CHAPITRE VII.

Tout ce qui pouvait contribuer à la satisfaction de Charlotte et

d'Ottilie, était naturellement agréable à l'Architecte, et en ce sens,

du moins, il s'applaudit de l'arrivée du Professeur. Cependant sa

modestie, et peut-être aussi un peu d'égoïsme, lui firent regretter de

se voir sitôt remplacé auprès des dames. Il alla même jusqu'à craindre

de se survivre à lui-même par un plus long séjour au château, et cette

crainte lui donna la force de hâter son départ.

Lorsqu'il prit congé des dames, elles lui firent présent d'un gilet de

soie qu'il leur avait vu broder alternativement, en enviant en secret

le sort de l'heureux mortel auquel elles le destinaient. Pour un homme

dont le coeur est accessible aux tendres sentiments, de pareils dons

sont d'un prix inestimable, car il ne pense jamais aux jolis doigts

qui travaillaient pour lui avec tant de grâces et de persévérance,

sans se flatter que parfois, du moins, le coeur les guidait.

Charlotte et sa nièce estimaient sincèrement le bon Professeur, aussi

faisaient-elles tout ce qui était en leur pouvoir pour rendre son

séjour au château aussi agréable que possible. Les femmes nourrissent

au fond de leur coeur des pensées et des sensations qui leur sont

particulières et dont rien au monde ne saurait les détourner; mais

dans les relations sociales, elles se laissent facilement aller aux

impulsions que l'homme dont elles s'occupent pour l'instant, juge

à propos de leur donner. C'est par ce mélange de répulsion et

d'attraction, qu'elles exercent un empire absolu auquel, dans le

monde civilisé, pas un homme ne peut se soustraire, sans se donner à

lui-même un brevet de brutalité et de grossièreté.

L'Architecte avait mis ses talents au service des dames, autant

pour leur plaire, que pour leur être réellement utile, ce qui avait

resserré les travaux comme les causeries dans le domaine des arts.

La présence du Professeur les jeta tout à coup dans une sphère

différente. Cet homme, qui avait consacré sa vie à l'éducation, se

distinguait par une éloquence facile et gracieuse, dont les diverses

relations sociales, et surtout celles qui concernent la jeunesse,

étaient toujours le but et l'objet. Il parlait trop bien pour ne pas

être écouté avec plaisir, et ses discours amenèrent une révolution

d'autant plus complète dans la manière d'être à laquelle l'Architecte

avait accoutumé les dames, que toutes les distractions que cet artiste

leur avait procurées pendant son long séjour au château, étaient

entièrement opposées aux opinions de ce digne professeur.

Craignant sans doute de blâmer avec trop d'amertume les tableaux

vivants dont il avait vu une représentation au moment de son arrivée,

il n'en parlait jamais; mais il s'expliquait franchement sur les

embellissements de l'église et de la chapelle qu'on lui montra dans la

certitude qu'il les trouverait dignes d'admiration.

--Je ne connais rien de plus déplacé, de plus dangereux même, dit-il,

que le mélange du sacré et du profane, et je blâmerai toujours la

manie d'orner et de consacrer telle ou telle enceinte, afin que les

fidèles viennent s'y abandonner à des sentiments de piété. Est-ce que

ces sentiments ne sont pas gravés dans nos coeurs au point de nous

suivre au milieu des objets les plus vulgaires; des êtres les plus

grossiers dont le hasard peut nous entourer? Oui, dès que nous le

voulons sérieusement, chaque point de l'univers devient un temple, un

sanctuaire. J'aime à voir les exercices de piété s'accomplir dans la

même pièce où la famille se réunit pour manger, travailler, danser.

Tout ce qu'il y a de plus grand, de plus sublime dans l'homme, n'a

point de formes et ne saurait être représenté que par de grandes et

sublimes actions.

Peu de jours avaient suffi à Charlotte pour saisir toutes les nuances

d'un caractère que, depuis longtemps, elle connaissait dans son

ensemble. Persuadée que pour être réellement agréable à cet excellent

homme, il fallait l'occuper à sa manière, elle avait fait réunir dans

la grande salle du château les petits jardiniers, enrégimentés et

dressés par l'Architecte qui, avant son départ, les avait une dernière

fois passés en revue. Leur uniforme était propre et bien tenu, et

leurs allures, naturellement vives et animées, annonçaient encore

l'habitude de se conformer aux règles d'une sage discipline.

Se sentant dans son véritable cercle d'activité, le Professeur

interrogea ces enfants. Par des détours aussi ingénieux qu'imprévus,

il s'éclaira sur leurs caractères et leurs facultés; il fit plus, car,

en moins d'une heure, il avança leur jugement de plusieurs années, et

rendit leur raison accessible à plus d'une utile vérité. Ce résultat

presque merveilleux n'échappa point à Charlotte.

--Je vous ai écouté avec attention, lui dit-elle, et cependant je ne

comprends pas votre méthode. Vous n'avez parlé que de choses que tout

le monde peut et doit connaître; mais comment est-il possible d'agiter

et de résoudre tant de questions, et avec tant d'ordre et de suite

en si peu de temps, et à travers une foule de propos qui semblaient

toujours vous jeter sur un autre terrain?

--Il est peut-être imprudent, répondit en souriant le Professeur, de

trahir les secrets de son métier. N'importe, je vais vous expliquer

le procédé par lequel le résultat qui vient de vous étonner devient

facile, naturel même. Pénétrez-vous d'un objet, d'une matière, d'une

pensée, car je ne tiens pas au nom qu'on juge à propos de donner au

sujet d'une démonstration, saisissez-le dans son ensemble, examinez-le

dans toutes ses parties, attachez-vous-y avec fermeté, avec

opiniâtreté même, puis interrogez un certain nombre d'enfants sur ce

sujet, et vous reconnaîtrez sans peine ce qu'ils savent déjà, et ce

qu'il faudra leur apprendre encore. Qu'importe que leurs réponses

soient incohérentes ou relatives à des sujets étrangers; si vos

questions les ramènent, si vous restez inébranlable dans le cercle que

vous vous êtes tracé, vous finirez par les contraindre à ne penser, à

ne concevoir, à ne comprendre que ce que vous voulez leur enseigner.

Le plus grand, le plus dangereux défaut que puisse avoir l'homme qui

se consacre à l'enseignement, est de se laisser entraîner par ses

élèves, et de divaguer avec eux, au lieu de les forcer à s'arrêter

avec lui sur le point qu'il s'est proposé de traiter. Si vous pouviez,

Madame, vous décidera faire un essai de ce genre, je crois que vous en

seriez très-satisfaite.

--Il paraît, répondit Charlotte, que les règles de la bonne pédagogie

sont entièrement opposées à celles du savoir-vivre. S'arrêter

longtemps et avec opiniâtreté sur une même question, est une

inconvenance dans le monde, tandis que la première loi de

l'instituteur est d'éviter toute digression.

--Je crois que la variété sans digression serait toujours et partout

agréable et utile, malheureusement il est difficile de trouver et de

conserver cet admirable équilibre.

Il allait continuer, mais Charlotte venait d'apercevoir les petits

jardiniers qui traversaient la cour, et elle le fit mettre à la

fenêtre pour les voir passer. Il admira de nouveau leur bonne tenue,

et approuva, surtout, l'uniformité de leurs vêtements.

--Les hommes, dit-il, devraient depuis leur enfance, s'accoutumer à

un costume commun à tous. Cela leur apprendrait à agir ensemble, à se

perdre au milieu de leurs pareils, à obéir en masse, et à travailler

pour le bien général. L'uniforme a, en outre, l'avantage de développer

l'esprit militaire et de donner à nos allures quelque chose de décidé

et de martial, analogue à notre caractère, car chaque petit garçon

est né soldat. Pour s'en convaincre, il suffit d'examiner les jeux de

notre enfance, qui, tous, se renferment dans le domaine des sièges et

des batailles.

--J'espère que vous me pardonnerez, dit Ottilie, de ne pas avoir

soumis mes petites élèves à l'uniformité du costume. Je vous les

présenterai un de ces jours, et vous verrez que la bigarrure aussi

peut avoir son charme.

--J'approuve très-fort la liberté que vous leur avez laissée à ce

sujet: la femme doit toujours s'habiller à son gré, non-seulement

parce qu'elle seule sait ce qui lui sied et lui convient le mieux,

mais parce qu'elle est destinée à agir seule et par elle-même.

--Cette opinion me paraît paradoxale, observa Charlotte, car nous ne

vivons jamais pour nous ...

--Toujours, au contraire, interrompit le Professeur; je dois ajouter

cependant que ce n'est que par rapport aux autres femmes. Examinez

l'amante, la fiancée, l'épouse, la ménagère, la mère de famille;

toujours et partout elle est et veut rester seule; la femme du monde

elle-même éprouve ce besoin que toutes tiennent de la nature. Oui,

chaque femme doit nécessairement éviter le contact d'une autre femme,

car chacune d'elles remplit à elle seule les devoirs que la nature a

imposés à l'ensemble de leur sexe. Il n'en est pas ainsi de l'homme,

il a besoin d'un autre homme, et s'il n'existait pas il le créerait,

tandis que la femme pourrait vivre pendant toute une éternité sans

songer à produire son semblable.

--Lorsqu'on a l'habitude d'énoncer des vérités d'une manière

originale, dit Charlotte, on finit par donner, à ce qui n'est

qu'original, les apparences de la vérité. Votre opinion, au reste,

est juste sous quelques rapports, nous devrions toutes en faire notre

profit, en cherchant à nous soutenir et à nous seconder, afin de ne

pas donner aux hommes trop d'avantages sur nous. Convenez cependant

que les hommes ne sont pas toujours parfaitement d'accord entr'eux, et

que plus ils nous reprochent nos petites mésintelligences, plus ils

nous autorisent à nous égayer malignement aux dépens des leurs.

Après cette conversation, le sage et prudent Professeur observa

Ottilie, à son insu, dans ses fonctions d'institutrice, et il ne tarda

pas à lui exprimer sa satisfaction sur la manière dont elle s'en

acquittait.

--Vous avez parfaitement raison, lui dit-il, de maintenir vos élèves

dans les étroites limites de l'utile, du nécessaire, et de leur

faire contracter des habitudes d'ordre et de propreté. Par là elles

apprennent à faire cas d'elles-mêmes, et l'on peut fonder de grandes

espérances sur les enfants qui savent s'apprécier.

Ce qui le charma, surtout, dans la méthode d'Ottilie, c'est qu'elle ne

sacrifiait rien aux apparences; tous ses soins se portaient sur les

besoins du coeur et sur les devoirs de chaque instant.

--Si l'on avait des oreilles pour entendre, s'écria-t-il après avoir

assisté à l'une des leçons de la jeune fille, il serait facile de

donner en peu de mots tout un système d'éducation.

--Je vous entendrais, moi, dit Ottilie d'un air caressant, si vous

vouliez me parler.

--Très-volontiers, mais ne me trahissez pas; voici mon système: Il

faut élever les hommes pour en faire des serviteurs, et les femmes

pour en faire des mères!

--Les femmes pourraient se soumettre à votre arrêt, répondit Ottilie

en souriant, car si toutes ne deviennent pas mères, toutes en

remplissent les devoirs envers les divers objets de leur affection;

mais nos jeunes hommes! comment pourraient-ils adopter un principe qui

les condamne à servir? Leurs moindres paroles, leurs gestes mêmes ne

prouvent-ils pas que chacun d'eux se croit né pour commander.

--Voilà pourquoi il faut se garder de leur parler de ce principe. Tout

le monde cherche à se glisser à travers la vie en la cajolant, mais

elle ne cajole jamais personne. Qui de nous aurait eu le courage de

faire volontairement, et au début de sa carrière, les concessions que

le temps finit toujours par nous arracher malgré nous? Mais brisons

sur un sujet qui n'a rien de commun avec le cercle d'activité que vous

vous êtes créé ici, et laissez-moi plutôt vous féliciter de n'avoir

affaire qu'à des élèves dont l'éducation se renferme dans le domaine

de l'indispensable. Quand vos petites filles promènent leurs poupées

et faufilent de jolis chiffons pour les habiller, quand leurs soeurs

aînées cousent, tricotent et filent pour elles et pour le reste de la

famille, dont chaque membre s'utilise à sa façon, le ménage marche

pour ainsi dire de lui-même; et la jeune fille n'a presque rien à

apprendre pour diriger à son tour un ménage, car elle retrouvera chez

son mari tout ce qu'elle a quitté chez ses parents.

Dans les classes élevées la tâche est plus difficile, car elles

envisagent les relations sociales sous un autre point de vue. Là, on

demande aux instituteurs de s'occuper des apparences, de cultiver

l'extérieur, et d'élargir sans cesse devant leurs élèves le cercle de

l'activité et des connaissances humaines. Cela serait facile encore,

si l'on savait mutuellement se poser de sages limites; mais à force de

vouloir étendre l'intelligence, on la pousse, sans le vouloir, dans

le vague, et l'on finit par oublier entièrement ce qu'exige chaque

individualité par rapport à elle-même et par rapport aux autres

individualités avec lesquelles elle peut se trouver en contact. Éviter

cet écueil est un problème que chaque système d'éducation cherche à

résoudre, et que pas un n'a résolu complètement. Pour ma part, je me

vois à regret forcé d'enseigner à nos pensionnaires, une foule

de choses qui ne leur servent qu'à perdre un temps précieux, car

l'expérience m'a prouvé qu'elles cessent de s'en occuper dès qu'elles

deviennent épouses et mères. Si une compagne sage et fidèle pouvait un

jour s'associer à ma destinée, je serais le plus heureux des hommes,

car elle m'aiderait à développer chez les jeunes personnes toutes les

facultés nécessaires à la vie de famille, et je pourrais me dire que,

sous ce rapport du moins, l'éducation que l'on recevrait dans ma

maison serait complète. Sous tous les autres rapports l'éducation

recommence presque avec chaque année de notre vie; mais celle-là ne

dépend ni de notre volonté, ni de celle de nos instituteurs, mais de

la marche des événements.

Ottilie trouva cette dernière observation d'autant plus juste que,

dans l'espace de moins d'une année, une passion inattendue lui avait

fait, pour ainsi dire, recommencer son passé tout entier; et quand sa

pensée s'arrêtait sur l'avenir le plus près comme le plus éloigné,

elle ne voyait partout que de nouvelles épreuves à subir.

Ce n'était pas sans intention que le Professeur venait de parler d'une

compagne, d'une épouse enfin. Malgré sa modestie et sa réserve, il

voulait laisser deviner à Ottilie le véritable motif de sa présence au

château. Il avait été poussé à cette démarche décisive par un incident

imprévu, et sans lequel peut-être il se serait toujours borné à

espérer en secret.

La maîtresse de la pension déjà avancée en âge et sans enfants,

cherchait depuis longtemps une personne digne de la remplacer un jour,

et de devenir en même temps son héritière. Son choix s'était arrêté

sur le professeur, mais il ne pouvait complètement répondre à ses

espérances, qu'en se mariant avec une jeune personne capable de

remplir les devoirs difficiles qui, dans un pareil établissement,

ne peuvent être confiés qu'à une femme. Le coeur du professeur

appartenait à son ancienne élève, des considérations de sang lui

faisaient croire qu'on ne la lui accorderait pas, quand tout à coup un

événement fortuit sembla lui prouver le contraire.

Déjà le mariage de Luciane l'avait autorisé à espérer le retour

d'Ottilie à la pension, et les bruits qui circulaient sur l'amour du

Baron pour la nièce de sa femme rendaient pour ainsi dire ce retour

indispensable. Ce fut en ce moment que le Comte et la Baronne vinrent

visiter le pensionnat. Dans toutes les phases de la vie sociale,

l'apparition de quelque personnage important amène toujours de graves

et subits changements.

Les nobles époux, que deux fois déjà nous avons vus au château

de Charlotte, avaient été si souvent consultés sur le mérite des

pensionnats où leurs amis voulaient placer leurs enfants, qu'ils

avaient pris le parti d'apprendre à connaître par eux-mêmes le plus

célèbre de tous, celui où s'était formée la brillante Luciane. Leur

mariage récent leur permettait de se livrer ensemble à cet examen qui,

chez la Baronne, avait un motif secret et presque personnel.

Pendant son dernier séjour au château d'Édouard, Charlotte l'avait

initiée à toutes ses inquiétudes et consultée sur les moyens de

sortir de l'embarras dans lequel elle se trouvait; car si d'un côté

l'éloignement d'Ottilie lui paraissait plus que jamais nécessaire,

de l'autre les menaces de son mari la mettaient dans l'impossibilité

d'agir. La Baronne était femme à comprendre que dans une pareille

situation on ne pouvait employer que des moyens détournés, et lorsque

son amie lui parla de l'amour d'un des professeurs du pensionnat pour

Ottilie, elle se promit d'exploiter ce sentiment pour arriver à un

résultat décisif. Lorsqu'elle visita ce pensionnat, ce professeur seul

captiva son attention; elle l'interrogea sur Ottilie dont le Comte fit

aussitôt un éloge pompeux. Cette jeune personne l'avait distingué

de la foule des hôtes insignifiants dont se composait le cortège

de Luciane, et s'était presque toujours entretenu avec lui. En lui

parlant, elle apprenait à connaître le monde qu'Édouard lui avait fait

oublier. Un même penchant les rapprochait, il ressemblait à celui qui

unit un père à sa fille, et cependant la Baronne s'en était offensée.

Si elle eût encore été à cette époque de la vie où les passions

sont violentes, elle aurait sans doute persécuté la pauvre Ottilie.

Heureusement pour cette jeune fille l'âge l'avait rendue plus calme et

elle ne forma contre elle d'autres projets que celui de l'établir le

plus tôt possible, afin de la mettre dans l'impossibilité de nuire aux

femmes mariées.

Ce fut dans ce but qu'elle encouragea avec autant de prudence que

d'adresse les voeux du Professeur, qui finit par lui confier ses

espérances; et elle les fortifia au point qu'il prit la résolution de

se rendre au château de Charlotte, autant pour revoir son élève que

pour la demander à sa tante. La maîtresse du pensionnat approuva ce

voyage, et il partit le coeur plein de joie; car il croyait devoir

compter sur l'affection de son élève. Quant à la distinction des

rangs, l'esprit de l'époque l'effaçait naturellement, surtout parce

qu'Ottilie était pauvre, considération que la Baronne n'avait pas

manqué de faire valoir, en ajoutant que sa proche parenté avec

une famille riche n'était qu'un avantage illusoire. En effet, les

personnes les plus favorisées par la fortune se croient rarement

le droit de priver leurs héritiers directs d'une somme un peu

considérable pour en disposer en faveur de parents plus éloignés. Par

une bizarrerie qui tire sans doute son origine d'un respect instinctif

pour les droits de la naissance, nous semblons craindre de laisser,

après notre mort, ce que nous possédions pendant notre vie aux

personnes que nous aimions le mieux; car nous le léguons presque

toujours à celles à qui la loi l'aurait accordé, si nous n'avions

désigné personne. C'est ainsi que le dernier acte de notre existence

n'est point un choix libre et indépendant, mais un hommage rendu aux

institutions et aux convenances sociales.

L'accueil bienveillant que la tante et la nièce firent au Professeur

l'affermit dans la conviction qu'il pouvait, sans témérité, prétendre

à la main de son ancienne élève. S'il trouva moins de laisser-aller

dans la conduite de cette jeune personne envers lui, elle lui parut,

en général, plus communicative; il remarqua avec plaisir qu'elle

avait grandi, et que, sous tous les rapports, elle s'était formée

à son avantage. Cependant une crainte indéfinissable l'empêchait

toujours de laisser deviner le véritable but de sa visite, et il

aurait continué à garder le silence, si Charlotte, à la suite d'un

entretien familier, ne lui avait pas fourni l'occasion de s'expliquer.

--Vous avez vu et examiné tout ce qui agit et se meut autour de moi,

lui dit-elle. Que pensez-vous d'Ottilie? J'espère que cette question,

faite en sa présence, ne vous embarrasse pas?

Le Professeur énonça son opinion avec beaucoup de sagesse, sur les

divers points sur lesquels la jeune fille s'était perfectionnée. Il

convint que ses allures avaient pris de l'aisance et qu'il le s'était

formée, sur les choses de ce monde, des principes dont la justesse

se manifestait beaucoup plus encore dans ses actions que dans ses

paroles. Mais il ajouta que ces heureux changements, résultat de

l'éducation morcelée et superficielle que l'on puise dans le contact

du monde, avaient besoin d'être consolidés et complétés par une

instruction sagement combinée.

--Je crois donc, continua-t-il, que votre aimable nièce, devrait, pour

quelque temps du moins, retourner à la pension. Il est inutile de

faire l'énumération des avantages qu'elle y trouverait, car elle ne

peut pas encore avoir oublié ce qu'il y a d'utile et de juste dans

l'enchaînement de théories et de pratiques auxquelles elle a été

arrachée par une circonstance indépendante de notre volonté.

Ottilie comprit que tout le monde approuverait nécessairement les

paroles du Professeur, ce qui l'affligea profondément; car il ne

lui était pas permis de dire que, pour trouver tout dans la vie

admirablement enchaîné et combiné, il lui suffisait d'arrêter sa

pensée sur Édouard, tandis qu'en la détournant de cet homme adoré,

elle ne voyait partout que désordre et confusion.

Charlotte répondit au Professeur avec une bienveillance adroite et

calculée.

--Ma nièce et moi nous désirons depuis longtemps ce que vous venez de

nous offrir. Dans l'état où je me trouve en ce moment, la présence de

cette chère enfant m'est indispensable; mais si après ma délivrance

elle désire encore retourner à la pension pour y achever son éducation

si heureusement commencée, je m'empresserai de l'y conduire moi-même.

Cette promesse, quoique conditionnelle, pénétra le Professeur de la

joie la plus vive; mais elle fit tressaillir Ottilie, car elle sentait

qu'elle ne pourrait opposer aucun motif raisonnable à la réalisation

de cette promesse. De son côté Charlotte n'avait cherché qu'à retarder

la demande formelle du Professeur, tout en s'assurant de la réalité de

ses intentions, dans lesquelles elle voyait un moyen favorable pour

assurer l'avenir de sa nièce. Il est vrai qu'elle ne pouvait prendre

ce parti qu'avec le consentement de son mari, dont elle attendait le

retour immédiatement après la naissance de son enfant, se flattant

toujours que le titre de père suffirait pour réveiller dans son

coeur tous les devoirs et toutes les affections du mari, et qu'il

s'estimerait heureux de pouvoir dédommager Ottilie de ses espérances

trompées, on la mariant à un homme, si digne d'un amour qu'elle ne

pourrait manquer de lui accorder.

Lorsque des personnes qui cherchent depuis longtemps à s'expliquer sur

une affaire importante et grave, sont parvenues enfin à la mettre en

question, et se sont convaincues que l'instant de la traiter à fond

n'est pas venu encore, leur entretien est toujours suivi d'un silence

qui ressemble à l'embarras, à la gêne.

Charlotte et sa nièce ne trouvaient plus rien à dire, et le Professeur

se mit à feuilleter le volume de gravures contenant les diverses

espèces de singes, resté au salon depuis qu'on l'y avait apporté pour

amuser Luciane. Ce recueil était peu de son goût sans doute, car il

le referma presque aussitôt; mais il paraît avoir donné lieu à une

conversation dont nous retrouvons les principaux traits dans le

journal d'Ottilie.

* * * * *

Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même · 第 40 / 65 题