EXTRAIT DU JOURNAL D'OTTILIE.

«Toutes les fois que la pensée de l'homme dépasse la vie d'ici bas,

il ne saurait rien espérer de plus doux que de dormir auprès des

personnes qu'il a aimées. Comme elle est chaleureuse, comme elle part

sincèrement du coeur, cette phrase si simple: Aller rejoindre les

siens!

«Il y a plus d'une manière de perpétuer le souvenir d'une personne

morte ou absente; la meilleure de toutes est, sans contredit, le

portrait. Lors même qu'il ne serait pas parfaitement ressemblant, il

charme et attire; et l'on aime à s'entretenir avec lui, comme on

aime parfois à discuter avec un ami; car alors, seulement, on sent

distinctement qu'on est à deux, et qu'il serait impossible de se

séparer.

«Combien de fois l'ami présent n'est-il pour nous autre chose qu'un

portrait! Il ne nous parle pas, il ne s'occupe pas de nous, mais nous

nous occupons de lui en nous abandonnant au plaisir de le regarder;

nous sentons ce qu'il est pour nous, et souvent notre affection

augmente sans qu'il ait contribué à ce résultat plus que n'aurait pu

le faire son portrait.

«On n'est jamais content du portrait d'une personne qu'on aime, voilà

ce qui me fait plaindre sincèrement les peintres de portraits. On leur

demande l'impossible; on veut qu'ils représentent la personne non

telle qu'ils la voient, ou qu'elle est en effet, mais telle que

l'exige la nature de ses rapports avec les individus qui regardent

cette représentation, et qui y cherchent, non la vérité, mais la

justification de leur affection ou de leur haine. Il est donc

bien naturel que les peintres de portraits finissent par devenir

indifférents, capricieux, opiniâtres, et que, par conséquent, un bon

portrait de l'être qui nous est le plus cher au monde, est presque une

impossibilité.

«La collection d'armes et d'autres objets trouvés dans les tombes

antiques que fermaient d'immenses blocs de rochers, et que

l'Architecte nous a montrés n'est à mes yeux qu'une preuve de

la futilité des efforts humains pour la conservation de notre

individualité après la mort. Quelle n'est pas la force de l'esprit

de contradiction, et qui de nous peut se flatter d'en être exempt,

puisque ce sage Architecte, après avoir fouillé lui-même plusieurs de

ces tombes, où il n'a pu trouver que des insignes indépendants de la

personne du mort, n'en continue pas moins à s'occuper de monuments

funéraires?

«Mais pourquoi nous juger si sévèrement? Ne pouvons, ne devons-nous

donc travailler que pour l'éternité? Ne nous habillons-nous pas le

matin pour nous déshabiller le soir? Ne nous mettons-nous pas en

voyage avec l'espoir de revenir au lieu du départ? Pourquoi ne

souhaiterions-nous pas de reposer auprès des nôtres, quand ce ne

serait que pour un siècle ou deux?

«Les pierres mortuaires usées par les genoux des fidèles, les églises

dont les voûtes se sont écroulées sur ces lugubres monuments, nous

montrent, pour ainsi dire, une seconde époque de la vie de souvenir

que nous aimons à faire à nos morts, et, en général, cette vie est

plus longue que la vie d'action. Mais elle aussi a un terme et finit

par s'évanouir. Pourquoi le temps, dont l'inflexible tyrannie est

toujours sans pitié pour l'homme, serait-il plus indulgent pour

l'oeuvre de ses mains ou de son intelligence?»

Les affinités électives Suivies d'un choix de pensées du même · 第 32 / 65 题