Je ne sais si le mal qui est venu nous frapper est guérissable ou non,
mais je sens que pour échapper au désespoir, j'ai besoin d'un délai,
et le sacrifice que je m'impose me donne le droit de l'exiger. Je
quitterai ma maison jusqu'à ce que notre avenir à tous soit décidé. En
attendant cette décision, tu en seras la maîtresse absolue, mais à la
condition expresse que tu partageras cet empire avec Ottilie. Ce n'est
pas au milieu d'étrangers, c'est à tes côtés que je veux qu'elle vive.
Continue à être bonne et douce pour elle, redouble d'égards et de
délicatesse envers cette chère enfant; je te promets, en échange, de
n'entretenir avec elle aucune relation. Je veux même rester, pour
un certain temps, dans une ignorance complète sur tout ce qui vous
concernera toutes deux. Mon imagination rêvera que tout va pour le
mieux, et vous pourrez en penser autant sur mon compte.
Je te prie, je te conjure encore une fois de ne pas éloigner Ottilie.
Si elle dépasse le cercle dans lequel se trouve ce domaine et
ses dépendances, si elle entre dans une sphère étrangère, elle
n'appartient plus qu'à moi, et je saurai m'emparer de mon bien. Si tu
respectes mes voeux, mes espérances, mes douleurs, mes illusions, eh
bien! alors je ne repousserai peut-être pas la guérison, si toutefois
elle venait s'offrir à mon coeur malade ...
A peine sa plume avait-elle tracé cette dernière phrase, que son âme
tout entière la démentit; en la voyant sur le papier, tracée par sa
main, il éclata en sanglots. Une puissance irrésistible lui disait
plus clairement que jamais qu'il n'était pas en son pouvoir de cesser
d'aimer Ottilie, soit que cet amour fût un bonheur ou un malheur pour
lui.
En ce moment d'agitation fiévreuse, il se rappela tout à coup qu'il
allait s'éloigner de son amie, sans savoir même si jamais il lui
serait possible de la revoir. Mais il avait promis de partir, et dans
son trouble il lui semblait que l'absence le rapprochait du but de ses
désirs, tandis qu'en restant il lui serait impossible d'empêcher sa
femme d'éloigner Ottilie de la maison. Poussé par cette dernière
pensée, il descendit rapidement l'escalier et s'élança sur le cheval
qui l'attendait dans la cour.
En passant devant l'auberge du village, il reconnut, sous un berceau
en fleurs et devant une table bien servie, le mendiant auquel il avait
donné la veille une pièce d'or. Cette vue lui rappela douloureusement
les plus belles heures de sa vie, et l'immensité de sa perte.
Combien j'envie ton sort! se dit-il à lui-même, sans détourner les
yeux du mendiant. Tu jouis encore aujourd'hui du bien que je t'ai fait
hier; mais moi, il ne me reste plus rien du bonheur dont je m'enivrais
alors.