LE SOLITAIRE DE LA FORÊT

Il pleut. La pluie fait un grand bruit, sur les feuilles, très haut. Je

ne la vois pas tomber. Elle suinte, elle pénètre, elle baigne toutes

choses. J’en profite pour écrire ces dernières lignes sur ma manière de

vivre. Je regrette d’avoir laissé à Singapour le cahier où j’ai consigné

les principaux événements de ma vie. Comme je rirais maintenant, de sa

complète stupidité, si je pouvais le relire! Comme je suis différent de

ce que j’ai été! Mais pourquoi s’en étonner? Les arbres perdent leur

écorce et les animaux leur poil. L’homme se dépouille aussi de ses

vieilles idées et il en acquiert de nouvelles qui sont plus jeunes et

plus solides.

J’habite la cabane de l’ascète Chumbul. Depuis combien de temps? Je ne

sais pas. Peut-être quelques jours, peut-être des semaines. En marchant

au hasard droit devant moi, au milieu d’un épais massif de nipas, de

pandanus et d’orchidées parasites, j’ai rencontré cette cabane faite de

branches grossièrement enfoncées dans le sol et jointes avec des lianes.

L’ascète Chumbul était assis à côté de la cabane, les jambes croisées,

en train de méditer. J’ai attendu qu’il ait fini, puis j’ai toussé

fortement pour éveiller son attention. Je me suis approché de lui et

j’ai compris, par le mouvement en avant de son buste, que sa tête avait

acquis cette pesanteur que la mort donne au crâne humain. J’ai creusé

une fosse au pied d’un nagah en fleurs, avec un bizarre outil que j’ai

trouvé dans la cabane et j’ai enterré l’ascète. J’avais tout d’abord

fabriqué une croix avec deux morceaux de bois et j’allais la piquer en

terre quand je me suis souvenu que l’ascète était bouddhiste et que cet

emblème l’aurait peut-être contrarié, s’il avait pu le voir.

Maintenant j’habite sa maison, à côté de son tombeau et, désireux de lui

rendre honneur de quelque manière, en échange de son hospitalité, je

répète matin et soir, devant le nagah qui l’abrite, cette sorte de

prière ou d’invocation que je lui ai entendue chanter dans le soir et

qui est revenue à ma mémoire:

--Om, Mani, Padmé, Aum.

Je n’imaginais pas qu’on pût être si bien, solitaire, au milieu d’une

immense, d’une profonde, d’une amicale, d’une maternelle forêt. Comme

cet ascète était avisé sous sa déplorable maigreur! Il avait trouvé la

meilleure manière de vivre. Je viens de penser, tout d’un coup, aux

milliers de sots qui montent en calèche l’avenue royale de Singapour,

qui échangent entre eux des saluts ou contemplent les magasins chinois

et je suis parti d’un éclat de rire si bruyant qu’il a presque couvert

le bruit de la pluie sur les feuilles.

* * * * *

Ce qui caractérise la vie dans la forêt, c’est le grand nombre des

occupations qui absorbent tout votre temps. Il faut trouver les

manguiers et les cocotiers pour sa nourriture, il faut atteindre la

rivière, dans un endroit où elle est profondément encaissée sous un

hermétique couvercle de feuilles et y puiser de l’eau avec la cruche de

Chumbul. Il faut ramasser des feuilles pour avoir une couche saine et de

jeunes branches pour reposer sa tête sur un oreiller agréable.

Puis je me suis mis en tête d’accomplir divers travaux. Il y a près de

la cabane plusieurs fourmilières auxquelles la pluie a causé de

terribles dommages. Je viens de voir des galeries souterraines mises à

jour et une foule d’ouvriers au corps étroit transportent avec de

grandes précautions de petits objets qui sont des larves, des sacs de

provisions ou des idoles peut-être. J’ai commencé des constructions de

bois au-dessus de ces fourmilières afin que la pluie se déversât à

droite et à gauche de leurs ouvertures et ne bouleversât plus les

demeures si laborieusement bâties.

Dans les branches d’un banian proche il y a plusieurs familles de singes

gibbons à mains blanches. J’ai observé que les nids qu’ils

construisaient en feuilles de fougères tressées n’étaient que des abris

médiocres contre la pluie, soit parce que ces singes n’étaient pas

naturellement ingénieux, soit parce qu’ils n’avaient reçu qu’une

tradition ancestrale insuffisante. Je profite de leur absence pour

m’élever de branche en branche et déposer au-dessus de ces nids une

sorte de toit solide en feuilles de palmier que j’ai attachées entre

elles.

J’ai eu la surprise de voir un matin, et de reconnaître un de ces

gibbons, suspendu à une branche très élevée. Il se livrait au soleil

levant à des exercices de trapèze et de saut périlleux qu’Ali le

Macassar avait enseigné à quelques gibbons de ma ménagerie. J’ai été

heureux de penser que celui-là avait rapidement trouvé une famille de sa

race pour l’accueillir.

J’ai passé plusieurs jours à monter et à descendre la rivière et j’ai

même suivi le cours de quelques ruisseaux qui y aboutissent dans

l’espoir de rencontrer des castors, car je ne cesse pas de penser à

celui que j’ai fait mourir en le privant de ses enfants. Des castors! Où

y a-t-il des castors? Avec quelle allégresse je les aiderais à creuser

leurs terriers, à bâtir leurs huttes, à cimenter leurs digues! J’ai même

été tenté de barrer à tout hasard un ruisseau afin de les attirer. Mais

j’ai réfléchi qu’ils n’étaient constructeurs de digues qu’en vertu de

savants calculs d’architecte et pour protéger leurs villes riveraines

des inondations. D’ailleurs la vue d’un homme les ferait fuir. Je ne

suis pas sûr de pouvoir payer la dette du castor.

Je cherche aussi des hérons et des perroquets sans savoir dans quelle

mesure je pourrai leur être utile. J’en aperçois quelquefois mais ils

s’enfuient aussitôt comme s’ils avaient une horreur extraordinaire de

moi.

Et je regrette de ne pas être un merveilleux musicien et de ne pas

posséder tous les instruments de musique de la Chine pour faire résonner

au coucher du soleil quelque suave kin, quelque divine raga et enchanter

d’une parfaite harmonie les délicats béos au plumage diapré qui abritent

sous les feuilles leur inconcevable sensibilité.

* * * * *

Eva m’a dit que cette forêt est une des plus anciennes de la terre et

qu’elle renferme de grands mystères.

Un de ces mystères doit être relatif à un éléphant étrange que j’ai

aperçu deux ou trois fois, tantôt cheminant avec lenteur dans un

sentier, tantôt arrachant de jeunes branches pour s’en nourrir. Il est

couleur de cendres et ressemble singulièrement à Jéhovah que j’ai tué.

Je pourrais même croire que c’est lui qui a échappé à mon coup de fusil

si je n’avais pas eu les échos de diverses plaintes de propriétaires de

Singapour arrivées à la résidence au sujet des émanations causées par

son cadavre. Cet éléphant n’est pas très craintif. Il gambade parfois

joyeusement, comme faisait Jéhovah quand il m’apercevait, et tout à

l’heure il s’est tenu immobile à une petite distance de moi, la trompe

basse, avec une tristesse infinie dans ses petits yeux. Je suis surpris

de la manière dont il glisse plutôt qu’il ne marche et dont il disparaît

tout à coup sans que je puisse savoir par où il est passé.

* * * * *

Ma merveilleuse faculté de sommeil me permet de m’endormir tout de suite

après le coucher du soleil. Mais cette nuit, je m’éveille brusquement et

je me dresse sur mon séant au milieu des feuilles de fougère dont je

recouvre mon corps comme d’une couverture pour éviter la fraîcheur

nocturne. J’entends, venant de très loin et se rapprochant, une voix qui

m’appelle.

C’est une voix à l’accent terrible que je reconnais sans l’avoir jamais

entendue pour celle qui, jadis, a appelé Eva dans le temple de Ganésa.

Elle tient du grognement et de l’aboiement, elle est triste et basse,

singulièrement inquiétante et elle domine les bruits du vent et

l’agitation frissonnante des arbres qui se rapprochent entre eux.

Parfois, cette voix est déchirante et d’autres fois elle a une

allégresse entraînante qui m’oblige presque à me dresser, à ouvrir la

porte et à m’élancer au dehors.

Mais je sens que si j’obéissais à la voix, ce n’est pas sur mes deux

pieds que je me mettrais à courir, c’est à quatre pattes comme les

bêtes. Elle vient de retentir dernière le massif de nipas et de pandanus

et j’ai failli répondre par un long hurlement de loup et j’ai hésité

pour savoir si je me mettrais à ramper comme un serpent ou à sautiller

par petits bonds comme un kangourou. Je suis demeuré à ma place, le cœur

battant. La voix a changé de direction comme si elle appartenait à un

être errant, à une âme en peine, à quelque bête surnaturelle possédant

un secret magique. Il y a une puissance d’attraction animale dans cette

voix et c’est à cette attraction qu’a obéi Eva.

Je résiste, tenant droite et haute ma tête d’homme. Mais je me surprends

à faire quelques gestes inhabituels. Je gratte le sol de la main comme

avec une patte. Je sens sur mon visage une grimace qui me fait

ressembler à un singe gibbon quand il est effrayé.

La voix s’éloigne. Je cherche quelle peut être sa signification, quelle

est sa puissance. A-t-elle résonné vraiment dans les nipas et les

pandanus, ou seulement dans mon âme? Y a-t-il dans ce délire de la vie

végétale qu’est la forêt une force désorganisatrice qui tend à faire

rétrograder l’homme dans l’échelle des êtres? Pourquoi cette voix

est-elle perceptible pour moi cette nuit, tandis qu’elle ne l’a pas été

la nuit du temple de Ganésa? L’ascète Chumbul ne devait pas l’entendre

et Eva l’a entendue. Peut-être un homme absolument matériel comme je

l’étais alors, un homme absolument dégagé de la matière comme l’était

l’ascète, n’avaient-ils pas les sens nécessaires pour être atteints par

la voix nocturne? Tandis que la jeune fille qui avait ouvert les portes

de son âme, l’homme qui avait délivré les animaux de la ménagerie

avaient tous les deux sans le savoir trouvé un chemin de communication

avec le monde inconnu où vibrait la voix étrange.

Je médite sur ces choses et je ne m’interromps que pour souhaiter avec

ardeur l’apparition du soleil levant.

Il vient enfin, plus tard qu’à son ordinaire, me semble-t-il.

Je fais quelques pas au dehors. J’aperçois le singe savant qui exécute

déjà ses exercices de trapèze et je pousse un cri de surprise. Au pied

du banian dont le tronc se dresse vis-à-vis de ma cabane, il y a une

petite statuette de terre cuite que quelqu’un a dû venir déposer là

pendant la nuit.

* * * * *

Je la regarde, je la tourne dans tous les sens. Cette statuette

représente une déesse inconnue, dans une pose de méditation. Le corps

est celui d’une femme, mais elle a une tête de truie et cette tête

animale dont les yeux sont tournés vers le ciel a une singulière

expression d’élévation et de bonté idéale.

Est-ce que Monsieur Muhcin ne m’avait pas parlé d’une certaine déesse

Dorjé-Pagmo qui avait justement cette tête-là, le jour où il me demanda

s’il n’y avait pas une lamaserie du femmes dans la montagne de Mérapi?

Cette statuette est-elle protectrice ou menaçante et qui a pu la déposer

là? Qui a découvert ma retraite? Il n’y a aucune trace visible de pas.

J’installe la statuette dans ma cabane et même je lui dresse un petit

autel avec quelques pierres.

* * * * *

J’ai passé la plus grande partie de ma journée à chercher des fruits

autres que des mangues car mon estomac commence à être las de cette

nourriture uniforme. Mais je n’ai trouvé ni arbre à sagou, ni jacks, ni

dourians. Dans l’espoir d’en rencontrer je suis allé très loin sur les

hauteurs en remontant le cours de la rivière, mais sans en quitter les

bords, car je tiens à retrouver la cabane et la statuette à tête de

truie qui constituent pour moi un foyer primitif.

J’ai marché sur un plateau où la végétation était moins abondante et il

m’a soudain semblé apercevoir, au milieu des rochers rougeâtres, un amas

de pierres de même couleur qui avaient l’air d’une bâtisse construite

par la main des hommes. Je me suis avancé et j’ai distingué une muraille

circulaire, une tour basse et carrée. Est-ce là la lamaserie de ces

nonnes bouddhistes dont Eva me parla et par lesquelles elle a pu être

recueillie, la nuit de sa fuite? La muraille s’incline sur la pente de

la montagne et je crois voir un jardin intérieur avec de vagues dessins

d’avenues. Mais je ne distingue aucune trace de vie, aucune silhouette

humaine, je n’ose m’approcher et je redescends par où je suis venu quand

le soleil va se coucher.

J’ai oublié la recherche des fruits et, comme les mangues m’écœurent, je

n’ai pas mangé et j’ai un peu de vertige. Je m’endors mais je me

réveille plusieurs fois. J’entends la voix nocturne, la voix animale, la

voix tentatrice qui m’appelle. Elle me dit de venir lamper au ruisseau

avec les bêtes, de grimper aux arbres, de chercher des proies pour les

mordre à pleines dents, mais il me semble que la voix est plus

lointaine, plus affaiblie et qu’elle diminue encore lorsque je touche de

mes mains la statuette de Dorjé-Pagmo sur son autel de pierre.

Une nouvelle surprise m’attend quand le jour se lève.

Il y a, à côté de ma porte, un vase de grès rempli d’une abondante

bouillie de riz cuit. Je la mange avec une extrême satisfaction, tout en

m’étonnant de son origine mystérieuse. Je me promets de faire le guet,

la nuit prochaine, pour savoir quel est l’être qui veille sur moi et

m’apporte tour à tour, l’image d’une déesse pour protéger mon esprit et

une bouillie de riz pour nourrir mon corps.

* * * * *

Ma faculté de sommeil est trop grande. Chaque soir je dépose devant ma

porte le vase de grès que j’ai vidé et chaque matin je le retrouve

plein. Mais je n’arrive pas à veiller suffisamment longtemps pour

découvrir quel est le protecteur silencieux qui n’hésite pas à

s’aventurer dans la forêt pendant la nuit et à en braver les dangers

pour m’apporter ma nourriture.

Je remonte presque chaque jour la rivière et je contemple de loin la

tour carrée de la lamaserie. A force de regarder aujourd’hui la pente de

la montagne comprise entre les murailles, il m’a semblé voir une

procession de silhouettes en robes rouges, une lente procession de

créatures recueillies. Est-ce que ce sont là les lamas rouges dont j’ai

entendu parler? les lamas femmes dont l’abbesse est une Khoutouktou?

Qu’est-ce que c’est qu’une Khoutouktou?

Mais en descendant la rivière, j’ai cru voir cette procession qui me

précédait et quand je me suis détourné il m’a bien semblé que je la

voyais disparaître avec lenteur dans un bois de palétuviers chevelus.

J’ai, ce jour-là, fait fortuitement la rencontre du temple de Ganésa et

je me suis rendu compte qu’il était assez proche de la lamaserie. Cela

rend plus vraisemblable l’hypothèse qu’Eva en fuyant a été recueillie

par les lamas.

J’ai marché dans les galeries, j’ai descendu les escaliers, j’ai

traversé la cour intérieure. J’ai vu les statues d’animaux, les

éléphants caparaçonnés, les pythons de marbre enroulés sur eux-mêmes,

les buffles à demi ensevelis sous les plantes parasites. Le mystère de

jadis était toujours là.

Les Ganésa dans leur cellule de pierre tendaient les mêmes objets avec

leurs quatre bras, au-dessus de leur gros ventre. Pourquoi ces objets

plutôt que d’autres? Je me suis creusé la cervelle pour trouver une

explication. Une conque, un disque, une massue, un lotus, pourquoi

Ganésa tend-il ces objets? Peut-être parce que l’abondance, le courage,

la force et la beauté sont les qualités que produit la sagesse en

méditation.

Mais comme la sagesse est impressionnante quand ses symboles sont

reproduits circulairement et qu’il y en a des centaines! J’ai été

soudain saisi d’un frisson et d’une éperdue envie de fuir.

Sur le chemin de ronde qui domine le monument, une confuse procession

rouge cheminait à travers les pierres.

* * * * *

Je me surprends à avoir de violents regrets relatifs aux livres. Il y a

des choses que j’aimerais savoir et que je saurais si j’avais lu. A quoi

peuvent bien penser ces nonnes et ces moines bouddhistes qui s’enferment

dans des couvents? Je sais pourquoi les nonnes et les moines de

l’Occident se sont volontairement retirés du monde et ont renoncé à ses

plaisirs. Ils obéissent à Notre-Seigneur Jésus-Christ qui le leur a

conseillé. Mais ces païens? Je me souviens qu’à Singapour les hommes les

plus honnêtes et les plus désintéressés étaient des bouddhistes. Je me

moquais d’eux parce qu’ils ne mangeaient pas d’animaux. Je disais en

parlant des Jésuites de Bukit-Timah: voilà de vrais prêtres! Ils

chassent, ils tuent comme moi et ils mangent le gibier avec des appétits

d’ogres. Le seul prêtre bouddhiste qu’il m’a été donné de connaître, je

l’ai tout de suite détesté et je l’ai fait condamner injustement comme

voleur. Maintenant le rohi-rohi a chanté pour moi, je ne voudrais pour

rien au monde manger de la chair d’un animal, et quel sacrifice ne

suis-je pas prêt à accomplir pour retrouver le lama au chapeau de paille

et lui poser quelques questions.

Je lui demanderais ce que les animaux sont, par rapport aux hommes,

qu’est-ce que c’est que cette histoire de réincarnation dont j’ai

entendu parler comme d’une croyance hindoue et que j’ai toujours

considérée comme une absurdité des païens. Je lui demanderais ce que

c’est qu’une Khoutouktou, ce que c’est qu’un lama et de me donner des

détails sur la personnalité de ce Manou qui a dit ou écrit cette phrase

que je n’ai pas oubliée:

--Celui qui a tué un chat, un geai bleu, une mangouste ou un lézard,

doit se retirer au milieu de la forêt et se consacrer à la vie des bêtes

jusqu’à ce qu’il soit purifié.

Je lui demanderais s’il est vrai, comme je le crois, qu’il y a des rois,

des prêtres et des sages parmi les animaux, c’est-à-dire des êtres plus

avancés que les autres dans l’évolution et si ce sont eux qui passent

les premiers dans le règne humain, de même que parmi les hommes, ceux

qui sont purs comme monsieur Muhcin atteindront un stade supérieur à

l’humanité bien avant ceux qui sont sots comme mon cousin, fats comme le

capitaine Giovanni, grossiers comme moi-même. J’ai connu un souverain

redoutable des bêtes, le tigre de Mérapi; un magicien versé dans la

science des envoûtements, le crapaud qui tua ma mère; un affectueux et

fidèle ami, un ange de délicatesse, l’éléphant Jéhovah. Je lui

demanderais dans quelle mesure il y a des récompenses et des châtiments

pour les vertus et les fautes animales, et si ce n’est pas nous qui,

avec notre impitoyable haine, rejetons les bêtes vers le mal dont elles

voudraient s’échapper. Je lui demanderais si la solitude dans la forêt,

prescrite par Manou, est suffisante pour la purification et si celui qui

a écorché ne doit pas être écorché, si celui qui a mangé ne doit pas

être mangé à son tour.

* * * * *

Je me suis retiré au milieu de la forêt et je commence à me purifier.

Le premier qui est venu est le babiroussa sauvage que la captivité avait

jeté dans le désespoir. J’étais assis devant la cabane quand il a paru

dans les buissons. Il a labouré le sol avec ses défenses. Il s’est tenu

immobile en me considérant, puis il est reparti avec une vitesse

inimaginable.

Mais il est revenu grogner et s’accroupir à quelque distance de moi. Je

sens qu’il n’a aucune terreur et même qu’il me manifeste l’amitié d’un

compagnon pour un autre compagnon de la forêt. Mais son amour de la

liberté est si grand qu’il préfère laisser un certain espace entre nous.

On ne sait jamais! a-t-il l’air de se dire. Il ne demeure jamais

longtemps. Il traverse les lianes enchevêtrées comme un bolide et à

chaque retour ses grognements ont quelque chose de plus familier.

Je me rappelle l’histoire de saint Antoine qui me fut contée dans mon

enfance. Cet ermite égyptien avait aussi un cochon pour ami dans sa

solitude. Est-ce dans la destinée de tous les ermites ou cela tient-il à

la parenté qui rend si proches l’espèce humaine et l’espèce porcine?

A cause de l’exemple du babiroussa le singe trapéziste est descendu de

branche en branche et a fini par élire domicile sur le toit de ma

cabane. Il s’y tient toute la journée et il ne le quitte que pour aller

précipitamment faire du trapèze et des sauts sur le banian, aux mêmes

heures régulières où Ali le Macassar apparaissait devant sa cage en

faisant claquer sa cravache.

Puis presque en même temps sont venus les opossums, une mangouste, des

orangs et un tapir de Bornéo. Je reconnais le tapir comme étant celui

qui m’a appartenu à ses rayures en zigzag, à sa queue trop courte, à son

nez trop long, à ses oreilles bordées de blanc. Il me regarde avec ses

petits yeux latéraux qui sont remplis de mélancolie. Il n’y a pas de

tapirs à Java. Celui-là a dû errer à travers la forêt, longer la

rivière, plonger dans ses eaux, car il est un peu amphibie, dans

l’espoir de rencontrer une créature faite à son image, avec une épaisse

peau comme la sienne, une queue minuscule, un nez mobile et trop long.

Il a besoin de ne plus être seul et il manifeste par de rauques

sifflements sa satisfaction de me rencontrer. Mais il s’appuie contre ma

cabane et j’ai peur qu’il ne la détruise par son poids. Je me hâte de

lui faire un petit tas de tendres feuilles de cassier dont je le sais

friand, afin de le faire changer de position.

Et d’autres animaux viennent encore. Des paons font de grandes étoiles

dans les buissons, des salanganes blanches volent au-dessus de ma tête,

un renard montre son museau curieux, un menura superbe à queue lyriforme

allonge son cou non loin de moi et la tortue de la rivière Tachylga,

reconnaissable aux caractères thibétains de son écaille, vient manger

des boulettes de riz que je pétris pour elle de mes mains.

* * * * *

Cette nuit, c’est la pleine lune. Elle s’est levée extraordinairement

tôt et elle découpe les branches des arbres, elle dessine les sentiers,

elle fait du ciel, de la terre et de la forêt, un grand paysage de

marbre glacé.

J’ai fait entrer dans la cabane, pour y dormir à côté de moi, un jeune

opossum roux que sa famille a oublié en s’en allant chercher un coin

commode pour passer la nuit. Il s’est installé au pied de la statuette

de la déesse, mais de temps en temps il vient se poser sur ma poitrine

et il la gratte avec la patte comme s’il voulait y faire un trou. Je me

réveille et je me réjouis de ce réveil que je prolonge le plus longtemps

possible, dans l’espoir qu’il me permettra de découvrir quel est le

mystérieux porteur de riz.

Et comme je guette le silence à travers les fentes de ma cabane, je suis

enfin exaucé.

Le pas que j’entends est très léger. C’est celui d’un homme qui marche

doucement sans chercher à déguiser le bruit qu’il fait. Je le vois

écarter les lianes de la main droite. Sa main gauche tient une jarre

suspendue à une courroie. Il est vêtu d’une robe de cotonnade rouge

qu’une ceinture serre au milieu du corps et je crois bien qu’il porte

sous cette robe un pantalon européen ridiculement court. Il n’y a aucun

mystère dans son allure. Il s’avance comme un homme qui accomplit une

tâche simple et quotidienne, il verse dans la jarre qui est devant la

cabane le contenu de celle qu’il apporte. Il le fait méticuleusement. Il

la retourne jusqu’à ce que le dernier grain de riz soit tombé et il s’en

va comme il est venu, en balançant, au bout de la courroie, la jarre

vide.

C’est lui. Je viens de le reconnaître. C’est le lama que j’ai fait

condamner à la prison. Mais d’où vient que je ne m’élance pas sur ses

traces et que je ne tombe pas à ses genoux pour lui demander pardon?

Je demeure à ma place, la main posée sur le cou du petit opossum et une

grande joie m’emplit: le cœur. Je sens que les paroles entre nous sont

inutiles et qu’il y a dans le don nocturne du riz une fraternité qui n’a

pas besoin de langage pour être exprimée, un pardon silencieux comme

Dieu lui-même n’en donnerait pas de meilleur et qui ne demande pas de

remerciements.

Cette nuit-là je ne me suis pas rendormi.

* * * * *

Le crayon avec lequel j’écris va être entièrement usé et je vais avoir

rempli bientôt le dernier feuillet de mon carnet. A quoi bon écrire,

d’ailleurs? J’ai appris en écrivant ce qui m’arrivait et ce que

j’éprouvais, tout ce que j’étais susceptible de m’enseigner à moi-même.

Je déposerai ces feuillets ici pour que ceux qui me cherchent les

trouvent et puissent déduire par cette lecture que leur recherche est

inutile et importune. Car on me cherche. J’ai entendu ces nostalgiques

bruits de tam-tam où il y a des souvenirs de fêtes d’enfance et des

évocations d’Eva perdue. Cette cabane est trop proche des endroits où

vivent les hommes. Demain matin je me mettrai en marche vers le sommet

du mont Mérapi où est le cratère d’un volcan et qui passe pour

inaccessible.

* * * * *

Je suis né des bêtes, ce sont elles qui m’ont engendré. Elles se

tiennent au delà de mon père et de ma mère qui appartenaient à la race

des hommes et je les vois toutes qui me font des signes. Que de poils,

que de plumes et que de nageoires! Mes ancêtres sont réunis autour de

moi, ils lèvent des trompes, ils font claquer des mâchoires, vibrer des

antennes, crépiter des mandibules. Je distingue le geste de prière de

leurs mains palmées, je devine sous des rotondités de crânes l’effort de

pensées patientes. Tous ils ont été laborieux à leur manière, ils ont

mis au monde une espérance. Le crocodile sous les vases des fleuves, le

singe dans son domaine d’écorces et de feuilles, l’oiseau dans l’air, le

fauve dans son mystérieux charnier, la taupe dans ses ténèbres

souterraines, chacun a inconsciemment formulé le désir de vivre sous une

enveloppe plus parfaite, avec des organes plus compliqués, deux jambes

seulement, pas de poils et pas de plumes, une tête d’homme. Je suis

l’enfant entrevu dans ces méditations millénaires, je suis le dernier

mot de la bête, ce que l’effort terrestre a eu tant de peine à modeler,

je suis la bête elle-même dans sa dernière incarnation.

Je vous aime, ô mes parents porteurs d’écailles; vous qui avez quatre

pattes pour marcher, vous qui avez d’épaisses fourrures et ne pouvez les

ôter s’il fait chaud, vous qui êtes nus et n’avez pas l’ingéniosité de

vous recouvrir de vêtements, vous dont le principal souci est la

nourriture de chaque jour, vous à qui la nature a fait des becs pesants,

des bosses difformes, des cornes embarrassantes, des cous

disproportionnés, je vous aime pour l’insouciance, pour la résignation,

pour la fidélité qui sont vos vertus essentielles, le présent que j’ai

reçu de vous et dont j’ai fait si peu de cas.

J’ai franchi, pour vivre à vos côtés, la porte des hauts ébéniers qui se

dressent au seuil de la forêt et je suis entré dans le royaume de mes

pères. Ma haine s’est changée en amour et je comprends ce qui m’était

demeuré caché. J’entends des paroles pleines de tendresse dans les

jacassements des perroquets; je vois des élégances incomparables et un

merveilleux sentiment de la beauté dans la grâce un peu maniérée avec

laquelle le geai bleu lisse ses plumes; je pénètre les entretiens

philosophiques des immobiles marabouts et je demeure plein de respect

devant le sentiment de la mort que révèlent les enterrements des

fourmis.

O mes parents, au cœur si vaste et si simple, je jure de ne plus me

servir de mon intelligence qui est la vôtre pour vous détruire. Votre

vie sera désormais à mes yeux aussi précieuse que la mienne. Mais comme

la chose la plus naturelle est difficile à réaliser! Me voilà rempli de

scrupules. Comment me délivrer de l’importunité du moustique avec assez

de délicatesse pour ne pas lui donner la mort? Mon Dieu! N’ai-je pas

tout à l’heure écrasé un ciron inoffensif qui passait sur la pierre où

j’ai posé le pied! Et si je respire avec force, n’y a-t-il pas de

minuscules et innocentes créatures que je projette loin du soleil, dans

les ténèbres de mes organes, et qui y périront injustement?

Le mystère du tigre · 第 28 / 34 题