Pendant que les cartes d'invitation volaient à leur adresse, Madame
D'Aucheron et Mademoiselle Léontine allaient d'un magasin à l'autre. Il
faut tant de colifichets, tant d'atours pour passer à travers un bal
sans laisser trop de sa toison sous la dent de la médisance. Les amis
sont implacables, surtout quand on les fête bien.
--Rendons-nous chez Glover, dit Madame D'Aucheron; j'aime mieux acheter
chez les Anglais; c'est plus _chic_....
La jeune fille sourit et, de son léger manchon de loutre, protégea
contre le froid sa bouche mignonne.
En janvier la brise qui souffle ne fait pas épanouir les fleurs. Elle
passe sur d'éternels champs de neige et ne nous apporte ni babil
d'oiseaux, ni murmures de ruisseaux, ni frissonnements de feuilles, ni
bouffées de parfums. Elle est glacée et ses aiguillons vous fouillent
comme des lames de poignards.
Devant la vitrine de Glover il y avait un curieux, un homme âgé de plus
de cinquante ans, pas gros, pas grand, cuivré, sans barbe, le blanc de
l'oeil un peu jaune et la bouche large fendue. Il portait un _capot de
couvertes_ avec une raie noire dans le bas, une ceinture _flèchée_, des
mitaines de caribou, un casque de chat sauvage.
--C'est un indien, dit Léontine à sa mère. Il y en a plusieurs en ville
en ce moment-ci.
Madame D'Aucheron s'arrêta près de l'étranger, lui jeta un regard
distrait et se mit à examiner les articles de fantaisie étalés derrière
les glaces brillantes. A chaque nouvel objet qu'apercevait sa
convoitise, elle poussait un cri d'admiration.
--Que ce fichu est beau! c'est de la dentelle de vrai fil--Ah! ces
mouchoirs, quelle fine broderie!... Regarde donc ces gants!... Quelles
mains élégantes ils doivent faire!... Il n'y a personne comme ces
Anglais pour savoir acheter.
--Et vendre, ajouta Léontine avec une pointe d'ironie.
L'Indien regardait furtivement cette jolie dame entichée des choses
anglaises, et semblait prendre plaisir à écouter le son de sa voix au
diapason un peu trop élevé.
Les deux femmes entrèrent, choisirent quelques unes des dernières
nouveautés, ce qui fut assez long, puis sortirent pour aller ailleurs.
L'indien était toujours là.
--Ce n'est point devant la vitrine d'un marchand canadien qu'il
resterait aussi longtemps, observa madame D'Aucheron. Il se trouve de
ces sauvages qui ne manquent pas de goût.
Elles se dirigèrent enfin vers le faubourg St. Jean, suivant la grande
rue jusqu'à la côte Ste. Geneviève. Mademoiselle D'Aucheron descendit à
la rue Richelieu pour rendre visite à son amie mademoiselle Ida Villor,
et sa mère rentra.