Je n’ai pas grandes relations sur la terre; et même, avant ce que je
vais vous raconter, je ne m’en savais pas encore. Je ne sais qui m’a mis
au monde et j’ai longtemps cherché quelque raison de continuer à ma vie.
Je suis descendu dans la rue, quêtant une détermination du dehors. Je
pensais que d’un premier apport devait dépendre ma destinée; car je ne
me suis pas fait moi-même, trop naturellement bon pour cela. Un premier
acte, je le savais, allait me motiver l’existence. Naturellement bon, je
l’ai dit, cet acte fut de ramasser à terre un mouchoir. Celui qui le
laissait tomber n’avait pu s’écarter que de trois pas encore; moi,
courant après lui, le lui remis. Il le prit sans paraître surpris;
non--la surprise fut la mienne quand je le vis me tendre une enveloppe,
celle-là même que voici.--Veuillez, dit-il en souriant, écrire ci-dessus
une adresse.--Laquelle? dis-je.--Celle, reprit-il, de quelqu’un.--Ce
disant il approcha de moi tout ce qu’il fallait pour écrire.--Mon désir
n’étant point de me soustraire à une motivation extérieure, je me
soumis. Mais, je vous l’ai bien dit, je n’ai pas grandes relations sur
la terre. Le nom que j’inscrivis, et qui vint je ne sais comment dans ma
tête, était pour moi celui d’un inconnu. Puis, ceci fait, je le saluai,
me croyant quitte, et j’allais m’écarter enfin, lorsque je reçus sur la
joue un épouvantable soufflet.
L’étonnement qu’il me causa ne me permit point de voir ce que devenait
mon gifleur. Quand je revins à moi, j’étais entouré d’une foule. Tous
parlaient. Certains s’étant saisis de moi me voulaient emporter jusqu’à
la pharmacie voisine. Je ne pus m’arracher de leurs soins qu’en
affirmant que je n’avais aucun mal, bien que mon nez saignât et que je
souffrisse cruellement de la mâchoire.
* * * * *
La tuméfaction de ma joue me retint huit jours à la chambre.
Je les passai à méditer:
Pourquoi m’a-t-il donné cette gifle?
Sans doute ce sera par erreur. Pourquoi m’en voudrait-il?
Je n’ai fait de mal à personne; personne ne m’en peut souhaiter; le mal
est quelque chose qu’on rend.
Et si ce n’est pas par erreur--pensai-je, car pour la première fois je
pensais. Si ce soufflet m’était bien destiné! D’ailleurs j’ajoutais: Eh!
qu’importe! par erreur ou non je l’ai reçu, ce soufflet, et... et le
rendrai-je?--Je vous l’ai dit, j’ai le naturel bon; et puis une chose me
gêne: celui qui m’a giflé était plus fort que moi.
Quand ma joue fut calmée et que je pus enfin sortir, je recherchai bien
mon gifleur; oui, mais ce fut pour l’éviter. D’ailleurs je ne le
rencontrai point, et si je l’évitai, ce fut sans le savoir.
Mais--et ce disant il s’inclinait vers Prométhée. Voyez comme
aujourd’hui tout s’enchaîne, tout se complique au lieu de
s’expliquer:--J’apprends que, grâce à mon soufflet, Monsieur a reçu cinq
cents francs...
--Ah! mais permettez! dit Damoclès.
--Je suis Coclès, Monsieur, dit-il saluant Damoclès;--Coclès! et je vous
dis mon nom, Damocle, certain que vous serez heureux de savoir à qui
vous devez votre aubaine...
--Mais...
--Oui.--Je sais: ne disons pas: à qui; disons: à la souffrance de qui...
Car sachez et n’oubliez pas que votre gain prenait sur ma misère...
--Mais...
--N’ergotez pas, je vous en prie. Entre votre gain et ma peine il y a
une relation; je ne sais pas laquelle,--mais il y a une relation...
--Mais, Monsieur...
--Ne m’appelez pas Monsieur.
--Mais, cher Coclès.
--Dites-moi: Cocle--simplement...
--Mais encore une fois, mon bon Cocle...
--Non, Monsieur--non, Damocle--et vous aurez beau dire, car je porte à
la joue la marque du soufflet encore... c’est une cicatrice que je vais
aussitôt vous montrer.
--La conversation devenait désagréablement personnelle. C’est ici que le
tact du garçon se fit jour.