Tout ce qui pouvait contribuer à la satisfaction de Charlotte et
d'Ottilie, était naturellement agréable à l'Architecte, et en ce sens,
du moins, il s'applaudit de l'arrivée du Professeur. Cependant sa
modestie, et peut-être aussi un peu d'égoïsme, lui firent regretter de
se voir sitôt remplacé auprès des dames. Il alla même jusqu'à craindre
de se survivre à lui-même par un plus long séjour au château, et cette
crainte lui donna la force de hâter son départ.
Lorsqu'il prit congé des dames, elles lui firent présent d'un gilet de
soie qu'il leur avait vu broder alternativement, en enviant en secret
le sort de l'heureux mortel auquel elles le destinaient. Pour un homme
dont le coeur est accessible aux tendres sentiments, de pareils dons
sont d'un prix inestimable, car il ne pense jamais aux jolis doigts
qui travaillaient pour lui avec tant de grâces et de persévérance,
sans se flatter que parfois, du moins, le coeur les guidait.
Charlotte et sa nièce estimaient sincèrement le bon Professeur, aussi
faisaient-elles tout ce qui était en leur pouvoir pour rendre son
séjour au château aussi agréable que possible. Les femmes nourrissent
au fond de leur coeur des pensées et des sensations qui leur sont
particulières et dont rien au monde ne saurait les détourner; mais
dans les relations sociales, elles se laissent facilement aller aux
impulsions que l'homme dont elles s'occupent pour l'instant, juge
à propos de leur donner. C'est par ce mélange de répulsion et
d'attraction, qu'elles exercent un empire absolu auquel, dans le
monde civilisé, pas un homme ne peut se soustraire, sans se donner à
lui-même un brevet de brutalité et de grossièreté.
L'Architecte avait mis ses talents au service des dames, autant
pour leur plaire, que pour leur être réellement utile, ce qui avait
resserré les travaux comme les causeries dans le domaine des arts.
La présence du Professeur les jeta tout à coup dans une sphère
différente. Cet homme, qui avait consacré sa vie à l'éducation, se
distinguait par une éloquence facile et gracieuse, dont les diverses
relations sociales, et surtout celles qui concernent la jeunesse,
étaient toujours le but et l'objet. Il parlait trop bien pour ne pas
être écouté avec plaisir, et ses discours amenèrent une révolution
d'autant plus complète dans la manière d'être à laquelle l'Architecte
avait accoutumé les dames, que toutes les distractions que cet artiste
leur avait procurées pendant son long séjour au château, étaient
entièrement opposées aux opinions de ce digne professeur.
Craignant sans doute de blâmer avec trop d'amertume les tableaux
vivants dont il avait vu une représentation au moment de son arrivée,
il n'en parlait jamais; mais il s'expliquait franchement sur les
embellissements de l'église et de la chapelle qu'on lui montra dans la
certitude qu'il les trouverait dignes d'admiration.
--Je ne connais rien de plus déplacé, de plus dangereux même, dit-il,
que le mélange du sacré et du profane, et je blâmerai toujours la
manie d'orner et de consacrer telle ou telle enceinte, afin que les
fidèles viennent s'y abandonner à des sentiments de piété. Est-ce que
ces sentiments ne sont pas gravés dans nos coeurs au point de nous
suivre au milieu des objets les plus vulgaires; des êtres les plus
grossiers dont le hasard peut nous entourer? Oui, dès que nous le
voulons sérieusement, chaque point de l'univers devient un temple, un
sanctuaire. J'aime à voir les exercices de piété s'accomplir dans la
même pièce où la famille se réunit pour manger, travailler, danser.
Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sublime dans l'homme, n'a
point de formes et ne saurait être représenté que par de grandes et
sublimes actions.
Peu de jours avaient suffi à Charlotte pour saisir toutes les nuances
d'un caractère que, depuis longtemps, elle connaissait dans son
ensemble. Persuadée que pour être réellement agréable à cet excellent
homme, il fallait l'occuper à sa manière, elle avait fait réunir dans
la grande salle du château les petits jardiniers, enrégimentés et
dressés par l'Architecte qui, avant son départ, les avait une dernière
fois passés en revue. Leur uniforme était propre et bien tenu, et
leurs allures, naturellement vives et animées, annonçaient encore
l'habitude de se conformer aux règles d'une sage discipline.
Se sentant dans son véritable cercle d'activité, le Professeur
interrogea ces enfants. Par des détours aussi ingénieux qu'imprévus,
il s'éclaira sur leurs caractères et leurs facultés; il fit plus, car,
en moins d'une heure, il avança leur jugement de plusieurs années, et
rendit leur raison accessible à plus d'une utile vérité. Ce résultat
presque merveilleux n'échappa point à Charlotte.
--Je vous ai écouté avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne
comprends pas votre méthode. Vous n'avez parlé que de choses que tout
le monde peut et doit connaître; mais comment est-il possible d'agiter
et de résoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite
en si peu de temps, et à travers une foule de propos qui semblaient
toujours vous jeter sur un autre terrain?
--Il est peut-être imprudent, répondit en souriant le Professeur, de
trahir les secrets de son métier. N'importe, je vais vous expliquer
le procédé par lequel le résultat qui vient de vous étonner devient
facile, naturel même. Pénétrez-vous d'un objet, d'une matière, d'une
pensée, car je ne tiens pas au nom qu'on juge à propos de donner au
sujet d'une démonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le
dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermeté, avec
opiniâtreté même, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce
sujet, et vous reconnaîtrez sans peine ce qu'ils savent déjà, et ce
qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs réponses
soient incohérentes ou relatives à des sujets étrangers; si vos
questions les ramènent, si vous restez inébranlable dans le cercle que
vous vous êtes tracé, vous finirez par les contraindre à ne penser, à
ne concevoir, à ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner.
Le plus grand, le plus dangereux défaut que puisse avoir l'homme qui
se consacre à l'enseignement, est de se laisser entraîner par ses
élèves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer à s'arrêter
avec lui sur le point qu'il s'est proposé de traiter. Si vous pouviez,
Madame, vous décidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en
seriez très-satisfaite.
--Il paraît, répondit Charlotte, que les règles de la bonne pédagogie
sont entièrement opposées à celles du savoir-vivre. S'arrêter
longtemps et avec opiniâtreté sur une même question, est une
inconvenance dans le monde, tandis que la première loi de
l'instituteur est d'éviter toute digression.
--Je crois que la variété sans digression serait toujours et partout
agréable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de
conserver cet admirable équilibre.
Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits
jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre à la
fenêtre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue,
et approuva, surtout, l'uniformité de leurs vêtements.
--Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer à
un costume commun à tous. Cela leur apprendrait à agir ensemble, à se
perdre au milieu de leurs pareils, à obéir en masse, et à travailler
pour le bien général. L'uniforme a, en outre, l'avantage de développer
l'esprit militaire et de donner à nos allures quelque chose de décidé
et de martial, analogue à notre caractère, car chaque petit garçon
est né soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de
notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des sièges et
des batailles.
--J'espère que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir
soumis mes petites élèves à l'uniformité du costume. Je vous les
présenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi
peut avoir son charme.
--J'approuve très-fort la liberté que vous leur avez laissée à ce
sujet: la femme doit toujours s'habiller à son gré, non-seulement
parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux,
mais parce qu'elle est destinée à agir seule et par elle-même.
--Cette opinion me paraît paradoxale, observa Charlotte, car nous ne
vivons jamais pour nous ...
--Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter
cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez
l'amante, la fiancée, l'épouse, la ménagère, la mère de famille;
toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde
elle-même éprouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui,
chaque femme doit nécessairement éviter le contact d'une autre femme,
car chacune d'elles remplit à elle seule les devoirs que la nature a
imposés à l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme,
il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le créerait,
tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une éternité sans
songer à produire son semblable.
--Lorsqu'on a l'habitude d'énoncer des vérités d'une manière
originale, dit Charlotte, on finit par donner, à ce qui n'est
qu'original, les apparences de la vérité. Votre opinion, au reste,
est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre
profit, en cherchant à nous soutenir et à nous seconder, afin de ne
pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant
que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et
que plus ils nous reprochent nos petites mésintelligences, plus ils
nous autorisent à nous égayer malignement aux dépens des leurs.
Après cette conversation, le sage et prudent Professeur observa
Ottilie, à son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda
pas à lui exprimer sa satisfaction sur la manière dont elle s'en
acquittait.
--Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos élèves
dans les étroites limites de l'utile, du nécessaire, et de leur
faire contracter des habitudes d'ordre et de propreté. Par là elles
apprennent à faire cas d'elles-mêmes, et l'on peut fonder de grandes
espérances sur les enfants qui savent s'apprécier.
Ce qui le charma, surtout, dans la méthode d'Ottilie, c'est qu'elle ne
sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les
besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant.
--Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'écria-t-il après avoir
assisté à l'une des leçons de la jeune fille, il serait facile de
donner en peu de mots tout un système d'éducation.
--Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous
vouliez me parler.
--Très-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon système: Il
faut élever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes
pour en faire des mères!
--Les femmes pourraient se soumettre à votre arrêt, répondit Ottilie
en souriant, car si toutes ne deviennent pas mères, toutes en
remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection;
mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui
les condamne à servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes mêmes ne
prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit né pour commander.
--Voilà pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout
le monde cherche à se glisser à travers la vie en la cajolant, mais
elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de
faire volontairement, et au début de sa carrière, les concessions que
le temps finit toujours par nous arracher malgré nous? Mais brisons
sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activité que vous
vous êtes créé ici, et laissez-moi plutôt vous féliciter de n'avoir
affaire qu'à des élèves dont l'éducation se renferme dans le domaine
de l'indispensable. Quand vos petites filles promènent leurs poupées
et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs
aînées cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la
famille, dont chaque membre s'utilise à sa façon, le ménage marche
pour ainsi dire de lui-même; et la jeune fille n'a presque rien à
apprendre pour diriger à son tour un ménage, car elle retrouvera chez
son mari tout ce qu'elle a quitté chez ses parents.
Dans les classes élevées la tâche est plus difficile, car elles
envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. Là, on
demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver
l'extérieur, et d'élargir sans cesse devant leurs élèves le cercle de
l'activité et des connaissances humaines. Cela serait facile encore,
si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais à force de
vouloir étendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans
le vague, et l'on finit par oublier entièrement ce qu'exige chaque
individualité par rapport à elle-même et par rapport aux autres
individualités avec lesquelles elle peut se trouver en contact. Éviter
cet écueil est un problème que chaque système d'éducation cherche à
résoudre, et que pas un n'a résolu complètement. Pour ma part, je me
vois à regret forcé d'enseigner à nos pensionnaires, une foule
de choses qui ne leur servent qu'à perdre un temps précieux, car
l'expérience m'a prouvé qu'elles cessent de s'en occuper dès qu'elles
deviennent épouses et mères. Si une compagne sage et fidèle pouvait un
jour s'associer à ma destinée, je serais le plus heureux des hommes,
car elle m'aiderait à développer chez les jeunes personnes toutes les
facultés nécessaires à la vie de famille, et je pourrais me dire que,
sous ce rapport du moins, l'éducation que l'on recevrait dans ma
maison serait complète. Sous tous les autres rapports l'éducation
recommence presque avec chaque année de notre vie; mais celle-là ne
dépend ni de notre volonté, ni de celle de nos instituteurs, mais de
la marche des événements.
Ottilie trouva cette dernière observation d'autant plus juste que,
dans l'espace de moins d'une année, une passion inattendue lui avait
fait, pour ainsi dire, recommencer son passé tout entier; et quand sa
pensée s'arrêtait sur l'avenir le plus près comme le plus éloigné,
elle ne voyait partout que de nouvelles épreuves à subir.
Ce n'était pas sans intention que le Professeur venait de parler d'une
compagne, d'une épouse enfin. Malgré sa modestie et sa réserve, il
voulait laisser deviner à Ottilie le véritable motif de sa présence au
château. Il avait été poussé à cette démarche décisive par un incident
imprévu, et sans lequel peut-être il se serait toujours borné à
espérer en secret.
La maîtresse de la pension déjà avancée en âge et sans enfants,
cherchait depuis longtemps une personne digne de la remplacer un jour,
et de devenir en même temps son héritière. Son choix s'était arrêté
sur le professeur, mais il ne pouvait complètement répondre à ses
espérances, qu'en se mariant avec une jeune personne capable de
remplir les devoirs difficiles qui, dans un pareil établissement,
ne peuvent être confiés qu'à une femme. Le coeur du professeur
appartenait à son ancienne élève, des considérations de sang lui
faisaient croire qu'on ne la lui accorderait pas, quand tout à coup un
événement fortuit sembla lui prouver le contraire.
Déjà le mariage de Luciane l'avait autorisé à espérer le retour
d'Ottilie à la pension, et les bruits qui circulaient sur l'amour du
Baron pour la nièce de sa femme rendaient pour ainsi dire ce retour
indispensable. Ce fut en ce moment que le Comte et la Baronne vinrent
visiter le pensionnat. Dans toutes les phases de la vie sociale,
l'apparition de quelque personnage important amène toujours de graves
et subits changements.
Les nobles époux, que deux fois déjà nous avons vus au château
de Charlotte, avaient été si souvent consultés sur le mérite des
pensionnats où leurs amis voulaient placer leurs enfants, qu'ils
avaient pris le parti d'apprendre à connaître par eux-mêmes le plus
célèbre de tous, celui où s'était formée la brillante Luciane. Leur
mariage récent leur permettait de se livrer ensemble à cet examen qui,
chez la Baronne, avait un motif secret et presque personnel.
Pendant son dernier séjour au château d'Édouard, Charlotte l'avait
initiée à toutes ses inquiétudes et consultée sur les moyens de
sortir de l'embarras dans lequel elle se trouvait; car si d'un côté
l'éloignement d'Ottilie lui paraissait plus que jamais nécessaire,
de l'autre les menaces de son mari la mettaient dans l'impossibilité
d'agir. La Baronne était femme à comprendre que dans une pareille
situation on ne pouvait employer que des moyens détournés, et lorsque
son amie lui parla de l'amour d'un des professeurs du pensionnat pour
Ottilie, elle se promit d'exploiter ce sentiment pour arriver à un
résultat décisif. Lorsqu'elle visita ce pensionnat, ce professeur seul
captiva son attention; elle l'interrogea sur Ottilie dont le Comte fit
aussitôt un éloge pompeux. Cette jeune personne l'avait distingué
de la foule des hôtes insignifiants dont se composait le cortège
de Luciane, et s'était presque toujours entretenu avec lui. En lui
parlant, elle apprenait à connaître le monde qu'Édouard lui avait fait
oublier. Un même penchant les rapprochait, il ressemblait à celui qui
unit un père à sa fille, et cependant la Baronne s'en était offensée.
Si elle eût encore été à cette époque de la vie où les passions
sont violentes, elle aurait sans doute persécuté la pauvre Ottilie.
Heureusement pour cette jeune fille l'âge l'avait rendue plus calme et
elle ne forma contre elle d'autres projets que celui de l'établir le
plus tôt possible, afin de la mettre dans l'impossibilité de nuire aux
femmes mariées.
Ce fut dans ce but qu'elle encouragea avec autant de prudence que
d'adresse les voeux du Professeur, qui finit par lui confier ses
espérances; et elle les fortifia au point qu'il prit la résolution de
se rendre au château de Charlotte, autant pour revoir son élève que
pour la demander à sa tante. La maîtresse du pensionnat approuva ce
voyage, et il partit le coeur plein de joie; car il croyait devoir
compter sur l'affection de son élève. Quant à la distinction des
rangs, l'esprit de l'époque l'effaçait naturellement, surtout parce
qu'Ottilie était pauvre, considération que la Baronne n'avait pas
manqué de faire valoir, en ajoutant que sa proche parenté avec
une famille riche n'était qu'un avantage illusoire. En effet, les
personnes les plus favorisées par la fortune se croient rarement
le droit de priver leurs héritiers directs d'une somme un peu
considérable pour en disposer en faveur de parents plus éloignés. Par
une bizarrerie qui tire sans doute son origine d'un respect instinctif
pour les droits de la naissance, nous semblons craindre de laisser,
après notre mort, ce que nous possédions pendant notre vie aux
personnes que nous aimions le mieux; car nous le léguons presque
toujours à celles à qui la loi l'aurait accordé, si nous n'avions
désigné personne. C'est ainsi que le dernier acte de notre existence
n'est point un choix libre et indépendant, mais un hommage rendu aux
institutions et aux convenances sociales.
L'accueil bienveillant que la tante et la nièce firent au Professeur
l'affermit dans la conviction qu'il pouvait, sans témérité, prétendre
à la main de son ancienne élève. S'il trouva moins de laisser-aller
dans la conduite de cette jeune personne envers lui, elle lui parut,
en général, plus communicative; il remarqua avec plaisir qu'elle
avait grandi, et que, sous tous les rapports, elle s'était formée
à son avantage. Cependant une crainte indéfinissable l'empêchait
toujours de laisser deviner le véritable but de sa visite, et il
aurait continué à garder le silence, si Charlotte, à la suite d'un
entretien familier, ne lui avait pas fourni l'occasion de s'expliquer.
--Vous avez vu et examiné tout ce qui agit et se meut autour de moi,
lui dit-elle. Que pensez-vous d'Ottilie? J'espère que cette question,
faite en sa présence, ne vous embarrasse pas?
Le Professeur énonça son opinion avec beaucoup de sagesse, sur les
divers points sur lesquels la jeune fille s'était perfectionnée. Il
convint que ses allures avaient pris de l'aisance et qu'il le s'était
formée, sur les choses de ce monde, des principes dont la justesse
se manifestait beaucoup plus encore dans ses actions que dans ses
paroles. Mais il ajouta que ces heureux changements, résultat de
l'éducation morcelée et superficielle que l'on puise dans le contact
du monde, avaient besoin d'être consolidés et complétés par une
instruction sagement combinée.
--Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable nièce, devrait, pour
quelque temps du moins, retourner à la pension. Il est inutile de
faire l'énumération des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne
peut pas encore avoir oublié ce qu'il y a d'utile et de juste dans
l'enchaînement de théories et de pratiques auxquelles elle a été
arrachée par une circonstance indépendante de notre volonté.
Ottilie comprit que tout le monde approuverait nécessairement les
paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondément; car il ne
lui était pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie
admirablement enchaîné et combiné, il lui suffisait d'arrêter sa
pensée sur Édouard, tandis qu'en la détournant de cet homme adoré,
elle ne voyait partout que désordre et confusion.
Charlotte répondit au Professeur avec une bienveillance adroite et
calculée.
--Ma nièce et moi nous désirons depuis longtemps ce que vous venez de
nous offrir. Dans l'état où je me trouve en ce moment, la présence de
cette chère enfant m'est indispensable; mais si après ma délivrance
elle désire encore retourner à la pension pour y achever son éducation
si heureusement commencée, je m'empresserai de l'y conduire moi-même.
Cette promesse, quoique conditionnelle, pénétra le Professeur de la
joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait
qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable à la réalisation
de cette promesse. De son côté Charlotte n'avait cherché qu'à retarder
la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la réalité de
ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour
assurer l'avenir de sa nièce. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre
ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le
retour immédiatement après la naissance de son enfant, se flattant
toujours que le titre de père suffirait pour réveiller dans son
coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il
s'estimerait heureux de pouvoir dédommager Ottilie de ses espérances
trompées, on la mariant à un homme, si digne d'un amour qu'elle ne
pourrait manquer de lui accorder.
Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps à s'expliquer sur
une affaire importante et grave, sont parvenues enfin à la mettre en
question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter à fond
n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence
qui ressemble à l'embarras, à la gêne.
Charlotte et sa nièce ne trouvaient plus rien à dire, et le Professeur
se mit à feuilleter le volume de gravures contenant les diverses
espèces de singes, resté au salon depuis qu'on l'y avait apporté pour
amuser Luciane. Ce recueil était peu de son goût sans doute, car il
le referma presque aussitôt; mais il paraît avoir donné lieu à une
conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le
journal d'Ottilie.
* * * * *