P.

Saint-Pétersbourg, 24 mars/5 avril 1805.

Oui, mon aimable petite amie, la faute n'en a été qu'à la poste, si vous

avez manqué de mes lettres. J'ai écrit régulièrement plus ou moins, tous

les courriers; mais il est mille raisons qui arrêtent ou retardent les

lettres et, pour un ordinaire, il ne faut pas s'inquiéter. Bien, bien

obligé, chère enfant, de la commission dont je vous avais priée, pour la

bonne amie, et de la manière dont vous l'avez remplie, et plus encore,

s'il se peut, de l'exactitude obligeante avec laquelle vous m'en rendez

compte.

Le déjeuner donné par madame la comtesse C. était donc bien nombreux!

Mon aimable amie, il faut _pourtant_ que vous vous fassiez peu à peu à

ces grands rassemblements qui sont, au fond, une _bruyante_ solitude.

C'est dans ces rassemblements-là qu'on peut beaucoup observer et

entendre, pour consulter ensuite votre bonne amie et lui confier vos

observations et vos jugements. L'avantage des grandes sociétés est de

s'apercevoir qu'on peut se passer de nous; celui des petites sociétés

bien choisies est de multiplier les lumières et les jouissances, par

l'effusion et l'abandon même qu'elles permettent.

Je dois vous remercier aussi, chère bonne enfant, de votre jolie

écriture. Elle est soignée et l'orthographe en est correcte.

La pièce de l'Abbé de l'Épée, ce bon prêtre français qui eut le courage

de rendre utiles les sourds-muets par une patience héroïque, est

vraiment touchante. J'ai lu, dans je ne sais quelle feuille, qu'on l'a

donnée à Lindau, si je ne me trompe (vous saurez trouver cette ville sur

la carte du _lac de Constance_), où un véritable sourd et muet et son

instituteur ont joué. C'est là ce qu'on appelle être dans son rôle!

Adieu, chère petite amie. Le bon tuteur écrit aussi peu qu'il est

possible; mais il écrit toujours, quoique à bâtons rompus, et prenant du

repos.

Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane. · 第 33 / 61 题