On dansera._

--On dansera! on dansera! murmura le vieux professeur: «_Bien danse pour

qui la fortune chante_....» Mais «_Tout le monde ne s'accommode pas

d'une même chaussure_.» N'importe, continua-t-il, «_On ne doit juger

d'homme, ni de vin, sans les éprouver soir et matin_.»

Et comme je n'ai éprouvé monsieur D'Aucheron, ni le soir ni le matin, je

ne saurais le juger. Tout de même cette invitation me semble assez

drôle, assez surprenante. «_Il doit y avoir anguille sous roche». «On a

souvent besoin de plus petit que soi._» Si j'allais être utile à M.

D'Aucheron, ou, plutôt, si monsieur D'Aucheron allait m'être utile. Car

le plus petit de nous deux n'est peut-être pas celui qu'on pense...

Irons-nous à cette soirée? Il est un peu tard: Nous côtoyons la

soixantaine... Vendredi, le onze, c'est demain, et demain j'ai des

pauvres à visiter. Passer du taudis au palais la transition n'est guère

naturelle. Il n'y a pas de malheureux, cependant, que ceux qui habitent

des cabanes où le vent et la neige s'engouffrent. J'ai vu couler des

larmes dans la demeure de l'opulence. La douleur habite un peu partout,

et le bonheur vient souvent de sortir quand on frappe à sa porte....

Si je parlais de mes pauvres à madame D'Aucheron? Si je lui demandais de

prendre sous sa haute protection cette bonne vieille femme que la

Saint-Vincent de Paul nourrit et loge depuis quelques mois?... Une

vieille qui ne veut plus porter d'autre nom que celui de la Sainte

Vierge. La mère Marie!

Un bal, cela peut avoir du bon. C'est un bal; la carte ne le dit pas

mais toute la ville le sait. On veut fiancer mademoiselle

D'Aucheron.... Pauvre enfant!...

Pourquoi choisir le vendredi, par exemple? Pour braver la superstition,

je suppose... «_Tel rit vendredi, dimanche pleurera_.» Monsieur

D'Aucheron ne veut-il pas se faire élire député pour un comté

quelconque? Il ne serait pas difficile sur le choix.... Il arrivera car

il a du toupet et il donne des bals. Mais «_Mesure la profondeur de

l'eau avant de t'y plonger_.» Les grands de notre petit monde vont se

pavaner dans ses salons. Si quelques uns de nos ministres s'y trouvent

je les aborde. Il faut qu'ils me promettent de donner à nos institutions

de charité une subvention plus généreuse. «_Qui donne aux pauvres prête

à Dieu_.» Ce sera de l'argent bien placé. Et personne au monde n'est

plus reconnaissant que le bon Dieu. Il peut empêcher une crise

ministérielle en inspirant l'esprit de soumission aux brebis rétives, et

retenir au pouvoir pendant tout un parlement, au grand ébahissement du

public qui n'y voit goutte, un ministère politiquement condamné. J'irai

au bal, oui, j'irai.... Pourtant, je n'irai pas, non, je n'irai pas.

Tout en monologuant le brave instituteur marchait, les mains derrière le

dos, dans la petite pièce qui lui servait de salle d'étude. Sa femme

l'entendait bien mais s'inquiétait peu, vu qu'il avait l'habitude de se

parler ainsi à lui-même. Pourtant, quand il répéta d'un ton ferme:

J'irai, oui, j'irai!... Je n'irai pas!... non, je n'irai pas!... elle ne

put résister à la curiosité, entr'ouvrit la porte et lui demanda où donc

il se proposait d'aller et de ne pas aller. Tu me fais songer,

ajouta-t-elle en riant, à.... Elle n'eut pas le temps de finir.

--Au bal, ma chère, c'est au bal que nous allons demain soir. Tiens,

vois.

Il lui mit sous les yeux la carte d'invitation.

--Les D'Aucheron sont bien aimables, reprit madame Duplessis, mais je ne

vais pas à leurs soirées....

--Attention, femme, «_Il vaut mieux tomber de cheval que de la langue._»

--Je ne vais pas à leurs soirées, de même que je ne vais pas aux soirées

des autres. Je ne vais jamais dans le monde, tu le sais bien.

--Moi non plus, ma femme, mais il pourrait se faire que j'irais demain.

Les élections approchent et il y aura de la politique dans les

entr'actes. J'ai des intérêts à sauvegarder. J'irais chez le diable si

j'étais sûr d'y trouver le bon Dieu.

--Comme je n'ai que mon repos à sauvegarder, moi, continua madame

Duplessis, je te laisserai sortir seul. Au reste, quel éclat

apporterais-je à ce bal? Personne ne tient à m'y voir; pas même monsieur

ni madame D'Aucheron qui me prient de les honorer de ma présence.

--Ma femme, vous avez un grain de malice aujourd'hui; remettons la

partie à demain. Cependant je croyais que vous portiez intérêt à

mademoiselle D'Aucheron et que vous seriez contente de saisir cette

occasion de la voir.

--C'est une colombe dans un nid de merles.

--N'achève pas! n'achève pas! nous irons peut-être chanter dans ce nid

de merles, demain soir.

--On sonne, Adèle, allez ouvrir, cria de nouveau le professeur.

J'y cours, Monsieur, répondit, encore l'obéissante fille, qui courait

toujours et n'en allait jamais plus vite pour cela.

--Encore une lettre! fit-elle, en revenant du même pas lentement

empressé, mais une lettre d'une grandeur raisonnable, cette fois.

Duplessis prit la lettre des mains de la servante:

--Toujours une écriture de femme, dit-il; des pattes de mouche. Tiens!

ce n'est pas pour moi.

A Madame,

Madame Antoine Duplessis,

rue D'Aiguillon,

Québec.

--Pour moi? exclama Madame Duplessis, un peu surprise. Elle ouvrit la

lettre et lut:

Ma chère Madame Duplessis,

--Un jour, nous sortions toutes deux d'une maison pauvre où

gémissaient des orphelins qui vous appelaient leur mère,

vous m'avez montré un jeune homme qui rentrait dans une

église et vous m'avez dit: S'il y en avait plus comme

celui-là le bonheur du ménage serait moins problématique.

Suivons-le? vous demandai-je étourdiment; et nous allâmes

nous agenouiller auprès de lui, devant l'autel. Nos regards

se rencontrèrent et je ne sais quelle émotion j'éprouvai.

Nous sortîmes, il priait encore. Je sentais toujours le

rayon de son oeil mélancolique qui cherchait mon coeur.

Nous nous revîmes, vous le savez.

Nous nous aimions déjà. C'est à vous que nous devons notre

bonheur. Il sera ici, demain soir, lui, mais il y en aura un

autre, un autre choisi par mes parents. Notre paix est

menacée. Vont êtes de bons conseil, aidez-moi. Venez à notre

soirée pour m'empêcher de faire des coups de tête... ou de

coeur.

L'affaire Sougraine · 第 6 / 72 题