LE TIGRE PRISONNIER

Les jours passèrent. Le découragement s’empara des âmes. Les bonnes

volontés s’usèrent. Le nombre des consolations diminua. On roula les

tentes devant la maison. Les travaux abandonnés reprirent dans

l’indigoterie.

Je voulus, avant de partir, revoir le temple de Ganésa et je m’y rendis

avec Ali et une demi-douzaine de Javanais car il était convenu qu’on ne

circulerait plus dans la forêt qu’en troupe nombreuse.

Tous les recoins du temple avaient été explorés. Il y avait mille traces

du passage des hommes et il était vain d’y rechercher les traces d’Eva.

La chose avait été faite dès le premier jour sans résultat.

Au milieu du jour le temple n’avait pas le même mystère que la nuit.

Pourtant je le trouvai terrible avec sa forme impitoyablement

circulaire, la régularité de ses escaliers, ses figures muettes.

L’antique sagesse avait une apparence si diversement étrange qu’elle

ressemblait à la folie.

Au moment où nous allions nous éloigner définitivement, je revins sur

mes pas et j’examinai de près un des personnages à tête d’éléphant. Je

vis qu’il avait quatre mains. L’une tenait une conque, l’autre un

disque, l’autre une massue, la dernière une fleur de lotus.

Alors, je ne sais pourquoi, par vengeance peut-être, avec le manche de

mon couteau je cassai un bout de trompe qui tomba misérablement sur le

sol et quelques pétales de la fleur de lotus.

Ainsi l’homme n’était pas absolument vaincu par la pierre, puisqu’il

avait le pouvoir de la mutiler.

Je n’informai M. Varoga de mon départ qu’à la dernière minute. Je

voulais éviter de longs adieux attendrissants. Il n’ignorait pas que

j’aimais sa fille et que j’étais aussi malheureux que lui. A ma grande

surprise, il me quitta très froidement. Je supposai que l’individu qui

portait mon chapeau avait dû me faire du tort dans son esprit et mon

chagrin en fut très vif.

Je ne sais plus pour quelle raison Ali le Macassar resta une journée de

plus que moi. Je devais l’attendre à Samarang où nous devions prendre le

bateau ensemble.

J’étais invité à déjeuner par un officier de la garnison et c’est chez

lui que j’appris la nouvelle sensationnelle qui mit aussitôt la ville en

émoi.

Aux confins de la forêt de Mérapi, dans un des pièges que j’avais

moi-même préparés avec l’art admirable que me permettait ma connaissance

des bêtes, on venait de trouver le tigre monstrueux qui était la terreur

du pays, celui qui avait enlevé deux femmes avant mon arrivée, celui que

chacun soupçonnait, mais sans exprimer ce soupçon, à cause de son

caractère affreux, d’avoir dévoré Eva.

Il ne pouvait y avoir de doute, paraît-il, c’était bien lui. On n’avait

jamais vu un tigre de proportions si énormes et ceux qui l’avaient

aperçu les premiers au fond du piège s’étaient enfuis à son aspect.

J’étais las. Je n’aspirais plus qu’à rentrer à Singapour. Il y avait un

bateau en partance pour cette ville. Comme Ali ne m’avait pas rejoint le

soir du jour fixé, je m’embarquai sans lui.

Ce fut Ali qui fit tout. Il n’y a aucun doute, si j’avais été présent,

j’aurais immédiatement mis à mort le tigre d’une balle.

Mais Ali, se trouvant seul, fut grisé par l’orgueil de me représenter.

Il crut qu’il avait le devoir de défendre les intérêts de son maître. En

principe, M. Varoga m’avait promis la propriété du tigre si on le

prenait vivant. Un tigre pareil représentait une valeur de trois cents

roupies. Ali ne laissa pas détruire cette valeur par quelques coups de

fusil. Il revendiqua la promesse faite et il donna à ceux qui voulaient

tuer le fauve, un argument fort habile.

Il fallait faire souffrir le monstre qui avait si longtemps terrifié la

région. Son maître s’en chargerait, n’avait-il pas de bonnes raisons

pour cela?

Et il clignait de l’œil, me raconta-t-il ensuite, d’une façon

significative et que tout le monde comprenait.

Faire sortir un tigre d’un piège profond et l’enfermer dans une cage,

paraît un problème compliqué pour des hommes ordinaires. C’est, en

réalité, un jeu d’enfants. Il y avait des cages à Djokjokarta qui

servaient au rajah pour ses combats d’animaux féroces dont il était un

amateur célèbre. Ali en obtint une aisément. Il fit ensuite tout

lui-même, aidé de quelques Javanais qu’il fut obligé de payer très cher,

tellement était grande la terreur qu’inspirait le tigre.

Il nourrit l’animal, en attendant la venue de la cage, avec de la viande

contenant des boulettes d’opium dosées pour qu’il ne soit ni excité, ni

empoisonné par l’opium, mais jeté dans une sorte de léthargie. Il lui

prit ensuite au lasso les pattes et le cou et on le hissa ainsi.

Le taciturne Ali se déridait pour raconter qu’il avait eu toutes les

peines du monde à empêcher qu’on n’amenât le canon et qu’on ne le

braquât sur la bête solidement attachée et à peu près endormie.

Il décrivait aussi avec fierté son départ triomphal de l’indigoterie et

avec modestie son arrivée à Samarang où sa fidélité à mon égard avait

été mise à l’épreuve. Le rajah de Djokjokarta lui avait dépêché un

messager qui lui avait offert trois cents roupies, comme cadeau

personnel, pour lui Ali, s’il avait consenti à vendre la bête. Le prix

de celle-ci m’aurait été payé en plus.

Le mérite d’Ali avait été d’autant plus grand qu’il n’avait plus sur lui

une pièce d’argent et qu’il ne savait comment faire pour passer à

Samarang la semaine entière qui devait s’écouler avant le départ d’un

bateau pour Singapour.

Il s’était souvenu, heureusement, du nom de mon banquier de Batavia et

il avait été assez avisé pour aller trouver son correspondant à Samarang

qui lui avait fait aussitôt les avances nécessaires.

Il avait eu encore beaucoup de mal au moment du départ.

Un vieux commandant d’infanterie hollandaise, qui vivait à Samarang et

qui avait des crises d’alcoolisme, s’était mis en tête de tuer le tigre

à coups de revolver, prétendant qu’il était honteux de le laisser vivre,

après le drame qui venait de se dérouler.

Ali avait été obligé de passer les trois dernières journées et les trois

dernières nuits à côté de la cage du tigre et de ne pas le quitter un

instant.

* * * * *

Je me souviens de la singulière impression que j’éprouvai lorsque Ali,

qui venait de veiller dans le port au débarquement de la cage, l’amena

devant la porte de ma maison.

Le soir allait tomber. Il y avait une fête chinoise en l’honneur de je

ne sais quel sage de la Chine, et comme mes jardins sont en limite du

quartier chinois, l’air retentissait d’un bruit de pétards, de

détonations et de musique de raga.

Des enfants criaient et chantaient et l’ensemble ressemblait à ce que

j’avais entendu dans la forêt de Mérapi, quand je m’étais réveillé

solitaire, avec une bosse au front et une poignée de fourmis dans la

main.

La voiture qui portait le tigre s’arrêta devant la porte. Elle était

conduite par des chevaux habitués aux fauves et qui ne les craignaient

pas. Le tigre était silencieux. La cage était recouverte d’une bâche de

toile pour que la vue du fauve, dont on avait parlé dans Singapour,

n’ameutât pas toute la population.

Malgré cela, il accourut une foule de Chinois en liesse qui firent un

vaste demi-cercle. Ils riaient, comme ils ont l’habitude de faire pour

toute chose. Ali, qui avait conscience de l’importance de son rôle

voulut plaire à la foule, et juste au moment où attiré par le bruit de

la voiture j’apparaissais sur le seuil de la porte, découvrit la toile.

Le tigre était couché et ne se souleva pas. La vaste rumeur qui monta

des Chinois, stupéfaits à sa vue, ne sembla pas l’intéresser. Dans la

demi-obscurité, il fixa sur moi seul ses yeux phosphorescents, étranges,

immenses, ses yeux que je reconnus pour les avoir contemplés par un

crépuscule semblable.

Rien ne put détourner son regard, ni les enfants qui essayaient de le

piquer avec des baguettes, ni les cahots de la cage quand elle franchit

la porte. Lui aussi, m’avait reconnu.

Il me sembla qu’il éprouvait la même tristesse que moi, qu’il y avait

dans le balancement de son cou une fatigue analogue à la mienne. Nous

ressentions tous les deux la même angoisse misérable des êtres qui vont

engager une lutte sans pardon et qui portent le fardeau de leur propre

férocité.

Malgré la cage, les fouets, les pieux, je ne me sentais pas le plus fort

dans cette lutte. Il y avait un élément qui m’échappait, une arme

inconnaissable que je pressentais en la possession de mon adversaire et,

pendant que la cage roulait parmi les autres cages et que les Chinois

criaient de joie, j’étais triste, horriblement triste, de toute ma haine

contre les bêtes que j’allais si justement concentrer contre cette bête

plus féroce que les autres.

Le mystère du tigre · 第 16 / 34 题