toi, cousin, mais j'hésite à
me risquer--même sous ton égide--dans le grand monde et dans les
brillantes soirées.
--Sois sans crainte, cousine, le grand monde est bien petit, et les
soirées brillantes ne sont pas plus désagréables que les autres quand on
y rencontre des personnes que l'on aime.
Un pas un peu lourd, un peu lent, se fit entendre alors. Ce n'était plus
le pas léger de la jeunesse.
--Voici quelqu'un, mademoiselle Léontine, vous cachez-vous, demanda
Rodolphe, d'un ton plaisant.
--Méchant! lui répondit la jolie brunette en le menaçant du doigt.
La porte n'était pas ouverte que l'on entendait déjà un proverbe:
«_Faites le bien, Dieu fera le mieux_.»
--Le professeur Duplessis, s'écrièrent à la fois la femme et les jeunes
filles.
Rodolphe ne le connaissait pas.
--Moi-même, mes belles dames, fit le vieux professeur, en saluant
respectueusement.
--M. Rodolphe Houde, étudiant en médecine.
--Pardon, ma tante, docteur en médecine, interrompit le jeune homme.
--Eh oui! docteur en médecine, reprit madame Villor, en présentant le
jeune homme.
--«_Il vaut mieux courir au pain qu'au médecin_,» échappa le père
Duplessis. Et il continua:
--M. Rodolphe Houde, je vous félicite d'être le neveu d'une si bonne
tante et le cousin d'une si jolie cousine.
--Monsieur le professeur dit Rodolphe, d'un ton demi-sérieux demi-badin,
j'espère que plus tard, si nous nous rencontrons encore tous ensemble,
vous féliciterez ma tante et ma cousine d'avoir, l'une un si digne neveu
et l'autre un si brave cousin.
--C'est cela: «_Fais honneur à tes habits et tes habits te feront
honneur_,» répliqua le professeur en prenant le siège qu'on lui offrait.
Les deux jeunes filles, craignant d'être indiscrètes, ou voulant causer
à leur aise, passèrent dans la chambre voisine.
--Puisque Monsieur est votre neveu, je puis sans doute parler de vous
devant lui.
--Il sait notre gêne, répondit Madame Villor.
--Le notaire Vilbertin, reprit le professeur, a dit à qui voulait
l'entendre qu'il allait vous jeter dans la rue. «_Le fumier couvert d'or
reste toujours fumier_.» Son clerc, qui fut mon élève, m'a rapporté cela
ce matin même; et je viens vous dire de ne point vous décourager... La
Providence a soin des petites insectes qui trottent sur nos sillons,
elle ne peut oublier les pauvres humains qui la bénissent?
--C'est vrai, mais mon Dieu! il est malaisé d'espérer contre toute
espérance....
--Bah! laissez faire le ciel, il est ingénieux. Il vous causera quelque
bonne surprise.... «_Si Dieu a créé la bouche il a aussi créé de quoi la
remplir_.»
Des larmes coulaient des yeux de madame Villor.
--Monsieur, dit Rodolphe, j'aurais voulu vous connaître plutôt; un jeune
homme comme moi gagne beaucoup dans la fréquentation d'un homme comme
vous.
--«_Chacun est fils de ses oeuvres_.» «_Il faut puiser tandis que la
corde est au puits_.» Tout de même, jeune homme, je crois que vous
n'avez pas perdu votre temps. Les bons conseils de votre tante ne sont
pas tombés dans une terre aride. Tant mieux. J'aime beaucoup la
jeunesse, beaucoup. C'est elle qui est l'avenir. Une génération croyante
et chaste forme toujours une époque de force, de gloire et de grandeur
dans la vie d'un peuple. Oh! la jeunesse, si on savait mieux préserver
sa foi! La morale va souvent se perdre sur les écueils du monde si elle
n'a pas la foi pour guide. «_A navire sans pilote tous les vents sont
contraires_.» La vraie foi ne fait pas souvent naufrage. Sachons
l'inculquer et la morale suivra. «_La barque sous voiles n'est pas
ballottée comme le vaisseau désemparé_.»
Dirait-on, à m'entendre, que je deviens mondain que je ne rêve plus que
bal et grande soirée? Voilà bien pourtant la vérité. «_Comme on connaît
les saints il faut les honorer._»
--Vous allez chez monsieur D'Aucheron, peut-être? observa madame Villor.
--Je vais chez monsieur D'Aucheron. Je ne serai pas fâché de rencontrer
là quelques uns de nos hommes politiques. Je veux leur dire dans
l'intimité ce que je pense de leur manière de gouverner. J'ai ma petite
influence. Puis on a souvent besoin de plus grand que soi. J'ai une
autre raison. J'accompagne ma femme. «_Le coeur mène où il va_.» «Qui
prend s'engage.»
--Comment! madame Duplessis va au bal? exclama madame Villor.
--Eh oui! comme elle irait à un enterrement. Même elle se mêle
d'intriguer. Pas dans la politique; cette bêtise-là n'est bonne que pour
nous, les forts. Elle fait dans les amours. Pas comme entremetteuse, par
exemple, oh! non! Comme protectrice de l'innocence menacée. Un beau rôle
pour une femme qui a sacrifié, un jour, l'avenir le plus brillant à la
foi promise. «_Mais il n'y a ni belles prisons, ni laides amours_.»
Il paraît que notre jeune ministre Le Pêcheur, a témoigné le désir
d'épouser la dot de Mlle D'Aucheron. Une belle dot. Une belle demoiselle
aussi, Léontine D'Aucheron, et bonne, et gentille. Un peu.... comment
dirai-je? un peu étrange, par exemple. Mais c'est un charme de plus, un
charme rare, à mon avis. Elle ne m'entend pas, j'espère. Le citoyen
D'Aucheron est on ne peut plus flatté. La citoyenne D'Aucheronne appelle
déjà sa fille la _ministresse_. On a tenu la chose secrète.... autant
qu'on peut tenir secrète une chose dont on est heureux, fier,
orgueilleux. Le secret ne doit être officiellement éventé que demain
soir. «_Préparez-vous au pire en espérant le mieux_.» «_On ne va jamais
si loin que lorsqu'on ne sait pas où on va_.»