LA SOUFFRANCE DES BÊTES

Ma haine pour les bêtes augmenta d’autant plus que je la consolidai de

tout mon amour pour Eva et de mes sentiments de piété filiale.

Je fis venir de Malacca une vieille Malaise, célèbre pour sa

connaissance des poisons, et je lui achetai quelques-uns de ses secrets.

Je tirai, avec sa collaboration, de certaines herbes et des huiles de

certains poissons, des substances vénéneuses qui avaient la propriété de

faire souffrir, sans causer la mort.

Avec une joie amère et profonde, je fabriquai des mélanges subtils, je

composai des ingrédients dévorateurs d’intestins animaux et je les

glissai dans des boulettes de farine soigneusement cuites. J’empoisonnai

tous mes serpents.

J’en avais une incomparable collection.

Je possédais des orvets délicats, de couleur métallique avec des reflets

d’étain et de cuivre; des typhlops pareils à des aiguilles et si petits

qu’on les aurait pris pour des vers, s’il n’y avait pas eu le bruit de

leurs crocs minuscules; des pythons pareils à des troncs d’arbres; des

eryx de Thébaïde avec des plaques jaunes et noires régulières qui

faisaient penser à un damier roulé autour d’un bâton; des amphisbènes au

corps cylindrique et à la tête obtuse; des cobras de toutes sortes; des

najas à coiffe; des serpents cornus; des serpents à lunettes; des

serpents danseurs et un tortrix phénomène avec une langue démesurée dans

une tête de mouton.

Très peu moururent. La science de ma vieille femme de Malacca était

grande. Je ne pus malheureusement contempler, comme je le désirais, les

souffrances de mes ennemis ophidiens. La douleur provoquait des

bondissements, des soubresauts redoutables. Il fallut attacher avec des

cordes les couvercles des baquets où vivaient les serpents et je dus me

contenter du bruit des sifflements et du désespoir des coups de queue.

Les enfants de Singapour obtenaient une pièce d’argent par tête de

crapaud qu’ils m’apportaient. J’en avais réuni un grand nombre. Je

venais d’acheter au maître d’équipage d’un vaisseau qui arrivait

d’Amérique, une famille de pipas qui sont de curieux crapauds à tête

triangulaire, avec un long cou doué d’une certaine sveltesse.

Je leur fis subir le même sort qu’à mes serpents.

Ali ayant enfermé par hasard dans une cage un de ces pipas avec une

grosse couleuvre, je fus témoin de la terreur du pipa qui allongea son

cou tremblant jusqu’à le briser et mourut d’épouvante, avant d’être

absorbé par la couleuvre.

Cela me donna l’idée d’un nouveau supplice; celui de l’épouvante.

J’enfermai les faibles avec les forts, je mis face à face des victimes

et des bourreaux. Je fis manger les crapauds par les serpents. Puis je

livrai mes serpents à mes jabirus à long bec, à mes savacous à bec large

et court, à mes marabouts au bec en couteau, à mes agamis au bec en fer

de sabre. Je me délectai au craquement des épines dorsales, au

froissement des écailles, au broiement des têtes plates.

Mon esprit subit une singulière évolution.

L’œil sanguinolent du tigre, la mort des serpents et des crapauds, après

la douleur du poison, cela ne me parut pas suffisant. Je voulus faire

souffrir toutes les bêtes, car je sentais qu’il y avait un lien de

parenté étroite entre les espèces les plus différentes.

J’enflammai, une fois, le plumage d’un héron qui m’avait déplu et je le

fis courir comme une torche oiseau dans une cour où je l’avais enfermé.

Je fus irrité, jusqu’à en être réveillé la nuit, par l’intelligence d’un

couple de singes cynocéphales du Siam et de leurs enfants.

Ils étaient de grande taille. Ils habitaient une hutte au fond du

jardin, buvaient et mangeaient à la manière des hommes, faisaient de

petits travaux sur les indications de mes employés, étaient toujours

aimables et doux. Chaque soir, à la minute où le soleil disparaît sur

les rochers des îles Carimons, chaque matin, au moment où il se lève sur

les rivages feuillus de Battam et la mer de Chine, ils poussaient des

cris, ils se tenaient debout et il y avait dans leurs gesticulations

quelque chose de sacré qui faisait penser aux rites d’un culte primitif.

J’avais nié longtemps que des animaux pussent adorer le soleil. Je

m’étais moqué des voyageurs qui m’avaient raconté que dans le haut Siam,

ils avaient été témoins, à l’orée des grandes forêts, de véritables

cérémonies cultuelles accomplies au lever du jour, par le peuple des

singes.

Je vis de mes yeux, une scène qui ne me laissa aucun doute à cet égard.

Je m’étais levé un matin plus tôt qu’à l’ordinaire et j’eus l’idée de

guetter ma famille de cynocéphales. Je les aperçus dans le crépuscule

auroral, sortant de leur hutte et se disposant en demi-cercle

silencieusement. Lorsque le premier rayon du soleil atteignit le sommet

du plus haut palmier du jardin, le père de famille, dont les yeux

étaient tournés vers le palmier, leva les deux bras et à ce signal ils

poussèrent tous ensemble un cri où il y avait une gravité inaccoutumée.

Mais alors, soit par oubli des rites, soit par puérilité naturelle, le

plus petit des singes, qui était un enfant, quittant la place qui lui

avait été désignée, se mit à faire deux ou trois gambades et à se

frotter plaisamment le dessus du crâne. Une grande consternation

s’empara de toute la famille et le père saisissant son fils par le cou,

du revers de la main lui administra une sévère correction, puis le lança

dans la hutte où ses gémissements m’apprirent jusqu’au soir qu’il était

enfermé par ordre paternel.

Je ne pensais jamais à Dieu et ne pratiquais pas la religion protestante

dans laquelle j’avais été élevé, mais j’attribuais aux religions, en

général, une supériorité vers laquelle je me refusais à m’élever. Je ne

pus supporter l’idée que ces créatures de la forêt participaient d’un

idéal que je m’étais interdit.

Le soir même, je déposai une jatte pleine de vin et d’alcool de riz au

seuil de la hutte des cynocéphales et je recommençai le lendemain, et

les jours suivants.

Les effets s’en firent sentir rapidement. Les singes vécurent dans

l’ivresse et perdirent les qualités qui les faisaient aimer. Au lieu de

provoquer l’admiration par leur vive intelligence et leur fantaisie ils

devinrent des bouffons ridicules dont s’amusait tout le personnel de ma

maison. Ils cessèrent de balayer et de faire des commissions. Ils se

mirent à voler et leur douceur se changea en méchanceté.

Je vins les guetter à nouveau, au lever du soleil. Ils ne se tenaient

plus droits. Ils ne poussaient plus de cris rythmés. Ils couraient en se

donnant des coups réciproquement autour de l’auge vide où avait été le

vin et ils en léchaient les parois. Le Dieu qui commençait à naître dans

leur âme était mort.

Je souffris aussi à cause de l’amitié d’un affreux chien jaune, sans

race, et d’un lion.

Un de mes employés avait mis le chien dans la cage du fauve pour voir

comment il serait dévoré. A sa grande surprise, le chien n’avait montré

aucune terreur et le lion aucune envie de dévorer cette proie. Ils

avaient joué ensemble et dormi à la fin, l’un dans les pattes de

l’autre. On parla de cette amitié dans Singapour et beaucoup de gens

vinrent voir les deux animaux dans la même cage.

Comme le chien prélevait sa nourriture sur la part du lion, sans

provoquer la moindre colère de son compagnon, il fit des excès de viande

et contracta une sorte de gale. Je simulai pour cette maladie un profond

dégoût et j’en pris prétexte pour faire tuer le chien.

Désireux de me prouver à moi-même que les animaux n’étaient pas capables

d’un vrai sentiment amical, je me procurai, le lendemain, un chien

jaune, de la même taille que le premier et à peu près semblable et je le

fis placer dans la cage du lion.

Mais celui-ci entra dans une terrible colère. Il mit à mort, d’un coup

de griffe cette caricature d’ami et il rugit longtemps désespérément à

cause du souvenir de la bête galeuse que l’on avait arrachée à son

affection.

Un castor apprivoisé s’était construit une habitation en terre d’un

confortable extraordinaire. Il y avait transporté deux petits chats

trouvés je ne sais où et il les avait élevés avec sollicitude.

Mademoiselle Whampoa étant venue voir de nouveaux animaux que j’avais

reçus d’Afrique, remarqua les petits chats qui étaient recouverts d’une

fourrure splendide.

Je me hâtai de les lui offrir, non pour lui faire plaisir, car je

trouvais que cette jeune Chinoise riche était ridicule par l’affectation

de ses connaissances littéraires, mais dans le but de séparer le castor

de ses enfants d’adoption. Elle emporta les petits chats. La maison des

Whampoa était de l’autre côté de la rivière, derrière le quartier

chinois. Une haute muraille la séparait du faubourg.

Il y avait le lendemain matin au pied de cette haute muraille un castor

désespéré qui avait traversé Singapour en gémissant et que lapidèrent

les enfants.

Je me plus à torturer des béos.

Les béos sont de petits oiseaux très rares qui ont dans leur plumage

toutes les couleurs du prisme. Ils possèdent des nerfs d’une si

incroyable délicatesse que la vue d’un peu de sang répandu suffit pour

les faire mourir. Ils ont reçu le don de la connaissance musicale, et

ils souffrent et tombent en pâmoison, s’ils entendent jouer faux.

J’en avais une demi-douzaine que j’avais payés très cher. Comme ils

étaient originaires de la Chine du Nord, je pensai que la musique

chinoise était celle à laquelle ils devaient être le plus sensibles.

Je louai un joueur de raga avec l’ordre de jouer aux béos des airs

affreusement faux, de gratter son instrument d’une façon discordante.

Les oiseaux musiciens crièrent d’abord comme s’ils étaient traversés par

des aiguilles. L’un d’eux perdit la raison et se noya volontairement

dans le bol où il buvait. Les autres expirèrent par le déchirement de

leurs nerfs et je regardai avec satisfaction la mort parcourir ces

petits arcs-en-ciel de plumes.

Ma haine des bêtes me poussa à augmenter ma ménagerie d’une collection

de monstres comme si je trouvais dans la déformation des espèces

animales une satisfaction à cette haine.

Je me procurai un cheval nain d’Islande et un de ces ânes rarissimes,

nain aussi, qu’on ne trouve que dans les îles Andaman où ils vivent à

l’état sauvage.

Ils étaient tous les deux de la hauteur d’un chien de moyenne taille. Le

cheval avait une queue démesurée, l’âne d’extraordinaires oreilles qui

tombaient presque sur ses pieds. J’achetai, au poids de l’or, un renard

de l’Australie orientale dont la queue forme un large parasol velu sous

lequel il dort, abrité du soleil; une chauve-souris vampire dont la tête

ressemblait à celle d’un philosophe chinois et qui avait de longues

moustaches tombantes et une tortue platysterne de la rivière Tachylga

qui avait un crâne dur comme une pierre et une carapace molle sur

laquelle étaient gravés très nettement des caractères thibétains.

Ali le Macassar fit un voyage dans les Célèbes et à l’île Komodo, lieu

sauvage où vivent encore des représentants d’espèces disparues. Il eut

le bonheur de capturer un zanglodon, sorte de poisson-lézard qui peut

courir sur deux petites pattes de derrière presque aussi vite qu’un

homme, un stégosaure, sorte de poisson porc-épic à bec crochu et un

moas, autruche ridicule avec des yeux exorbités et pareils à des boules

de lait.

J’aménageai dans de vastes aquariums toutes les espèces curieuses de

l’univers sous-marin, des scorpènes blanches et cornues, des pelors

filamenteux, des monocentres du Japon, des rémoras à ventouses, des

simoksokas à marteau, des narwals à épée, des lamentins avec des

mamelles féminines et des ébauches de bras humains.

Mais j’apportais dans ma passion de collectionneur une volonté de

déformation. Je coupai une oreille de l’âne nain, une seule; je rasai un

côté des moustaches de la chauve-souris vampire, un seul côté; je

dénaturai les caractères Thibétains de la tortue platysterne; je sciai

des cornes, teignis des poils et inventai des appareils pour déformer

les fils des monstres et les rendre plus monstrueux.

Je crois qu’à cette époque de ma vie, la douleur causée par la mort

d’Eva et ma soif de vengeance troublèrent un peu mon esprit. Je fis

mille imprudences. J’entrai dans les cages des animaux les plus féroces,

avec ma cravache pour seule arme. Je luttai corps à corps avec un ours

blanc. Je fis travailler une bande de douze hyènes qui sont les bêtes

les plus foncièrement stupides et mauvaises de la création. Je séparai

deux jaguars mâles en train de se battre et il n’y eut que la cage du

tigre de Mérapi où je ne pénétrai pas, car je savais avec certitude que

mon pouvoir de maître expirait là et que, dès que j’en aurais franchi la

porte, je serais déchiqueté en quelques secondes.

* * * * *

Et pourtant, je devins Panikia. Un Panikia est, comme chacun le sait, le

détenteur d’une formule magique dont l’action s’exerce sur l’esprit de

l’éléphant et qui, lorsqu’on en fait résonner les syllabes, cloue sur

place cet animal, même s’il est sauvage, et le rend docile et fidèle.

On est Panikia de père en fils, en vertu d’un secret qu’on se transmet

sous la garantie du serment le plus sacré. Comme le nombre des Panikia

dans la Malaisie ne doit pas diminuer, en vertu d’un mystère qu’il est

vain de vouloir expliquer, le Panikia qui n’a pas d’enfants doit choisir

un homme qu’il estime pour lui confier son merveilleux pouvoir.

Un vieux Malais de Timor se trouvant très malade, fit le voyage de

Singapour pour me transmettre la formule magique contre un serment et

quinze roupies qui devaient servir à ses funérailles.

Je n’ai jamais cru à ces billevesées que sont les superstitions. Je

donnai toutefois les quinze roupies au Panikia de Timor et gravai dans

ma mémoire les quatre paroles et leurs intonations. Il est dit que celui

qui les révèle est enchaîné à la volonté du premier éléphant qu’il voit.

Aussi, je ne les reproduis pas, car on ne sait jamais ce qui peut

advenir dans le domaine des choses cachées, mais je me gardai

intérieurement d’une sotte crédulité.

A quelque temps de là, on me proposa d’acheter un éléphant appelé

Jéhovah qui passait pour avoir une nature assez rebelle et qui était

couleur de cendres, ce qui lui donnait une grande valeur. On me l’amena,

et je prononçai machinalement devant lui la formule du Panikia. A ma

grande surprise, il plia aussitôt les genoux devant moi en faisant

entendre un barrissement amical.

Le cornac, qui devait être d’une nature jalouse, se hâta de me dire que

ce ploiement de genoux était la seule chose qu’il avait pu apprendre à

l’animal. J’attribuai cette révérence de Jéhovah au fait qu’il avait

reconnu un maître en ma personne et je l’achetai.

Ce Jéhovah rebelle et cendré s’attacha à moi de façon singulière. Il

faisait entendre des plaintes quand je le quittais et lorsque

j’apparaissais au seuil du hangar qui était son habitation il se livrait

à des manifestations de joie extraordinaire qui ressemblaient presque à

des danses.

Je pris l’habitude de ne sortir dans Singapour que sur son dos et comme

il obéissait à mes moindres mots et me comprenait à merveille, je ne me

faisais pas accompagner d’un cornac.

L’amour que Jéhovah me portait, l’étonnante intelligence qu’il

manifestait pour obéir à mes ordres devinrent vite célèbres et me

flattèrent tout d’abord. Mais il arriva que lorsque je descendais, vers

six heures, parmi les cavaliers et les calèches à parasol, la grande

avenue de palmiers qui mène à l’hôtel du résident, j’entendais de ma

houdah de soie rouge, le nom de Jéhovah mêlé au mien dans la bouche des

gens du menu peuple.

Cette sorte d’égalité dans la célébrité me déplut et je pris l’habitude

de piquer de l’aiguillon mon éléphant toutes les fois que son nom

résonnait à mes oreilles à côté du mien.

Ce traitement ne l’irrita pas parce qu’il venait de son maître bien-aimé

et il le supporta avec patience.

Un jour que je traversais le faubourg chinois pour atteindre, par la

route qui longe la rivière, la hauteur de Bukit-Timah qui forme la

partie encore inculte de Singapour, des enfants qui jouaient

s’écartèrent en m’apercevant et s’écrièrent:

--Voilà Jéhovah! l’éléphant couleur de cendres!

Moi, le maître, je ne comptais plus. Je n’étais plus rien. Je passais

sur ma houdah rouge et l’on ne voyait qu’un éléphant cendré, l’on

criait: Voilà un éléphant qui passe!

J’étais parti dans l’espoir de tirer quelques lynx et j’avais emporté ma

carabine à balles. Dès que la route s’enfonça sous les bois, je poussai

Jéhovah qui se mit à trotter en barrissant joyeusement et en faisant

l’effort de tourner parfois la tête dans l’espoir de m’apercevoir avec

son petit œil amical.

Je plaçai l’extrémité de ma carabine sous son oreille. Je savais

exactement quel point je devais viser pour frapper l’animal à mort d’une

manière instantanée. Je savais aussi que je risquais ma vie, car je

pouvais être écrasé par la chute de l’énorme corps. Mais la vie comptait

peu pour moi et j’avais du plaisir à la risquer.

Non, les enfants ne nommeraient plus à son passage le célèbre Jéhovah.

La célébrité était faite pour les hommes, non pour les bêtes.

Je tirai. L’éléphant sut-il que c’était son maître qui le frappait ou

pensa-t-il confusément que la mort lui venait par une fatalité

incompréhensible?

Il ne fut pas préoccupé par ce problème dans la dernière seconde dont il

disposa et pour moi seul fut sa sollicitude. A peine le coup avait-il

retenti que Jéhovah en s’affaissant projetait sa trompe en arrière,

m’enlaçait et me déposait doucement sur le sol du côté opposé à la chute

de son corps. Une seule seconde, dans laquelle il y avait l’infini du

dévouement.

* * * * *

O Seigneur, si tu existes quelque part, garde l’homme de la croyance

qu’il a le droit de tuer les animaux selon son bon plaisir, de la force

qui le pousse à faire dégringoler des ailes dans les arbres, à tacher de

sang des fourrures dans la forêt, délivre-le de la folie de la chasse,

de la tyrannie qu’il exerce sur le peuple à quatre pattes et sur le

peuple couvert de plumes, délivre-le de l’orgueil qui lui fait penser

qu’il est le roi de la création, délivre-le du mal qui est en lui.

Le mystère du tigre · 第 19 / 34 题