La santé de Charlotte s'était parfaitement remise. Heureuse et fière
du robuste garçon auquel elle avait donné la vie, ses yeux et sa
pensée suivaient chaque développement de la physionomie expressive de
cet enfant. Sa naissance l'avait rattachée au monde et à ses divers
rapports, et réveillé son ancienne activité; tout ce qu'elle avait
fait, créé, établi pendant l'année écoulée lui revenait à la mémoire
et lui causait un plaisir nouveau, puisque tout cela devait profiter à
son fils.
Dominée par ce sentiment de mère, elle se rendit un jour dans la
cabane de mousse avec Ottilie et l'enfant qu'elle fit déposer sur la
petite table comme sur un autel domestique. En voyant auprès de cette
table deux places vides, occupées naguère par Édouard et par le
Capitaine, le passé se présenta vivement devant elle, et fit germer
dans sa pensée un nouvel espoir pour elle et pour Ottilie.
Les jeunes filles examinent probablement, dans leur silence pudique,
les jeunes hommes de leur société habituelle, en se demandant à
elles-mêmes lequel elles désireraient pour époux. Mais la femme
chargée de l'avenir d'une fille ou d'une jeune parente étend ses
recherches sur un cercle plus vaste; Charlotte se trouvait dans ce
cas: aussi son imagination lui représenta-t-elle le Capitaine qui,
quelques mois plus tôt, avait occupé un des sièges restés vides dans
la cabane, et elle crut voir en lui le futur mari d'Ottilie; car elle
savait qu'il n'y avait plus aucun espoir de conclure le brillant
mariage que le Comte avait projeté pour lui.
La jeune fille prit l'enfant dans ses bras et suivit Charlotte qui
venait de sortir brusquement de la cabane pour continuer sa promenade,
pendant laquelle elle s'abandonna à une foule de réflexions.
--La terre ferme a aussi ses naufrages, se dit-elle à elle-même, et
il est aussi louable qu'utile de chercher à réparer ces désastres
inévitables le plus promptement possible. La vie est-elle autre chose
qu'un échange perpétuel de pertes et de gains? Qui de nous n'a pas été
arrêté dans un projet favori? détourné de la route qu'il croyait avoir
choisie pour toujours? Que de fois n'avons-nous pas abandonné le but
vers lequel nous tendions depuis longtemps, pour aspirer à un prix
plus noble et plus grand? Lorsqu'un voyageur brise sa voiture en
route, cet accident lui paraît fâcheux, et cependant il lui vaut
parfois une connaissance, un lien nouveau qui embellira le reste de sa
vie. Oui, le destin se plaît à réaliser nos voeux, mais à sa manière;
il aime à nous donner plus que nous ne demandions d'abord.
En arrivant sur le haut de la montagne, près de la maison d'été,
Charlotte trouva pour ainsi dire la réalisation des pensées auxquelles
elle venait de se livrer, car le tableau qui se déroulait sous ses
yeux dépassait ses espérances. Tout ce qui aurait pu nuire à l'effet
de l'ensemble en lui donnant un cachet de petitesse ou de confusion,
avait disparu. La beauté calme et grandiose du paysage se dessinait
nettement aux regards étonnés, qui se reposaient avec plaisir sur
la verdure naissante des plantations nouvelles, destinées à unir
agréablement les parties trop coupées.
La vue dont on jouissait des fenêtres du premier étage de la maison
était aussi belle que variée, et faisait pressentir le charme que
devaient nécessairement lui prêter les variations des effets de
lumière, de soleil et de lune. La maison était presque habitable;
quelques journées de menuisier, de peintre en bâtiments et de
tapissier suffisaient pour terminer ce qui restait à faire. Charlotte
donna des ordres en conséquence, puis elle y fit apporter des meubles
et approvisionner la cave et les cuisines, car le château était trop
éloigné pour aller à chaque instant y chercher les objets de première
nécessité.
Ces préparatifs achevés, les dames s'installèrent avec l'enfant dans
cette charmante demeure, environnée de tous côtés de promenades
aussi pittoresques qu'intéressantes. Dans ces régions élevées, elles
respiraient avec bonheur l'air frais et embaumé du printemps.
Ottilie cependant descendait toujours de préférence, tantôt seule et
tantôt avec l'enfant dans ses bras, le sentier commode qui conduisait
vers les platanes, et de là à l'une des places où l'on trouvait la
nacelle pour traverser le lac. Ce plaisir avait beaucoup d'attrait
pour elle, mais elle ne se le permettait que lorsqu'elle était seule;
car Charlotte, que la plus légère apparence de danger faisait trembler
pour son enfant, lui avait recommandé de ne jamais le promener sur
l'eau. Le jardinier, accoutumé à voir la jeune fille partager sa
sollicitude pour les fleurs, ne fut point négligé; elle laissait
rarement passer une journée sans aller le visiter dans ses jardins.
A cette époque Charlotte reçut la visite d'un Anglais qu'Édouard avait
rencontré plusieurs fois dans ses voyages. Ils s'étaient promis de
venir se voir si l'un se trouvait dans le pays de l'autre, et le Lord,
à qui l'on avait parlé des embellissements que le Baron avait fait
faire dans ses domaines, s'était empressé de réaliser sa promesse.
Muni d'une lettre de recommandation du Comte, il arriva chez Charlotte
et lui présenta son compagnon de voyage, homme d'un caractère aimable
et doux, qui le suivait partout.
Ce nouvel hôte visita la contrée, tantôt avec les dames ou avec son
compagnon, tantôt avec le jardinier ou les gardes forestiers, parfois
même seul; et ses remarques prouvaient qu'il savait apprécier les
travaux achevés et ceux qui ne l'étaient pas encore; et que lui-même
avait fait exécuter de semblables embellissements dans ses propriétés.
Au reste, tout ce qui pouvait donner de l'importance ou un charme
quelconque à la vie, l'intéressait, et il y prenait une part active,
quoiqu'il fût déjà avancé en âge.
Sa présence fit sentir plus vivement aux dames la beauté des sites qui
les entouraient. Son oeil exercé saisissait chaque point remarquable
delà contrée qui le frappait d'autant plus vivement, que ne l'ayant
pas vue avant les changements exécutés, il ne pouvait savoir ce
qu'il devait a l'art ou à la nature. On peut dire en général que ses
observations agrandissaient et enrichissaient la contrée, car cet
amateur passionné jouissait d'avance du charme qu'y ajouteraient les
plantations nouvelles que son imagination voyait déjà telles qu'elles
seraient quelques années plus tard. Mais s'il admirait tout ce qui
était et tout ce qui ne pouvait manquer d'être bientôt, aucun oubli
n'échappait à sa pénétration. Indiquant ici une source qui n'avait
besoin que d'être déblayée pour en faire l'ornement d'un vaste bocage,
et là un creux de montagne, qui, un peu élargi, formerait un lieu
de repos d'où l'on pourrait, en abattant seulement quelques arbres,
apercevoir de magnifiques masses de rochers pittoresquement entassés,
il félicitait Charlotte de ce qu'il lui restait encore quelque chose
à faire, et l'engageait à ne pas aller trop vite, afin de prolonger
aussi longtemps que possible le plaisir de créer et d'embellir.
Cet homme si sociable ne se rendait jamais importun, car il savait
s'occuper utilement. A l'aide d'une chambre obscure qu'il portait
partout avec lui, il reproduisait les points de vue les plus saillants
des contrées qu'il visitait, et se procurait ainsi un recueil de
dessins aussi agréable pour lui que pour les autres. Pendant les
soirées qu'il passait avec les dames, il leur montrait ses dessins qui
les amusaient d'autant plus, que les récits et les explications dont
l'aimable Lord les accompagnait, faisaient passer sous leurs yeux,
au milieu de la profonde solitude dans laquelle elles vivaient, les
rivages et les ports, les mers et les fleuves, les montagnes et
les vallées les plus célèbres, ainsi que les castels et les autres
localités immortalisés par les événements historiques dont ils avaient
été le théâtre. Cet intérêt cependant était d'une nature différente
chez chacune des deux dames. L'importance historique captivait
Charlotte, tandis qu'Ottilie aimait a s'arrêter sur les contrées dont
Édouard lui avait parlé souvent, et avec prédilection; car nous avons
tous des souvenirs de faits ou de localités plus ou moins éloignés,
auxquels nous revenons toujours avec plaisir parce qu'ils se trouvent
en harmonie avec certaine particularité de notre caractère, ou avec
certains incidents de notre vie, que l'habitude ou nos penchants
naturels nous ont rendus chers.
Lorsque les dames demandaient au noble Lord dans laquelle des
charmantes contrées dont il leur montrait les dessins il se fixerait
de préférence, s'il avait la liberté du choix, il éludait une réponse
directe et se bornait à raconter les aventures agréables qui lui
étaient arrivées dans les unes ou les autres de ces contrées, et il en
vantait le charme, avec une prononciation en français pittoresque, qui
donnait à son langage quelque chose de piquant. Un jour Charlotte lui
ayant demandé positivement quel était son domicile actuel, il répondit
avec une franchise à laquelle elle était loin de s'attendre.
--J'ai contracté l'habitude de me croire partout dans mes propres
foyers, au point que je ne trouve rien de plus commode que de voir les
autres bâtir, planter et tenir ménage pour moi. Je n'ai nulle envie de
revoir mes propriétés, d'abord pour certaines raisons politiques,
et puis parce que mon fils, pour lequel je les avais embellies dans
l'espoir de l'en voir jouir avec moi, ne s'y intéresse nullement. Il
s'est embarqué pour les Indes, afin d'y utiliser ou gaspiller sa vie
comme l'ont fait et le feront tant d'autres avant et après lui.
J'ai remarqué, en général, que nous nous occupons beaucoup trop de
l'avenir. Au lieu de nous installer commodément dans une position
médiocre, nous cherchons toujours à nous étendre, ce qui ne sert qu'à
nous mettre plus mal à l'aise nous-mêmes, sans aucun avantage pour les
autres. Qui est-ce qui profite maintenant des bâtiments que j'ai fait
élever, des parcs et des jardins que j'ai fait planter? Certes ce
n'est pas moi, ce n'est pas même mon fils, mais des étrangers, des
voyageurs que la curiosité attire, et que le besoin de voir toujours
quelque chose de nouveau pousse sans cesse en avant. Au reste, malgré
tous nos efforts pour nous trouver bien chez nous, nous ne le sommes
jamais qu'à demi, surtout à la campagne où il nous manque, à chaque
instant, quelque chose que la ville seule peut nous fournir. Le livre
que nous désirons le plus ne se trouve jamais dans notre bibliothèque,
et les objets de première nécessité, du moins selon nous, sont
précisément ceux qu'on a oublié de mettre à notre portée. Oui,
nous passons notre vie à arranger telle ou telle demeure dont nous
déménageons avant d'avoir pu terminer nos apprêts. C'est rarement
notre faute, et presque toujours celle des circonstances, des
passions, du hasard, de la nécessité.
Le Lord était loin de présumer que ces observations pouvaient
s'appliquer à la situation de la tante et de la nièce. Les généralités
les plus indéterminées deviennent toujours des allusions, quand on
les énonce devant plusieurs personnes, lors même que l'on connaîtrait
parfaitement l'ensemble de leurs rapports de famille et de société.
Charlotte avait si souvent été blessée de la sorte par les amis les
mieux intentionnés, et sa haute raison envisageait le monde sous un
point de vue si juste, qu'elle supportait, sans en souffrir, les
attaques involontaires qui la forçaient à reporter ses regards sur tel
ou tel point fâcheux de son existence. Mais pour Ottilie qui rêvait
et pressentait plutôt qu'elle ne jugeait, et que son extrême jeunesse
autorisait à détourner les yeux de ce qu'elle ne voulait ou ne devait
pas voir; pour Ottilie, disons-nous, les remarques de l'Anglais
avaient quelque chose d'effrayant. Il lui semblait qu'il venait de
déchirer le voile gracieux sous lequel l'avenir se cachait encore pour
elle. Le château, les promenades, les constructions nouvelles, ne lui
paraissaient plus que de froides inutilités, puisque leur véritable
propriétaire n'en jouissait pas, et qu'il errait à travers le monde,
non en voyageur et pour sa propre satisfaction, mais exposé à tous les
dangers de la carrière militaire dans laquelle il avait été poussé
par dévouement pour les objets de ses affections. Accoutumé depuis
longtemps à écouter en silence, elle ne répondit rien, mais son coeur
était déchiré. Loin de présumer l'effet qu'il avait produit, le Lord
continua gaiement la conversation sur le même sujet.
--Je me crois enfin sur la bonne route, car je suis arrivé à ne plus
voir en moi qu'un voyageur perpétuel qui renonce à beaucoup pour jouir
de plus encore. Me voilà fait au changement, il est même devenu un
besoin pour moi; je m'y attends sans cesse, comme on s'attend, à
l'Opéra, à une décoration nouvelle, par la seule raison qu'on en a
déjà vu une grande quantité. Je sais d'avance ce que je dois espérer
de la meilleure comme de la plus mauvaise auberge; et que le bien et
le mal seront en dehors de mes habitudes. Mais qu'on soit esclave de
ses habitudes ou des caprices du hasard, le résultat est le même,
excepté cependant que, dans le dernier cas, on n'est pas exposé à se
fâcher parce qu'un objet de prédilection a été égaré ou perdu; à ne
pas dormir pendant plusieurs nuits, parce que l'on est obligé de
coucher dans une autre chambre jusqu'à ce que les réparations devenues
indispensables dans la nôtre soient terminées; ou à trouver fort
longtemps son déjeuner mauvais, parce qu'on ne peut plus le prendre
dans la tasse qu'on affectionnait et qu'un valet maladroit a cassée.
Cette foule de petits malheurs et d'autres plus réels, ne sauraient
plus m'atteindre. Quand le feu prend à une maison, j'ordonne à mes
gens de faire les paquets; je monte tranquillement en voiture, et
je sors de cette maison et de la ville pour aller chercher un gîte
ailleurs. Et lorsqu'à la fin de l'année j'arrête mon compte, je trouve
que je n'ai pas dépensé davantage que si je fusse resté chez moi.
Ce tableau retraçait à Ottilie l'image d'Édouard luttant péniblement
contre les incommodités, les privations et les dangers de la vie
des camps, lui qui s'était habitué à trouver chez lui la sécurité,
l'aisance et même les superfluités de la vie de famille la plus
élégante la plus commode et la plus libre. Pour cacher sa douleur elle
se réfugia dans la solitude. Jamais encore elle n'avait été aussi
malheureuse, car elle sentait clairement qu'elle était la cause qui
avait éloigné Édouard de sa maison, et qui l'empêchait d'y revenir.
Cette conviction était plus cruelle pour elle que les doutes les
plus pénibles, et cependant elle cherchait toujours à s'y affermir
davantage. Lorsque nous nous jetons une fois sur la route des
tourments, nous en augmentons l'horreur en nous tourmentant
nous-mêmes.
La situation de Charlotte, qu'elle jugea d'après ses propres
sensations, lui parut si cruelle qu'elle se promit de hâter de tout
son pouvoir la réconciliation des époux, d'ensevelir son amour et sa
douleur dans quelque retraite obscure, et de tromper ses amis en leur
faisant croire qu'elle avait trouvé le repos et le bonheur dans une
occupation utile.
Le compagnon de voyage du Lord joignait aux nombreuses qualités qui
le distinguaient, un esprit d'observation aussi juste que profond.
S'intéressant spécialement aux événements qui résultent d'un conflit
entre les lois et la liberté, les relations sociales et naturelles, la
raison et la sagesse, les passions et les préjugés, il avait deviné
sans peine ce qui s'était passé au château avant leur arrivée.
Persuadé que les dernières conversations du Lord avaient affligé les
dames, il s'était empressé de l'en avertir, et le noble voyageur se
promit de ne plus commettre de pareilles fautes. Il savait cependant
qu'il n'avait pas été réellement coupable, et qu'il faudrait se taire
toujours si l'on ne voulait jamais rien dire qui pût affecter l'une ou
l'autre des personnes devant lesquelles on parle; car les observations
les plus vulgaires peuvent réveiller des douleurs assoupies, blesser
des intérêts vivants.
--J'éviterai autant que possible, dit-il à son compagnon, toute
nouvelle méprise de ce genre, tâchez de me seconder en racontant à
ces dames quelques-unes des charmantes anecdotes dont, pendant votre
voyage, vous avez enrichi votre portefeuille et votre mémoire.
Ce louable dessein n'eut pas tout le succès que les deux étrangers en
avaient espéré. Les dames écoutèrent le narrateur avec beaucoup de
plaisir. Flatté de l'intérêt qu'elles prenaient à ses récits et à son
débit, il voulut achever de les charmer par une petite histoire aussi
singulière que touchante. Comment aurait-il pu deviner qu'elles y
prendraient un intérêt personnel?
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