J’avais vu pour la première fois Eva au moment où elle descendait par
une échelle. Je vis pour la première fois Inès au moment où elle montait
un escalier, le grand escalier de pierre de l’hôtel du résident.
Elle avait une robe noire à franges d’or si extraordinairement
décolletée que je me demandai par quel miracle elle pouvait tenir aux
épaules et je pensai tout de suite à la robe de la princesse Sekartaji.
De lourdes tresses où une rose était piquée faisaient un cadre sombre au
visage d’Inès qui exprimait une mutinerie joyeuse en même temps qu’une
autorité souveraine. Elle s’avançait avec une aisance parfaite dans sa
demi-nudité, lançant des sourires à droite et à gauche et ayant l’air de
chercher quelqu’un du regard.
Je sus par la suite qu’Inès n’avait donné rendez-vous à personne à cette
soirée du résident, mais que c’était son habitude éternelle, en quelque
lieu qu’elle fût, d’être en quête d’un Français, car les Français
réalisaient pour elle l’arbitraire idéal d’amour qu’elle s’était formé.
J’ignorais alors cette particularité.
J’avais quelquefois rencontré Inès sous les palmiers de l’avenue royale,
dans une calèche à deux chevaux blancs, et elle avait toujours fait
semblant d’ignorer mon existence.
Je savais qu’elle était Portugaise d’origine, qu’elle appartenait à
l’illustre famille des Almeida et qu’elle était veuve d’un général
anglais qui avait habité Batavia, puis Singapour. Bien que ruinée, elle
menait grand train. On disait qu’elle avait contribué à la mort de son
mari par ses folles dépenses et sa conduite irrégulière, mais j’ai
coutume de ne pas ajouter foi aux propos qui circulent sur les femmes.
Personne ne parlait d’elle sans ajouter avec respect: C’est une Almeida!
J’étais accoudé sur la balustrade de pierre de l’escalier, quand elle
monta, promenant à droite et à gauche la lumière de ses yeux noirs. Elle
cherchait visiblement quelqu’un. Sait-on jamais avec les femmes, et même
avec les Almeida? Je ne pus m’empêcher de faire un pas en avant.
Nous nous trouvâmes nez à nez. Elle me jeta un regard glacé en me
toisant des pieds à la tête. Je sentis un formidable afflux de sang à
mon visage et je devins ridiculement cramoisi. A cet instant le souffle
d’un des grands pankas de paille qu’agitait près de nous un nègre en
uniforme fit se détacher un pétale de la rose qu’Inès avait dans ses
cheveux et ce pétale vint se poser entre mes deux yeux.
Je les fermai une seconde. Quand je les rouvris le résident s’avançait
la main tendue vers Inès qui, souriante, disparut avec lui dans la
foule.
La soirée était donnée en l’honneur de l’amiral Rowley qui se rendait au
Japon sur la _Batailleuse_ et l’élite de Singapour y avait été conviée.
Je ne parais d’habitude dans ces sortes de fêtes que pour m’y montrer,
affirmer à tout le monde et à moi-même que je suis un membre de l’élite
élégante et riche. Je me hâte de partir dès que j’ai été vu et que ma
présence a été commentée.
Je restai ce soir-là. Je passai mon temps à suivre, de groupe en groupe,
la merveilleuse Inès. Contrairement à mon habitude, je n’avais pas
sommeil. Le sillage de la robe noire à franges d’or possédait une vertu
qui surexcitait mes nerfs.
Inès affectait de ne pas me remarquer, mais j’étais sûr qu’elle m’avait
remarqué, car parfois elle me lançait un regard où il y avait une ironie
que je ne pouvais pas m’expliquer. J’en éprouvai du dépit et brusquement
je décidai de partir. Il était très tard. Les salons de la résidence
s’étaient vidés. Les nègres du vestiaire sommeillaient.
Arrivé sur le seuil de la porte, je m’aperçus qu’il pleuvait. Ma maison
était assez éloignée et je n’avais qu’un mince habit neuf qu’il me
déplaisait de voir déformer. Je restai une ou deux minutes immobile,
écoutant le bruit que faisaient les larges gouttes de pluie sur les
feuilles des palmiers de la place.
--Tiens, il pleut, dit une voix derrière moi.
Je me retournai. J’étais à nouveau face à face avec Inès, comme je
l’avais été au commencement de la soirée quand elle montait l’escalier
de pierre. Je me sentis rougir avec la même force et je la regardai
fixement, cherchant une phrase que je ne trouvais pas et essayant de
dissimuler ma gêne par une attitude pleine de désinvolture.
--Vous me faites rougir, en me regardant aussi fixement, dit-elle avec
bienveillance.
Elle ne rougissait pas le moins du monde et je trouvai que l’action
d’assumer ma rougeur était une preuve de grand tact.
Dans la même minute où les deux chevaux blancs de sa voiture
s’arrêtaient devant la porte, une brusque trombe d’eau s’abattit en
rafale sur la place et un souffle de tempête fit claquer, au loin, des
volets, agita des branches, me lança de la pluie à la figure. Un Chinois
en costume blanc avait bondi et tenait la portière ouverte.
--Il serait peu chrétien de ne pas vous ramener chez vous avec ce temps,
dit Inès. Suivez-moi.
Cette dernière parole fut dite comme un ordre. Avant que j’aie pu
répondre, elle avait serré un grand châle de soie neigeuse sur ses
épaules et elle s’était précipitée dans sa voiture où je la rejoignis.
Inès ne m’avait pas demandé mon adresse. Je ne pouvais douter qu’elle ne
me connût de réputation. Mais la confirmation de ma célébrité me fut
très agréable. Je ne sais quelle phrase je balbutiai pour la remercier,
mais Inès n’y attacha aucune importance et comme son châle avait été
mouillé par la pluie, elle l’ôta.
Cela contribua à brouiller mes idées.
--Je crois qu’il n’y avait pas un seul Français à la soirée du résident,
dit Inès, faisant allusion à une préoccupation constante chez elle. Les
Français voyagent si peu! N’êtes-vous pas d’une famille française?
Je lui dis que non en m’efforçant de faire l’éloge du peuple hollandais.
Mais cela ne parut pas l’intéresser. Je remarquai rapidement qu’elle ne
prêtait qu’une oreille distraite à ce que je disais.
Tout d’un coup elle se mit à me parler d’Eva. Elle l’avait beaucoup
connue, me dit-elle, deux ans auparavant, quand les Varoga avaient passé
un hiver à Batavia.
Cette pauvre Eva qui avait un goût si passionné de la vie! Ah! elle
n’avait pas peur de se compromettre! Le monde est si méchant! Mais n’y
avait-il pas de la faute de son père qui fumait sans cesse et ne
s’occupait pas d’elle? L’histoire du fils du consul américain lui avait
fait beaucoup de tort. Et aussi celle du prince Javanais que personne
n’avait ignorée. Comment monsieur Varoga avait-il été assez naïf pour ne
pas s’apercevoir que le descendant des anciens empereurs de Java s’était
déguisé en domestique par amour? Toutefois, on était obligé de le
reconnaître, les Français n’intéressaient pas Eva. Quelle bizarre nature
avec cela! Quelle bizarre double nature! Cette assoiffée de sensations,
n’avait-elle pas parlé plusieurs fois à Inès elle-même, de son désir de
se convertir au Bouddhisme? Comment expliquer une telle dualité?
Et Inès insista vivement pour entendre mon explication personnelle.
Je ne pus en fournir. Je ne comprenais pas bien. Je souffrais des
souvenirs qui revenaient à ma mémoire. J’étais grisé par un parfum
délicat de femme un peu lasse et de rose fanée. Il me venait un
alanguissement, une envie de tendresse voluptueuse, et il me semblait
que les chevaux blancs nous emportaient, au claquement de la pluie, dans
une solitude de rêve.
Je répétai machinalement:
--Bouddhiste! quelle pitié!
C’était le prince Javanais qui l’avait poussée dans cette voie.
D’ailleurs, il y avait deux lamaseries dans les environs de
l’indigoterie de Monsieur Varoga et Eva aimait à s’entretenir avec des
lamas femmes qui portent des robes rouges et doivent être d’une
extraordinaire malpropreté. Durant un temps, Eva faisait ses confidences
à Inès. Eh bien! Eva aimait par-dessus tout le plaisir. Elle préférait
chez un homme un beau physique à une grande intelligence. Elle l’avait
souvent montré d’ailleurs!
Et là-dessus Inès eut un regard de côté qui voulait dire: vous en savez
quelque chose! et que je trouvai déplacé. Mais j’entendais tout, comme à
travers un songe.
C’était là un problème bien curieux qu’une femme douée--ici Inès
s’arrêta et reprit après un silence en appuyant sur chaque
syllabe--d’autant de tempérament qu’Eva, pût avoir des désirs de vie
religieuse, fût une mystique et non pas une mystique chrétienne, mais
une mystique hindoue.
Il y avait longtemps qu’Eva ne pratiquait plus sa religion. Elle avait
des talismans thibétains et des sachets bénis par des saints, habitants
de l’Himalaya. Des folies, de pures folies! Inès s’était presque fâchée
avec elle, car on peut tout faire, n’est-ce pas? mais il ne faut pas
toucher à ce qui est sacré.
Si moi, personnellement, témoin de tout le drame, je n’avais pas été sûr
de la mort d’Eva, si je n’en avais pas eu des preuves formelles, Inès
considérait comme possible qu’elle fût, à l’heure actuelle,
volontairement enfermée dans un couvent de nonnes bouddhistes.
Je sais combien il faut peu tenir compte des divagations des femmes
quand elles parlent les unes des autres. Inès avait dû prendre les
boutades d’Eva pour des réalités. J’avais eu assez de conversations avec
Eva et j’étais assez perspicace pour m’être rendu compte d’un penchant
religieux aussi saugrenu, s’il avait existé dans son âme.
Le cocher avait dû faire un détour, car nous aurions dû être arrivés
devant chez moi depuis longtemps.
Avec une habileté extrême et une opportunité dans laquelle j’excelle,
j’avais pris la main d’Inès et elle ne l’avait pas retirée. La pluie
faisait des dessins mystérieux dans les carreaux. Je sentais que nous
traversions des quartiers morts. Un je ne sais quoi de fluide et
d’insaisissable faisait pressentir la venue prochaine de l’aurore. Je
respirais l’haleine tiède d’Inès et son amour de la vie se communiquait
à moi par la main que je serrais. Elle avait cessé de parler et il me
sembla qu’elle allait défaillir.
Tout d’un coup, elle dit:
--Nous sommes arrivés.
La voiture s’était arrêtée. Je vis la grille d’un jardin, une villa
inconnue.
Légère, Inès sauta de la voiture et fit en courant les quelques pas qui
la séparaient de la porte d’entrée.
Je faillis dire: Ce n’est pas là ma maison!
Mais je m’arrêtai.
Ma préoccupation dominante était de me conduire en galant homme et de ne
pas me livrer à quelque grossière tentative. La nuit du temple de Ganésa
m’avait donné une terrible leçon.
--Eh bien! venez! dit la voix d’Inès avec une nuance d’impatience.
Je la rejoignis. Nous étions dans une pièce dont le plancher était
recouvert de nattes et de coussins et qu’éclairait, d’une manière
confuse, une lampe à huile. Des laques luisaient sur les murs. Un grand
parasol orange et vert était suspendu au plafond.
J’entendis du dehors la voiture qui s’éloignait.
--Je rentrerai à pied, en me promenant, dis-je, dès que la pluie sera un
peu calmée.
Je pensais montrer de la délicatesse par ces paroles. Inès referma
brusquement la porte puis, avec lenteur, elle ôta son châle qu’elle
avait remis pour regagner la villa.
--Mon châle est tout mouillé, dit-elle.
Elle fit deux ou trois pas et je remarquai qu’elle avait quelque chose
de félin dans le mouvement des épaules qui la faisait ressembler à une
panthère.
Elle revint vers moi, en souriant un peu ironiquement.
--Avez-vous une cigarette? dit-elle.
Je cherchai fébrilement mon étui.
--Voilà du feu, et elle fit craquer une allumette qu’elle me tendit.
Elle était tout près de moi et il me sembla qu’elle m’offrait aussi ses
lèvres.
Je soufflai l’allumette. J’allais prendre Inès dans mes bras, mais au
moment où la palpitation de la flamme s’éteignit, je vis un homme à gros
ventre et à tête d’éléphant qui me regardait. Je sentais que les lèvres
d’Inès étaient humides et chaudes. Mais je me refusai à y penser.
Nous fumâmes en silence.
Par un de ces brusques caprices qui lui sont familiers, la pluie
s’arrêta tout à coup.
--Je vais rentrer en me promenant, tout doucement, dis-je encore.
Une légère lumière blafarde teintait les choses au dehors. Je vis dans
le jardin de grands champakas rouges que l’eau alourdissait et faisait
pencher. Inès m’accompagna jusqu’à la grille en marchant sur la pointe
des pieds pour ne pas mouiller ses petits souliers.
Je la saisis brusquement et elle se laissa aller contre moi sans
résister. J’eus, durant une seconde, sa bouche mouvante sous la mienne.
Mais des voix retentirent. Un groupe de coolies s’avançait avec une
lanterne.
Nous nous séparâmes et je portai la main d’Inès à mes lèvres.
--Et moi qui vous demandais si vous étiez Français, dit-elle en riant,
au moment où je m’éloignais. Ah! non, vous ne l’êtes pas du tout.