Saint-Pétersbourg, 28 fév./12 mars 1805.
Votre lettre du 24 février passé, chère aimable petite amie, est fort
bien écrite et bien orthographiée; je vous en remercie tendrement, parce
que je sens que c'est aussi pour me faire un peu de plaisir que vous
soignez votre écriture. Ce motif est si obligeant! Il est si digne d'un
coeur tel que le vôtre!
J'ai été peiné de l'incommodité du bon prince de Rohan. Mais les parties
de chasse à pareille saison ne sont pas pour tout le monde. Il y a Louis
et Louis, comme il y a âge et âge, n'est-ce pas, chère petite amie? J'ai
été sincèrement touché de ce que vous me dites au sujet de la
reine-mère. Elle était bonne, elle était bienfaisante. Ce sont nos plus
beaux titres à l'estime, aux regrets de nos semblables. Quand même
l'injustice des hommes nous refuserait ces sentiments, le seul
témoignage que nous emporterons avec nous suffirait pour nous dédommager
de tout. Mais, chère enfant, la reine-mère avait été à l'école du
chagrin et de la gêne dans sa jeunesse. La vertu en a souvent besoin, et
il est bien des malheurs, dans la vie, qui nous donnent ou développent
chez nous de grandes qualités.
Vous avez montré, dites-vous, trop sensiblement votre ennui et même un
peu d'humeur dans une société. Voilà, bonne enfant, un apprentissage
pour vous. On est très souvent dans le cas de rencontrer des sociétés
qui ne nous amusent point, qui peut-être même nous déplaisent. Vous
n'avez, Dieu merci, de plus grands chagrins à craindre ou à éprouver
habituellement à votre âge. Qu'ils vous servent d'occasion de vous
exercer à l'art essentiel de vous posséder et de vous accommoder au goût
des autres, par obligeance et par bonté. Le bon tuteur se porte un peu
mieux aujourd'hui. Nous nous promenons presque toujours ensemble, glaces
fermées, rideaux baissés, dans la ville. Ce matin, je n'ai pu
l'accompagner et j'en suis bien fâché, car il n'aime pas se promener
tout seul. Il a été très sensible aux jolies lignes que vous lui avez
écrites et que je courus lui lire à son lit. Il les a relues dans la
matinée et il est passé chez moi pour me recommander de vous en
remercier de sa part.
Saint-Pétersbourg, 3/15 mars 1805.
Je réponds en hâte, chère aimable enfant, à votre jolie lettre du 21
février-12 mars. Merci des détails que vous me donnez sur les honneurs
qu'a reçus M. Iffland à Dresde, et sur les distinctions que lui a
accordées le plus réservé, le plus mesuré peut-être des princes de la
Terre. Ces distinctions, tout en encourageant les talents et le mérite,
font la gloire des grands qui savent les distribuer. Les artistes sont
faits pour obtenir les récompenses dues à la peine qu'ils se sont donnée
pour se perfectionner. Les princes sont faits pour partager avec
jugement et sobriété ces récompenses. C'est un tact bien difficile à
acquérir, chère enfant, que celui de ménager ces distinctions.
Vous l'apprendrez aussi, vous surtout à qui le sort impose des mesures
encore plus sévères.
Ne soyez pas étonnée, petite amie, si dans huit jours de temps la
princesse W. n'a point vu cet homme célèbre, quoique accompagné d'une
lettre de maman. Huit jours passent bien vite et la manière de vivre
retirée, à ce qu'on dit, de la princesse, et les occupations pressées de
M. Iffland ont été la cause de cette privation des deux côtés. Tout en
m'écrivant, chère enfant, qu'on n'est pas mécontent de votre
_ortographe_, vous faites une faute; et je vous y attrape,--on écrit
_orthographe_. Au reste, j'en suis content aussi, mais pas toujours.
Le bon tuteur, qui se porte un peu mieux, vous remercie de votre
embrassement. Le bon et excellent chevalier a été sensible à votre
souvenir; il vous dit mille choses et vous prie de le mettre aux pieds
de l'adorable maman.
Saint-Pétersbourg, 7/19 mars 1805.
Oh! la charmante, la jolie _pensée_ que je reçois avec votre lettre du 3
de ce mois, aimable petite amie! N'attendez pas des remerciements qui ne
valent rien entre nous. Mais agréez mes félicitations bien sincères
ainsi que celles de tous ceux qui ont admiré votre ouvrage. Les mots que
vous y avez ajoutés m'ont vraiment touché. Mon estime, chère bonne
enfant, vous est assurée dès que vous tâcherez de mériter la tendre
approbation de votre adorable maman et de répondre aux soins de votre
bonne amie. Tâchez de vous donner les qualités de caractère et les
connaissances indispensables, avec la même attention que vous mettez aux
talents d'agrément, et vous serez heureuse et vous ferez le bonheur de
tout ce qui vous entourera, et l'ornement de votre maison.
La société de mademoiselle Julie de Hardenberg ne peut que contribuer à
rendre plus brillantes vos soirées, chère petite amie. Je l'ai trouvée à
Hambourg extrêmement aimable, parce qu'elle était bonne, simple, douce,
sans prétention. Je vous prie de la remercier du souvenir qu'elle veut
bien conserver de moi et de l'assurer du parfait retour de ma part. Vous
donnerez aussi un baiser à la chère et spirituelle Pauline; et vous ne
m'oublierez pas auprès de Monsieur et de madame la Comtesse.
Bonne enfant, comme il n'est jamais permis de mentir, je vous dirai que
je ne puis dire du bien de ma pauvre santé. Je ne me reconnais pas. Je
n'existe plus qu'autant que je parle et que j'écris. C'est assez si je
puis aller ainsi jusqu'au bout. Espérons que le voyage de retour me
rendra tout ce que le séjour d'ici m'a fait perdre. Merci, petite amie,
pour tout ce que vous me dites d'aimable à ce sujet. Mon coeur en est
pénétré et ne l'oubliera jamais. Bien des choses à madame et à
mademoiselle de G., ainsi qu'à tout le reste de votre société.
Saint-Pétersbourg, 21 mars/2 avril 1805.
Vos promenades en voiture et surtout à pied, chère aimable enfant, m'ont
fait grand plaisir. Il faut profiter de la belle saison, d'autant plus
que le mois où nous entrons et presque toujours le mois suivant ne sont
pas les plus agréables à Berlin. Nous avons présentement de belles
journées à notre tour; mais les rivières, les canaux ont encore pris et
couverts de neige; et la glace qui se fond lentement dans les rues ne
permet presque de promenades qu'en voiture ou en petite troïka, qui peu
à peu remplace le traîneau.
On donne ici, depuis quelque temps, des concerts célèbres. C'est une
passion presque générale chez les grands d'ici. J'ai entendu parler d'un
Anglais (dont je n'ose estropier le nom, car je ne l'ai lu nulle part)
qui joue parfaitement le clavecin, et qu'on met au-dessus de Clémenti.
Cela se pourrait. Mais je doute fort qu'il ait la sensibilité et l'âme
de ce dernier. Chère petite amie, il y a des siècles que vous ne m'avez
pas dit un seul mot sur vos progrès dans ce talent précieux. C'est
apparemment pour préparer une surprise à votre ancien bon ami, lorsqu'il
sera de retour.
Le bon tuteur a espéré trouver sa jolie rose dans une de vos lettres.
Malgré sa longue et ennuyeuse maladie, je suis sur qu'à cette vue, de
charmants vers eussent exprimé sa joie et sa tendre reconnaissance. Mon
Dieu! chère enfant, il mérite bien tous ces soins de votre part! C'est
pour vous qu'il n'a presque qu'un oeil pour regarder vos ouvrages!
Je suis bien charmé aussi, bonne enfant, que l'angélique maman dîne
souvent chez sa Dorothée. C'est une occasion très agréable d'entendre
mille propos obligeants, d'observer mille traits de bonté, d'apprendre
tout plein de choses, dont son esprit s'est enrichi et qui acquièrent
des charmes inexprimables en passant par son coeur.
Oui, chère petite amie, c'est la vieille maxime de votre bon ami. La
tête doit penser, mais c'est par le coeur qu'elle doit transmettre ses
pensées. Le coeur doit sentir, mais c'est avec la tête qu'il doit
perfectionner et conduire ses sentiments.
Adieu, chère bonne enfant. Voici le tuteur qui entre chez moi et qui
vous dit mille tendresses. Il vous prie aussi de présenter ses hommages
à l'adorable maman et de dire bien des choses de sa part à votre
excellente amie.