Au mois de mai 189..., deux heures après-midi, on vit ceci qui put
paraître étrange:
Sur le boulevard qui mène de la Madeleine à l’Opéra, un monsieur gras,
entre deux âges, et que rien ne signalait d’ailleurs que sa peu commune
corpulence, fut abordé par un monsieur maigre, qui, souriant, et sans
songer à mal croyons-nous, remit au premier un mouchoir que celui-ci
venait de laisser tomber. Le monsieur corpulent remercia sans phrases et
allait continuer sa route quand, se ravisant, il se pencha vers le
maigre et dut lui demander un renseignement, que celui-ci dut lui
donner, car sortant aussitôt de sa poche une encre portative et des
plumes le monsieur gras les tendit sans plus de façons au monsieur
maigre, ainsi qu’une enveloppe qu’il tenait jusqu’alors à la main. Et
ceux qui passaient purent voir l’homme maigre y écrire aussitôt une
adresse.--Mais ici commence l’étrangeté de l’histoire, qu’aucun journal
pourtant ne consigna: le monsieur maigre, après avoir rendu la plume et
l’enveloppe, n’avait pas eu le temps de sourire un adieu, que le
monsieur gras, en guise de remercîment, lui colla brusquement sa main
sur la joue; puis sauta dans un fiacre et disparut, avant qu’aucun des
spectateurs attirés (j’en étais), revenu de sa surprise, n’ait eu l’idée
de l’arrêter.
J’ai su depuis que c’était Zeus, le banquier.
Le monsieur maigre, visiblement gêné par l’attention que lui prodiguait
le public, affirmait qu’il avait à peine senti la gifle, bien que le
sang sortît de ses narines et de sa lèvre déchirée. Il suppliait qu’on
voulût bien le laisser tranquille, et devant son insistance les
promeneurs finirent par s’écarter. Le lecteur nous permettra donc de ne
pas nous occuper plus, à présent, de quelqu’un qu’il reverra
suffisamment dans la suite.