Dès les premières heures de la matinée, si impatiemment attendue,
les invités arrivèrent en foule au château du Baron. Les personnes
présentes à la pose de la première pierre de la maison d'été, avaient
conservé un agréable souvenir de cette cérémonie, et celles qui
n'avaient pu y assister en avaient entendu parler avec beaucoup
d'éloges; aussi chacun s'empressa-t-il de venir prendre sa part d'une
nouvelle fête de ce genre.
Au moment où on allait se mettre à table, les charpentiers, précédés
par une joyeuse musique, firent leur entrée solennelle dans la cour du
château. L'un d'eux prononça une courte harangue et fit circuler une
immense couronne de chêne, ornée de mouchoirs et de rubans de soie.
Les dames s'empressèrent d'enrichir cette couronne de toutes sortes
de dons gracieux qu'elles y attachèrent elles-mêmes. Puis on se mit à
table, et les charpentiers, heureux et fiers, continuèrent leur marche
à travers le village, où ils enlevèrent aux jeunes filles leurs plus
beaux mouchoirs, leurs plus beaux rubans; et le cortège grossi par
la foule des curieux arriva, au milieu des cris de joie, à la maison
d'été, dont le toit fut aussitôt orné de la couronne de chêne
surchargée d'offrandes de tout genre.
Après le dîner, Charlotte, qui ne voulait ni cortège ni marche
régulière, se borna à proposer à ses hôtes une promenade sur la
montagne de la maison d'été, où l'on arriva par groupes isolés et sans
ordre; Ottilie, qu'elle avait retenue afin de l'empêcher de jouer
un rôle dans cette fête, arriva la dernière sur la plate-forme,
circonstance qui causa précisément le mal que Charlotte avait voulu
éviter. Les trompettes et les cymbales qui devaient saluer la société,
et qui avaient attendu qu'elle fût toute réunie, n'entonnèrent leurs
bruyantes fanfares qu'au moment où la jeune fille parut, et ils la
proclamèrent ainsi la reine de la fête.
Pour mettre la maison d'été en harmonie avec la solennité de ce jour,
on l'avait décorée de guirlandes de fleurs disposées selon les règles
architectoniques. Le Baron avait fait placer sur le fronton, des
chiffres en fleurs qui indiquaient la date de cette inauguration. Il
avait en même temps donné l'ordre de faire figurer le nom d'Ottilie
dans le tympan du fronton; heureusement le Capitaine était arrivé
assez tôt pour enlever les lettres en fleurs et les remplacer par
d'autres ornements.
Les rubans et les mouchoirs bigarrés qui ornaient la couronne
flottaient dans l'air, et le vent emporta la nouvelle et courte
allocution du charpentier. La cérémonie était terminée et la place
devant la maison avait été nivelée et entourée de branches d'arbres,
afin de la disposer en salle de danse.
Un jeune charpentier présenta au Baron une svelte et jolie
villageoise, et pria fort poliment Ottilie de lui faire l'honneur
d'ouvrir le bal avec lui. Les deux couples trouvèrent de nombreux
imitateurs, et Édouard ne tarda pas à changer sa rustique danseuse
contre la charmante Ottilie. Les invités pour lesquels ce genre de
plaisir n'avait point d'attrait, se dispersèrent dans les alentours et
admirèrent les promenades et les plantations nouvelles; mais avant de
se séparer, on s'était donné rendez-vous sous les platanes, à la chute
du jour.
Édouard arriva le premier à ce rendez-vous, et donna ses derniers
ordres au valet de chambre, qui se rendit aussitôt, avec l'artificier,
sur la rive opposée de l'étang où déjà tout était prêt pour la
surprise que l'on réservait à la société. Ce ne fut qu'en ce moment
que le Capitaine devina le mystère qu'on lui avait caché jusqu'ici.
Prévoyant que la foule allait se porter sur les bords de l'étang, il
allait faire prendre des mesures de précaution; mais le Baron lui
dit sèchement qu il voulait diriger seul un divertissement de son
invention.
Ainsi que le Capitaine l'avait prévu, les campagnards, qui ne
croyaient jamais pouvoir s'approcher assez près du lieu où devait
s'opérer la merveille qu'on venait de leur annoncer, se pressèrent sur
les digues auxquelles l'on avait déjà commencé à ôter une partie de
leurs soutiens, la réunion des trois étangs en un seul ayant rendu
leur destruction nécessaire.
Le soleil venait enfin du se coucher, le crépuscule du soir
enveloppait déjà la contrée, et les nobles spectateurs, réunis sous
les platanes où l'on venait de servir une magnifique collation,
attendaient fort commodément une obscurité plus complète. La soirée
était calme, pas un souffle n'agitait le feuillage, et tout permettait
d'espérer que le feu d'artifice réussirait complètement.
Tout à coup des cris horribles se firent entendre, d'immenses mottes
de terre s'étaient détachées des digues, et des hommes, des femmes,
des enfants roulaient avec elles dans l'eau. On se précipita vers le
lieu du désastre, pour voir plutôt que pour secourir, car le malheur
paraissait sans remède. Les digues, dégarnies et trop faibles pour
supporter le poids qui les surchargeait, s'affaissaient de plus en
plus. Enfin la confusion était telle, que tous ceux qui se trouvaient
sur ces digues ne pouvaient plus ni avancer ni reculer. Le Capitaine
seul conserva assez de présence d'esprit pour faire chasser, de
force, de ces digues, la foule éperdue, ce qui empêcha de nouveaux
éboulements, et donna aux hommes courageux dont il s'était entouré
assez de place pour secourir les malheureux qui luttaient contre les
flots. Au bout de quelques minutes, tous avaient été ramenés sur le
rivage. Un jeune garçon seul avait été poussé trop avant dans l'eau
pour gagner la terre, et les efforts qu'il fit pour s'en approcher
l'éloignèrent toujours davantage; ses forces l'abandonnèrent, et l'on
n'aperçut plus que ses bras qu'il élevait vers le Ciel comme pour
implorer son secours. Le bateau était rempli de pièces d'artifice
qu'on devait brûler sur l'eau, et le temps que l'on aurait mis à le
décharger était plus que suffisant pour rendre certaine la mort du
malheureux enfant. La résolution du Capitaine fut bientôt prise, il se
dépouilla en hâte de son habit et se précipita dans l'étang.
Un long cri de surprise et d'admiration retentit dans la foule; tous
les yeux étaient fixés sur l'intrépide nageur qui, après avoir plongé
plusieurs fois, reparut avec l'enfant. Il l'amena sur le rivage et le
remit au chirurgien, car il ne donnait plus aucun signe de vie; puis
il demanda s'il ne manquait plus personne et fit faire à ce sujet une
enquête sévère. En vain Charlotte le supplia de retourner au château
et de s'y faire donner les soins nécessaires, il ne consentit à
s'éloigner qu'après avoir acquis la certitude que tout le monde était
sauvé; le chirurgien le suivit avec l'enfant qui avait repris l'usage
de ses sens.
A peine les eut-on perdus de vue que Charlotte se souvint que le thé,
le sucre, le vin et les autres objets dont ils avaient besoin étaient
enfermés sous clef, et que par conséquent sa présence et celle
d'Ottilie étaient nécessaires au château. Pour y retourner il fallait
passer sous les platanes, où elle vit son mari occupé à réunir et
à retenir la société, en l'assurant que le feu d'artifice allait
commencer. Elle le supplia de remettre un plaisir dont personne en ce
moment n'était en état de profiter, et lui fit sentir qu'il serait
inhumain de s'amuser avant de savoir qu'il n'y avait en effet plus
rien à craindre pour le malheureux enfant et pour son généreux
sauveur.
--Le chirurgien fera son devoir, répondit sèchement le Baron, il a
tout ce qu'il faut pour cela et notre présence au château ne ferait
que le gêner.
Charlotte n'insista pas davantage, mais elle fit signe à Ottilie de la
suivre; elle allait obéir, Édouard la retint.
--Je ne veux pas, s'écria-t-il, qu'on la traite en soeur de charité;
cette journée est trop belle pour la terminer à l'hôpital! L'enfant
noyé est sauvé et le Capitaine se séchera fort bien sans nous.
Charlotte partit seule et en silence; quelques invités la suivirent
d'abord, et après une courte hésitation, toute la société prit le
chemin du château. Restée seule sous les platanes avec Édouard, la
tremblante Ottilie le supplia d'imiter l'exemple qu'on venait de leur
donner.
--Non, non, dit-il, restons ici ensemble: les choses exceptionnelles
ne se font pas sur les routes ordinaires. Que la catastrophe de ce
soir hâte notre union, tu m'appartiens, je te l'ai juré assez de fois,
que les actions succèdent enfin aux paroles!
Le bateau traversa l'étang et s'approcha des platanes: c'était le
valet de chambre qui venait demander à son maître ce que deviendrait
le feu d'artifice.
--Fais-le partir, s'écria le Baron.
Et le valet de chambre retourna à son poste. Édouard prit les deux
mains d'Ottilie.
--C'est pour toi seule qu'il a été préparé, qu'il s'exécute pour toi
seule, permets-moi seulement de l'admirer à tes côtés.
Puis il s'assit près d'elle d'un air tendrement ému, mais avec une
réserve respectueuse.
Au milieu des explosions principales et terribles comme le tonnerre
des canons, on entendait le sifflement des fusées, des balles
luisantes et des serpenteaux, le craquement des roues et des soleils,
et le bruissement des pluies de feu.
Édouard suivait avec ravissement du regard et de la pensée tous ces
météores qui s'élançaient dans les airs, tantôt les uns après les
autres, et tantôt tous à la fois. Mais pour la tendre et douce
Ottilie, déjà intimidée par tout ce qui avait précédé cet instant, ces
apparitions bruyantes et éphémères furent plutôt un objet d'effroi que
de plaisir. Dominée par la peur, elle se rapprocha de son ami, qui
ne vit dans ce mouvement qu'une preuve de confiance, et la promesse
réitérée de lui appartenir pour toujours.
La nuit avait repris ses droits que l'éclat du feu d'artifice venait
de lui disputer; la lune argentait seule les étangs, et éclairait
l'étroit sentier sur lequel les deux amants retournaient au château.
Tout à coup un homme se présenta devant eux et leur demanda l'aumône,
et Édouard reconnut l'insolent qui l'avait forcé à prendre des mesures
contre l'importunité des mendiants. Trop heureux pour ne pas chercher
à étendre ce bonheur sur tout ce qui l'entourait, il jeta une pièce
d'or dans le chapeau de cet homme.
Grâce à l'habileté du chirurgien et aux soins empressés de Charlotte,
l'enfant était presque entièrement remis, et la santé du Capitaine et
des hommes qui l'avaient secondé ne courait plus aucun danger; toutes
les mesures de précaution nécessaires en pareil cas ayant été prises a
temps.
La catastrophe de l'étang avait laissé une certaine inquiétude dans
l'esprit de tout le monde, aussi les invités s'était-ils empressés de
regagner leurs demeures.
Resté seul avec Charlotte, le Capitaine l'informa de son prochain
départ; cette nouvelle inattendue la surprit sans la troubler. La
soirée avait été si fertile en événements graves et extraordinaires,
que tout ce qui pouvait les suivre n'était plus pour elle que la
réalisation de l'avenir solennel dont ces mêmes événements lui avaient
paru le présage certain. Telle était la disposition de son esprit
lorsqu'elle vit entrer Édouard et Ottilie. Son premier soin fut de
leur apprendre que le Capitaine était sur le point de les quitter pour
aller remplir un poste brillant. Le Baron ne vit dans ce changement de
fortune subit, qu'un hasard favorable qui ne pouvait manquer de
hâter l'accomplissement de ses voeux. Son imagination devançant les
événements, lui montrait d'un côté Charlotte heureuse et fière de son
nouvel époux, et de l'autre Ottilie établie par lui en qualité de
maîtresse légitime du château et de ses vastes domaines.
Éblouie par des rêves semblables, la jeune fille s'était retirée dans
sa chambre, où elle trouva le riche coffre qui contenait les cadeaux
de son ami. Les mousselines, les soieries, les dentelles, les schalls
étaient aussi riches qu'élégants; de magnifiques bijoux complétaient
ce trousseau. Elle devina sans peine que l'intention d'Édouard était
de l'habiller d'une manière digne du rang qu'il lui destinait; mais
tous ces objets étaient si bien rangés et surtout si brillants,
qu'elle osa à peine les soulever, et encore moins se les approprier
même de la pensée.