LE RÉGIME SANITAIRE DE L'«ÉMILE»

«Tous ceux qui ont réfléchi sur la manière de vivre des anciens

attribuent aux exercices de la gymnastique cette vigueur de corps et

d'âme qui les distingue le plus sensiblement des modernes. La manière

dont Montaigne appuie ce sentiment montre qu'il en étoit fortement

pénétré; il y revient sans cesse et de mille façons. En parlant de

l'éducation d'un enfant, pour lui roidir l'âme, il faut, dit-il, lui

durcir les muscles; en l'accoutumant au travail, on l'accoutume à la

douleur; il le faut rompre à l'âpreté des exercices, pour le dresser à

l'âpreté de la dislocation, de la colique, et de tous les maux. Le sage

Locke, le bon Rollin, le savant Fleuri, le pédant de Grouzas, si

différents entre eux dans tout le reste, s'accordent tous en ce seul

point d'exercer beaucoup les corps des enfants. C'est le plus judicieux

de leurs préceptes; c'est celui qui est et sera toujours négligé. J'ai

déjà suffisamment parlé de son importance, et comme on ne peut là-dessus

donner de meilleures raisons ni des règles plus sensées que celles qu'on

trouve dans le livre de Locke, je me contenterai d'y renvoyer, après

avoir pris la liberté d'ajouter quelques observations aux siennes.

«Les membres d'un corps qui croît doivent être tous au large dans leur

vêtement; rien ne doit gêner leur mouvement ni leur accroissement, rien

de trop juste, rien qui colle au corps; point de ligatures.

L'habillement françois, gênant et malsain pour les hommes, est

pernicieux surtout aux enfants. Les humeurs stagnantes, arrêtées dans

leur circulation, croupissent dans un repos qu'augmente la vie inactive

et sédentaire, se corrompent et causent le scorbut, maladie tous les

jours plus commune parmi nous, et presque ignorée des anciens, que leur

manière de se vêtir et de vivre en préservoit. L'habillement du

houssard, loin de remédier à cet inconvénient, l'augmente, et pour

sauver aux enfants quelques ligatures, les presse par tout le corps. Ce

qu'il y a de mieux à faire est de les laisser en jaquette aussi

longtemps que possible, puis de leur donner un vêtement fort large, et

de ne se point piquer de marquer leur taille, ce qui ne sert qu'à la

déformer. Leurs défauts du corps et de l'esprit viennent presque tous de

la même cause: on les veut faire hommes avant le temps.

«Il y a des couleurs gaies et des couleurs tristes: les premières sont

plus du goût des enfants; elles leur siéent mieux aussi; et je ne vois

pas pourquoi l'on ne consulteroit pas en ceci des convenances si

naturelles: mais du moment qu'ils préfèrent une étoffe parce qu'elle est

riche, leurs coeurs sont déjà livrés au luxe, à toutes les fantaisies de

l'opinion; et ce goût ne leur est sûrement pas venu d'eux-mêmes. On ne

sauroit dire combien le choix des vêtements et les motifs de ce choix

influent sur l'éducation. Non seulement d'aveugles mères promettent à

leurs enfants des parures pour récompense, on voit même d'insensés

gouverneurs menacer leurs élèves d'un habit plus grossier et plus simple

comme d'un châtiment. «Si vous n'étudiez mieux, si vous ne conservez

mieux vos hardes, on vous habillera comme ce petit paysan.» C'est comme

s'ils leur disoient: «Sachez que l'homme n'est rien que par ses habits,

que votre prix est tout dans les vôtres.» Faut-il s'étonner que de si

sages leçons profitent à la jeunesse, qu'elle n'estime que la parure, et

qu'elle ne juge du mérite que sur le seul extérieur?

«Si j'avois à remettre la tête d'un enfant ainsi gâté, j'aurois soin que

ses habits les plus riches fussent les plus incommodes, qu'il y fût

gêné, toujours contraint, toujours assujetti de mille manières; je

ferois fuir la liberté, la gaieté devant sa magnificence: s'il vouloit

se mêler aux jeux d'autres enfants plus simplement mis, tout cesseroit,

tout disparoîtroit à l'instant. Enfin je l'ennuierois, je le

rassasierois tellement de son faste, je le rendrois tellement l'esclave

de son habit doré, que j'en ferois le fléau de sa vie, et qu'il verroit

avec moins d'effroi le plus noir cachot que les apprêts de sa parure.

Tant qu'on n'a pas asservi l'enfant à nos préjugés, être à son aise et

libre est toujours son premier désir; le vêtement le plus simple, le

plus commode, celui qui l'assujettit le moins, est toujours le plus

précieux pour lui.

«Il y a une habitude du corps convenable aux exercices, et une autre

plus convenable à l'inaction. Celle-ci, laissant aux humeurs un cours

égal et uniforme, doit garantir le corps des altérations de l'air;

l'autre le faisant passer sans cesse de l'agitation au repos et de la

chaleur au froid, doit l'accoutumer aux mêmes altérations. Il suit de là

que les gens casaniers et sédentaires doivent s'habiller chaudement en

tout temps, afin de se conserver le corps dans une température uniforme,

la même à peu près dans toutes les saisons et à toutes les heures du

jour. Ceux, au contraire, qui vont et viennent, au vent, au soleil, à la

pluie, qui agissent beaucoup, et passent la plupart de leur temps _sub

dio_, doivent être toujours vêtus légèrement, afin de s'habituer à

toutes les vicissitudes de l'air et à tous les degrés de température,

sans en être incommodés. Je conseillerais aux uns et aux autres de ne

point changer d'habits selon les saisons, et ce sera la pratique

constante de mon Émile, en quoi je n'entends pas qu'il porte l'été ses

habits d'hiver, comme les gens sédentaires, mais qu'il porte l'hiver ses

habits d'été comme les gens laborieux. Ce dernier usage a été celui du

chevalier Newton pendant toute sa vie, et il a vécu quatre-vingts ans.

«Peu ou point de coiffure en toute saison. Les anciens Égyptiens avoient

toujours la tête nue, les Perses la couvroient de grosses tiares, et la

couvrent encore de gros turbans, dont, selon Chardin, l'air du pays leur

rend l'usage nécessaire. J'ai remarqué dans un autre endroit la

distinction que fit Hérodote sur un champ de bataille entre les crânes

des Perses et ceux des Égyptiens. Comme donc il importe que les os de la

tête deviennent plus durs, plus compacts, moins fragiles et moins

poreux, pour mieux armer le cerveau non seulement contre les blessures,

mais contre les rhumes, les fluxions, et toutes les impressions de

l'air, accoutumez vos enfants à demeurer été et hiver, jour et nuit,

toujours tête nue. Que si, pour la propreté et pour tenir leurs cheveux

en ordre, vous leur voulez donner une coiffure durant la nuit, que ce

soit un bonnet mince à claire-voie, et semblable au réseau dans lequel

les Basques enveloppent leurs cheveux. Je sais bien que la plupart des

mères, plus frappées de l'observation de Chardin que de mes raisons,

croiront trouver partout l'air de Perse; mais moi je n'ai pas choisi mon

élève européen pour en faire un Asiatique.

«En général, on habille trop les enfants et surtout durant le premier

âge. Il faudroit plutôt les endurcir au froid qu'au chaud: le grand

froid ne les incommode jamais quand on les y laisse exposés de bonne

heure; mais le tissu de leur peau, trop tendre et trop lâche encore,

laissant un trop libre passage à la transpiration, les livre par

l'extrême chaleur à un épuisement inévitable. Aussi remarque-t-on qu'il

en meurt plus dans le mois d'août que dans aucun autre mois. D'ailleurs

il paraît constant, par la comparaison des peuples du Nord et de ceux du

Midi, qu'on se rend plus robuste en supportant l'excès du froid que

l'excès de la chaleur. Mais, à mesure que l'enfant grandit et que ses

fibres se fortifient, accoutumez-le peu à peu à braver les rayons du

soleil; en allant par degré vous l'endurcirez sans danger aux ardeurs de

la zone torride.

«Locke, au milieu des préceptes mâles et sensés qu'il nous donne,

retombe dans des contradictions qu'on n'attendroit pas d'un raisonneur

aussi exact. Ce même homme, qui veut que les enfants se baignent l'été

dans l'eau glacée, ne veut pas, quand ils sont échauffés, qu'ils boivent

frais, ni qu'ils se couchent par terre dans des endroits humides. Mais

puisqu'il veut que les souliers des enfants prennent l'eau dans tous les

temps, la prendront-ils moins quand l'enfant aura chaud? et ne peut-on

pas lui faire du corps, par rapport aux pieds, les mêmes inductions

qu'il fait des pieds par rapport aux mains, et du corps par rapport au

visage? Si vous voulez, lui dirois-je, que l'homme soit tout visage,

pourquoi me blâmez-vous de vouloir qu'il soit tout pieds?

«Pour empêcher les enfants de boire quand ils ont chaud, il prescrit de

les accoutumer à manger préalablement un morceau de pain avant que de

boire. Cela est bien étrange que, quand l'enfant a soif, il faille lui

donner à manger; j'aimerois mieux, quand il a faim, lui donner à boire.

Jamais on ne me persuadera que nos premiers appétits soient si déréglés,

qu'on ne puisse les satisfaire sans nous exposer à périr. Si cela étoit,

le genre humain se fût cent fois détruit avant qu'on eût appris ce qu'il

faut faire pour le conserver.

«Toutes les fois qu'Émile aura soif, je veux qu'on lui donne à boire; je

veux qu'on lui donne de l'eau pure et sans aucune préparation, pas même

de la faire dégourdir, fût-il tout en nage, et fût-on dans le coeur de

l'hiver. Le seul soin que je recommande est de distinguer la qualité des

eaux. Si c'est de l'eau de rivière, donnez-la-lui sur-le-champ telle

qu'elle sort de la rivière; si c'est de l'eau de source, il la faut

laisser quelque-temps à l'air avant qu'il la boive. Dans les saisons

chaudes les rivières sont chaudes: il n'en est pas de même des sources,

qui n'ont pas reçu le contact de l'air; il faut attendre qu'elles soient

à la température de l'atmosphère. L'hiver, au contraire, l'eau de source

est à cet égard moins dangereuse que l'eau de rivière. Mais il n'est ni

naturel ni fréquent qu'on se mette l'hiver en sueur, surtout en plein

air, car l'air froid, frappant incessamment sur la peau, répercute en

dedans la sueur et empêche les pores de s'ouvrir assez pour lui donner

un passage libre. Or, je ne prétends pas qu'Émile s'exerce l'hiver au

coin d'un bon feu, mais dehors, en pleine campagne, au milieu des

glaces. Tant qu'il ne s'échauffera qu'à faire et lancer des balles de

neige, laissons-le boire quand il aura soif; qu'il continue de s'exercer

après avoir bu, et n'eu craignons aucun accident. Que si par quelque

autre exercice il se, met en sueur et qu'il ait soif, qu'il boive froid,

même en ce temps-là. Faites seulement en sorte de le mener au loin et à

petits pas chercher son eau. Par le froid qu'on suppose, il sera

suffisamment rafraîchi en arrivant pour la boire sans aucun danger.

Surtout prenez ces précautions sans qu'il s'en aperçoive. J'aimerois

mieux qu'il fût quelquefois malade que sans cesse attentif à sa santé.

«Il faut un long sommeil aux enfants, parce qu'ils font un extrême

exercice. L'un sert de correctif à l'autre; aussi voit-on qu'ils ont

besoin de tous deux. Le temps du repos est celui de la nuit, il est

marqué par la nature. C'est une observation constante que le sommeil est

plus tranquille et plus doux tandis que le soleil est sous l'horizon, et

que l'air échauffé de ses rayons ne maintient pas nos sens dans un si

grand calme. Ainsi l'habitude la plus salutaire est certainement de se

lever et de se coucher avec le soleil. D'où il suit que dans nos climats

l'homme et tous les animaux ont en général besoin de dormir plus

longtemps l'hiver que l'été. Mais la vie civile n'est pas assez simple,

assez naturelle, assez exempte de révolutions, d'accidents, pour qu'on

doive accoutumer l'homme à cette uniformité, au point de la lui rendre

nécessaire. Sans doute il faut s'assujettir aux règles, mais la première

est de pouvoir les enfreindre sans risque quand la nécessité le veut.

N'allez donc pas amollir indiscrètement votre élève dans la continuité

d'un paisible sommeil, qui ne soit jamais interrompu. Livrez-le d'abord

sans gêne à la loi de la nature; mais n'oubliez pas que parmi nous il

doit être au-dessus de cette loi; qu'il doit pouvoir se coucher tard, se

lever matin, être éveillé brusquement, passer les nuits debout sans en

être incommodé. En s'y prenant assez tôt, en allant toujours doucement

et par degrés on forme le tempérament aux mêmes choses qui le détruisent

quand on l'y soumet déjà tout formé.

«Il importe de s'accoutumer d'abord à être mal couché; c'est le moyen de

ne plus trouver de mauvais lit. En général, la vie dure, une fois

tournée en habitude, multiplie les sensations agréables: la vie molle en

prépare une infinité de déplaisantes. Les gens élevés trop délicatement

ne trouvent plus de sommeil que sur le duvet; les gens accoutumés à

dormir sur des planches le trouvent partout: il n'y a point de lit dur

pour qui s'endort en se couchant.

«Un lit mollet, où l'on s'ensevelit dans la plume ou dans l'édredon,

fond et dissout le corps pour ainsi dire. Les reins enveloppés trop

chaudement s'échauffent. De là résultent souvent la pierre ou d'autres

incommodités et infailliblement une complexion délicate qui les nourrit

toutes.

«Le meilleur lit est celui qui procure un meilleur sommeil. Voilà celui

que nous nous préparons, Emile et moi, pendant la journée. Nous n'avons

pas besoin qu'on nous amène des esclaves de Perse pour faire nos lits;

en labourant la terre nous remuons nos matelas.

«Je sais par expérience que quand un enfant est en santé, l'on est

maître de le faire dormir et veiller presque à volonté. Quand l'enfant

est couché, et que de son babil il ennuie sa bonne, elle lui dit:

«Dormez»; c'est comme si elle lui disait: «Portez-vous bien!» quand il

est malade. Le vrai moyen de le faire dormir est de l'ennuyer lui-même.

Parlez tant qu'il soit forcé de se taire, et bientôt il dormira: les

sermons sont toujours bons à quelque chose; autant vaut le prêcher que

le bercer: mais si vous employez le soir ce narcotique, gardez-vous de

l'employer le jour.

«J'éveillerai quelquefois Émile, moins de peur qu'il ne prenne

l'habitude de dormir trop longtemps que pour l'accoutumer à tout, même

à être éveillé brusquement. Au surplus, j'aurois bien peu de talent pour

mon emploi, si je ne savois pas le forcer à s'éveiller de lui-même, et à

se lever, pour ainsi dire, à ma volonté, sans que je lui dise un seul

mot.

«S'il ne dort pas assez, je lui laisse entrevoir pour le lendemain une

matinée ennuyeuse, et lui-même regardera comme autant de gagné tout ce

qu'il en pourra laisser au sommeil: s'il dort trop, je lui montre à son

réveil un amusement de son goût. Veux-je qu'il s'éveille à point nommé,

je lui dis: «Demain à six heures on part pour la pêche, on se va

promener à tel endroit; voulez-vous en être?» Il consent, il me prie de

l'éveiller; je promets, ou je ne promets point selon le besoin: s'il

s'éveille trop tard, il me trouve parti. Il aura du malheur si bientôt

il n'apprend à s'éveiller de lui-même.

«Au reste, s'il arrivoit, ce qui est rare, que quelque enfant indolent

eût du penchant à croupir dans la paresse, il ne faut point le livrer à

ce penchant, dans lequel il s'engourdiroit tout à fait, mais lui

administrer quelque stimulant qui l'éveille. On conçoit bien qu'il n'est

pas question de le faire agir par force, mais de l'émouvoir par quelque

appétit qui l'y porte; et cet appétit, pris avec choix dans l'ordre de

la nature, nous mène à la fois à deux fins.

«Je n'imagine rien dont, avec un peu d'adresse, on ne pût inspirer le

goût, même la fureur, aux enfants, sans vanité, sans émulation, sans

jalousie. Leur vivacité, leur esprit imitateur, suffisent; surtout leur

gaieté naturelle, instrument dont la prise est sûre, et dont jamais

précepteur ne sut s'aviser. Dans tous les jeux où ils sont bien

persuadés que ce n'est que jeu, ils souffrent sans se plaindre, et même

en riant, ce qu'ils ne souffrit lient jamais autrement sans verser des

torrents de larmes. Les longs jeûnes, les coups, la brûlure, les

fatigues de toute espèce, sont les amusements des jeunes sauvages;

preuve que la douleur même a son assaisonnement qui peut en ôter

l'amertume: mais il n'appartient pas à tous les maîtres de savoir

apprêter ce ragoût, ni peut-être à tous les disciples de le savourer

sans grimace. Me voilà de nouveau, si je n'y prends garde, égaré dans

les exceptions.

«Ce qui n'en souffre point est cependant l'assujettissement de l'homme à

la douleur, aux maux de son espèce, aux accidents, aux périls de la vie,

enfin à la mort: plus on le familiarisera avec toutes ces idées, plus on

le guérira de l'importune sensibilité qui ajoute au mal l'impatience de

l'endurer; plus on l'apprivoisera avec les souffrances qui peuvent

l'atteindre, plus on leur ôtera, comme eût dit. Montaigne, la pointure

de l'étrangeté, et plus aussi on rendra son âme invulnérable et dure:

son corps sera la cuirasse qui rebouchera tous les traits dont il

pourrait être atteint au vif. Les approches même de la mort n'étant

point la mort, à peine la sentira-t-il comme telle; il ne mourra pas,

pour ainsi dire; il sera vivant ou mort, rien de plus. C'est de lui que

le même Montaigne eût pu dire, comme il a dit d'un roi de Maroc, que nul

homme n'a vécu si avant dans la mort. La constance et la fermeté sont,

ainsi que les autres vertus, des apprentissages de l'enfance: mais ce

n'est pas en apprenant leurs noms aux enfants qu'on les leur enseigne,

c'est en les leur faisant goûter, sans qu'ils sachent ce que c'est.

«Mais, à propos de mourir, comment nous conduirons-nous avec notre élève

relativement au danger de la petite vérole? La lui ferons-nous inoculer

en bas âge, ou si nous attendrons qu'il la prenne naturellement? Le

premier parti, plus conforme à notre pratique, garantit du péril l'âge

où la vie est le plus précieux, au risque de celui où elle l'est le

moins, si toutefois on peut donner le nom de risque à l'inoculation bien

administrée.

«Mais le second est plus dans nos principes généraux, de laisser faire

en tout la nature dans les soins qu'elle aime à prendre seule, et

qu'elle abandonne aussitôt que l'homme veut s'en mêler. L'homme de la

nature est toujours préparé: laissons-le inoculer par ce maître, il

choisira mieux le moment que nous.» (_Émile_, livre II.)

V

LETTRES INÉDITES DE L'ABBÉ PIATTOLI PRÉCEPTEUR PHILOSOPHE DE L'ÉCOLE DE

CONDILLAC À LA PRINCESSE DOROTHÉE DE COURLANDE

Saint-Pétersbourg, 2 décembre 1804.

Chère petite amie, c'est aujourd'hui le premier jour que je puis

m'entretenir avec vous à mon aise, et répondre à vos deux premières

lettres, car je présume qu'il y en a d'autres sans doute qui ne me sont

pas encore parvenues, comme mon coeur vous le demande.

... Je commence par vous remercier des détails que vous me donnez de

votre _examen_, et de vos journées. Quant à celles-ci elles se

ressembleront toutes à peu près, dans cette saison surtout, qui est

destinée, vous le savez, à préparer le développement de votre esprit et

de votre caractère par la marche la plus constante et la plus régulière.

La bonne amie en sent aussi bien que moi toute l'importance, et vous

tâcherez de la seconder par cette tenue, par cet esprit d'ordre et de

suite que nous vous avons recommandé sans cesse, et dont vous avez fait

un article dans votre _seconde conscience_. Les deux points sur

lesquels, chère petite amie, tu as eu quelques reproches à te faire,

sont très essentiels.--Tu t'accuses de t'être _moquée_ de quelques

personnes! De tous les sentiments injustes qui peuvent germer dans notre

âme par rapport aux défauts des autres, c'est le mépris; et de tous les

moyens de manifester ce sentiment, le plus indélicat, je dirai même le

plus atroce, c'est la moquerie. Les défauts qu'on connaît ou qu'on

trouve dans les autres ne sont proprement que des leçons pour

nous-mêmes. Ils nous rappellent nos défauts à nous et nous affligent ou

nous humilient, bien loin d'avoir envie d'en rire. On nous dit tous les

jours, chère enfant, que nous devons traiter notre prochain comme nous

voudrions en être traités. Je crois qu'on pourrait aussi bien nous dire

que nous devons nous traiter nous-mêmes comme nous traitons

ordinairement les autres: à ceux-ci nous ne pardonnons rien, nous

exigeons d'eux toutes les perfections, toutes les qualités possibles.

Faisons-en autant pour nous, chère enfant, et nous serons infiniment

meilleurs. L'humeur que tu te reproches aussi d'avoir eue pour les

lectures de l'après-souper, mérite toute ton attention. Tu es

naturellement portée à t'en prendre pour la moindre chose qui te

contrarie. Hélas! chère enfant, notre vie entière est un tissu de

traverses, de contrariétés, de _désappointement_. Plus le rang, la

fortune, et les autres avantages de la naissance et du hasard, nous ont

placés _plus haut_ dans la société, plus nous devons faire provision de

douceur, de bonté, de patience, en un mot; et plus nous devons nous

accoutumer à maintenir nos volontés, nos devoirs et à nous résigner aux

obstacles, qui réagiront sur nous de toutes parts. Plus on est grand

dans le monde, plus on y a des rapports et des devoirs; par conséquent,

plus de privations et plus de victoires sur nous-mêmes nous attendent. À

mesure que tu avanceras en âge tu le verras, et le bonheur de ta vie

dépend de cette vérité bien sentie.--Chère enfant, vous pourrez relire

ces réflexions à votre aise et à côté de la bonne amie, qui vous en fera

le commentaire et l'application en pratique.--Elle m'a accusé de t'avoir

gâté l'esprit, en te donnant le goût des _Amadis_ et des _Lionel_. Je ne

m'en défends pas. C'est à toi de montrer que les héros dont tu aimes

tant les exploits n'ont fait au fond que l'apprendre que pour devenir

des _Héros pareils_, ils ont tous infiniment souffert et n'ont cessé de

combattre.--Chère enfant, les monstres, les géants, les enchanteurs des

Amadis sont nos passions, nos vices, nos illusions, nos défauts. Sous ce

point de vue, et sachant par coeur Don Quichotte, Amadis pourra t'être

bien utile. Pour cela, lorsque la bonne amie qui doit te guider en tout

te propose une lecture ou t'en déconseille une autre et que tu te

trouves contrariée par là, pense, je te prie, que cette contrariété

n'est qu'un géant, qu'un monstre forgé par ton imagination. Rappelle-toi

alors ton Amadis et va courageusement terrasser ton _ennemie_ pour

l'amour de ton perfectionnement, comme il l'eût fait pour l'amour de sa

Dame.--Ta bonne amie sera la fée bienfaisante qui te surviendra et qui

ira à ton secours dans le danger.

Saint-Pétersbourg, 17 décembre 1804.

La nouvelle année s'approche à grands pas, chère bonne enfant. Elle sera

encore plus près, lorsque vous lirez ce billet. Vous n'attendez pas des

voeux d'un ami tel que moi. Ils sont ceux de tous les jours, de tous les

instants de ma vie. Ils sont tous dans cette pensée, qu'en comptant une

année de plus, vous puissiez en compter une aussi de progrès dans votre

caractère, dans votre santé, dans vos études, dans vos talents. Plus

notre carrière avance, et plus la société acquiert des droits sur nous.

Objet des tendres sollicitudes de la meilleure des mères; objet des

soins inappréciables d'une excellente amie, entourée d'exemples, de

lumières, de vertus et de tous les charmes de la bonté et de

l'amabilité, que ne doit-on pas attendre de vous?--Cette vérité

importante, chère Dorothée, vous est bien connue, mais on ne saurait

trop la répéter à un enfant qu'on aime et dont on veut le bonheur. Dans

le peu de temps que je suis ici, j'ai eu bien des occasions d'entendre,

ou de voir de près les suites de quelques éducations célèbres, heureuses

ou manquées. C'est dans le grand monde que la petitesse des idées, des

sentiments, des maximes se montre le plus à découvert parce que le

contraste en est d'autant plus frappant. C'est au milieu de toute la

splendeur du rang que la morgue froide et la hauteur désobligeante

offrent aux regards leurs traits hideux, c'est au sein de l'abondance et

du luxe qu'on aperçoit le mieux le vide des âmes et la pauvreté des

esprits. Bonne enfant, j'en ai été si vivement et si fraîchement frappé

que j'en parle avec la même horreur que vous parliez, il y a quelque

temps, des chats, quelque petits, quelque charmants qu'ils peuvent être.

Adieu, chère, chère enfant. J'attends avec impatience de vos nouvelles.

Il y a plus d'un long mois que j'en manque; vous me parlerez du vos

occupations, de vos amusements, de vos jeunes amies, et surtout du

retour de l'angélique maman!

Mille choses de ma part, en bon anglais, je vous prie, à madame Herz à

qui on peut et on aime parler en tant de langues; assurez de mon parfait

retour tous ceux qui ont la bonté de se souvenir de moi. Adieu encore

une fois. Et les religieuses sont-elles mondaines, ou conservent-elles

l'esprit et la coutume de leur état?

Le bon tuteur arrive et vous dit mille tendresses.

Saint-Pétersbourg, 25 décembre 1804.

Je vous félicite, chère bonne enfant, des journées _sans reproches_ que

vous m'annoncez, et que je compte avec plaisir, et je vous félicite

encore plus de la franchise qui vous a fait avouer certains _mauvais

quarts d'heure_, et de la manière dont la bonne amie me mande que vous

les avez expiés. Oui, chère Dorothée, nos défauts, comme nos maladies,

dès qu'on les connaît et qu'on les attaque de bonne heure à leur source

sont bientôt guéris. Il en est qu'il faut poursuivre jusqu'à extinction;

et gare aux rechutes!

Que de plaisir a dû vous faire le retour de votre adorable mère! Je vous

vois d'ici, chère enfant, et j'ai été attendri jusqu'aux larmes au

spectacle de ce moment! Puis sont venus les cadeaux, les souvenirs, les

marques de bonté de cette maman unique! Puis la charmante petite montre,

ce talisman minutieux qui aura le pouvoir de vous empêcher de sauter; et

les pendeloques qui auront celui de vous faire tenir la tête à sa place.

Tout en un mot, tout m'a, ou plutôt nous avait touchés, le bon tuteur et

moi; et notre joie a été à peu près aussi enfantine que la vôtre. Et moi

aussi, chère bonne enfant, j'ai reçu mes cadeaux! Mon coeur en était

pénétré et je vous prie d'en être l'interprète auprès de l'angélique et

bienfaisante maman. Mes remerciements passant par votre bouche gagneront

une chaleur et une expression que toutes mes lettres et paroles no

sauraient leur donner.

La bonne amie a beaucoup souffert. Je le vois par son dernier numéro,

par vos lettres et par celles de ma croix. Vous l'avez soignée, sans

doute, à côté de maman, et vous aurez pris sur vous de lui épargner

toutes les angoisses, comme parfois la vivacité!--Hélas! et le premier

médecin était au 60° degré!--Les extraits de vos lectures du soir seront

d'un grand intérêt pour moi. Ils seront bien courts, j'en suis sûr, car

vous aimez à abréger et le _laconisme_ est en grande faveur chez vous.

Mais tant mieux, s'il y a tout ce qu'il faut, on ne peut qu'y applaudir.

Le _babil_ ne vaut jamais rien.

Mes remerciements à la petite Louise qui, j'espère, aura bien des robes

et des ouvrages de sa jolie main à nous montrer à notre retour. Vous

verrez, chère enfant, que je n'ai pas oublié nos religieuses. Vous aurez

de plus longues réponses à vos jolis numéros, par une bonne occasion. Hé

oui! la bonne amie se moque parfois,--mais les occasions sures pour

commérer de loin entre amis, c'est précieux!

Adieu, chère enfant. Le bon tuteur vous embrasse, comme il vous aime,

c'est vous dire de tout son coeur. Il ne peut parler de vous sans un

extrême attendrissement; que sera-ce quand vous serez dans l'âge

d'apprécier ses soins et que vous aurez parfaitement répondu à tous nos

voeux!

Vous me demandez, bonne enfant, de vous écrire des choses amusantes! ah!

ma petite amie! que cela est difficile par le froid qu'il fait, et à la

distance où nous sommes!

Distribuez, je vous prie, mes amitiés, mes compliments, mes respects

dans votre société, à commencer par madame d'Acerenza, les princes,

etc., les bienheureux, etc.!

Saint-Pétersbourg, 3 janvier 1805.

Chère bonne enfant, je vous dois de bien tendres remerciements pour tous

les détails que vous me donnez de vos journées, et de vos amusements.

J'apprends, avec tout l'intérêt que vous me connaissez pour vous, que le

dessin continue et qu'il vous fait plaisir. Il se peut, chère enfant,

qu'en rapprochant vos cahiers, vous y voyiez nos extraits ou des

morceaux que vous aurez copiés. Tâchez, de grâce, de vous comparer à

vous-même et de voir si vous avancez ou si vous reculez. Soignez surtout

l'orthographe française. S'il m'était possible d'écrire longuement

aujourd'hui, j'aurais de jolies anecdotes à vous raconter, dont

quelques-unes vous frapperaient, j'en suis sûr, et vous engageraient à

profiter des belles années de votre éducation. Dites, je vous prie, bien

des choses à toute la société du mercredi et du soir. Je n'ai pas manqué

un seul mercredi de boire à vos santés. Adieu, bonne enfant. Vous savez

que je vous aime. Le bon tuteur vous embrasse.

Saint-Pétersbourg, 6 janvier 1805.

Je vous remercie bien tendrement, chère bonne enfant, du petit dernier

billet que j'ai reçu de votre part. Il est bien écrit et bien

orthographié. De grâce, continuez à vous soigner, c'est une chose

absolument nécessaire. Madame Czarowska m'a écrit une très aimable

lettre. Elle me parle de vous et de votre danse. Vous ne danserez, chère

Dorka, que jusqu'à vingt ans, plus ou moins; mais la musique vous

accompagnera, vous distraira, vous consolera toute la vie! Si par amitié

pour moi, vous pouviez vous mettre en état de me dédommager de mon

absence, à mon retour, par une sonate joliment exécutée, par une suite

de _gammes_, telles que je les aime, je croirais que le ciel s'est

ouvert pour me faire jouir d'un avant-goût de bonheur. Adieu, chère

aimable Dorka. Voilà le bon tuteur qui m'envoie cette petite réponse

pour vous. Ce sont des vers charmants et un des plus jolis morceaux

sortis de sa plume. Vous ne tarderez pas à le remercier et vous ferez

lire ces vers le premier mercredi après avoir reçu ce billet.

Mettez-moi aux pieds de la bonne adorable maman qui a fait de la

charmante musique ce dernier jour de l'an! Saluez tous nos bons amis.

Soyez bonne, aimable, obligeante, égale: ce sont les conseils d'un bon

ami. Aujourd'hui on a béni l'eau de la Néva et les drapeaux de

l'Empereur. C'est, dit-on, une superbe cérémonie. Quand nous nous

reverrons, je vous en ferai la description. Adieu. Adieu.

Saint-Pétersbourg, 11 janvier 1805.

Je vous remercie, ma chère bonne petite amie, des intéressants petits

détails de votre veille de Noël et des charmants cadeaux qui vous ont

tant fait de plaisir. Si la chaîne que la bonne amie vous a donnée de ma

part a pu ajouter quelque chose aux sensations agréables que vous a

causées la montre, j'en suis aussi heureux que vous.--Chère enfant, que

je suis content de voir par la première ligne de vos lettres, jour pour

jour, que vous vous êtes défaite de certains défauts essentiels qui

faisaient les objets de vos examens! C'est là ce qui doit surtout

intéresser ma tendresse pour vous et me permettre une jouissance

vraiment pure, vraiment céleste, en vous trouvant délivrée, dans

l'intervalle, de la plupart de vos petites mauvaises habitudes. Je

compte avec complaisance les jours où vous n'avez trouvé rien à vous

reprocher et je désire que ce ne soit ni légèreté dans l'examen, ni

manque de sévérité pour vous-même qui vous donnent cette aimable

sécurité. La bonne maman, notre excellente amie sont contentes de vous;

cela me rassure à mon tour, chère petite amie, et me fait désirer de

vous avoir au plus tôt. Mais hélas! quand sera-ce que je le pourrai!

J'ai assisté, avec le bon tuteur, à l'_heiliger Christ_ de la charmante

petite comtesse Augustine de Goltz; sa joie me rappelle la vôtre et nous

avons parlé de vous à la société qui nous entourait.

Le peuple d'ici fera une fête l'avant-veille et la veille de Noël à la

russe, le 4 et le 5 de ce mois. C'est un marché sur une place inconnue.

Il y a toute sorte de provisions en tout genre, surtout en mangeaille,

et la foule innombrable de vendeurs, d'acheteurs et de spectateurs fait

un tableau unique. Heureusement cette année la saison a permis que

toutes ces provisions soient arrivées en bon état; ordinairement le

dégel en gâte beaucoup. Adieu, chère Dorka, le bon tuteur vient me

prendre. Mille tendres choses à tous. Adieu.

Saint-Pétersbourg, 17/29 janvier 1805.

Il me faudrait répondre, chère bonne enfant, à deux de vos billets à la

fois, mais je n'en aurai pas le temps. J'ai eu du monde, votre avocat et

votre excellent chevalier. Ce dernier, à qui j'ai dit que dans toutes

vos lettres vous vous souvenez de lui, m'a chargé de vous remercier

tendrement et de vous prier de vouloir le rappeler au souvenir de la

bonne amie et, par elle, aux bontés de l'adorable maman.

Merci, bonne enfant, du compte rendu de vos journées. J'y suis vraiment

sensible et j'y donne toute mon attention. Les deux défauts qui semblent

l'emporter sur les autres sont donc, chère enfant, le babil et

l'impatience. Tous deux sont de votre âge, de cet âge où la parole

devance la réflexion et où l'expérience ne nous a pas appris encore à

souffrir. Cela se corrigera, bonne enfant, surtout si vous vous donnez

la peine de vous observer et d'examiner, à côté de la bonne amie,

combien il est dangereux de trop parler et combien il est inutile de

s'impatienter. Je suis bien aise que le dessin, la danse et l'anglais

aillent bien; le reste ira à merveille aussi et je m'attends à voir,

avec grand plaisir, les petits extraits d'histoire et à faire, à notre

ancienne manière, nos examens de géographie. Et nos comptes?--Oh! dans

quelques semaines j'entendrai tout cela et je me dédommagerai avec usure

de toutes les privations de ma trop longue absence.--Je ne doute

nullement du plaisir que doit vous faire l'aimable et intéressante

société de madame Schiekler. Tout ce que j'ai entendu de cette dame m'en

doit convaincre et je désire d'en partager bientôt les soirées.

Savez-vous, chère enfant, que je ne saurais me rappeler le sens de ce

mot _bienheureux_ que ni vous, ni la bonne amie n'avez pu deviner! Dieu

sait si j'ai écrit cela ou si je l'ai rêvé, car j'ai écrit souvent dans

l'après dîner et, tombant de fatigue, cédé au sommeil.

Adieu, chère bonne enfant. Dites les plus jolies choses en bon anglais à

madame Herz, que je félicite sur son parfait rétablissement; sa lettre

au bon tuteur nous en est le garant. Adieu encore une fois. Mes voeux

pour le jour du 6 février n'arrivent pas à temps par la poste, mais ils

sont tout prêts à vous entourer ainsi que l'angélique maman, dont je

voudrais pouvoir orner le bureau le 3, c'est-à-dire le plus beau des

jours de notre année. Adieu, soyez bonne, aimable et surtout point

_d'humeur_. Oh! jamais!

Saint-Pétersbourg, 27 janvier/8 février 1805.

Vous étiez malade, chère bonne enfant, le 18 janvier et vous l'aviez été

encore plus les jours précédents. Quoique je ne l'aie appris que dans un

temps où je dois vous croire tout à fait rétablie, j'en ai cependant

ressenti toute la peine, toutes les angoisses que j'eusse éprouvées dans

le temps même de la maladie et sur les lieux. De grâce, chère enfant,

vous qui avez un coeur aimant et sensible, soignez-vous pour tout ce qui

vous aime. Pensez que la moindre incommodité que vous avez alarme la

tendresse des personnes à qui vous devez épargner toute sorte de

chagrins ou de craintes; surtout, gardez-vous de donner occasion

vous-même à vos maladies, chère enfant, soit par irréflexion, soit par

gourmandise, soit par un excès de vivacité. L'âge où vous êtes porte

déjà avec lui une assez bonne dose de maux, jusqu'à ce que votre

constitution soit formée. Ne les augmentez pas, je vous prie, par votre

faute. Votre angélique maman, votre bonne amie, votre bon tuteur et

votre pauvre ami absent en souffriraient trop et vous vous reprocheriez

leurs souffrances...

Saint-Pétersbourg, 31 janvier/12 février 1808.

Que dirai-je par ce courrier à mon aimable petite amie?--Mes

félicitations pour son rétablissement, mes voeux pour sa conservation,

pour la reprise de toutes ses occupations sont déjà partis avec les

dernières lettres. La monotonie de l'hiver, celle de ma manière de

vivre, le peu de monde que nous voyons et le peu d'intérêt qu'il doit

avoir pour elle, n'offrent pas même de quoi remplir agréablement un

demi-feuillet. Il faut cependant qu'elle ait quelques mots de son bon

ami, qui l'aime et qui l'a toujours devant les yeux, qui la suit dans

ses études, dans ses amusements, dans ses promenades, dans ses visites,

en un mot qui vit avec elle, comme le sylphe de Marmontel, auquel

d'ailleurs il serait bien fâché de ressembler. Lorsque j'aurai vu ce

qu'il y a de plus remarquable dans cette immense capitale, je vous en

parlerai, bonne enfant; mais jusqu'ici, ni spectacle, ni promenades

publiques, ni palais, le bon ami n'a rien vu. Le bon tuteur a eu soin de

parcourir ces différents objets pour en rendre compte à mademoiselle sa

fille. Mais il a des yeux lui, et moi, je dois ménager les miens.--Une

seule chose j'aurai à vous dire, qui intéressera pour un moment le

prince de Belmonte aussi. C'est qu'outre l'excellente maison du duc de

Serra-Capriola, j'ai trouvé deux excellentes maisons bourgeoises

russo-italiennes, où l'on mange tout à fait des plats nationaux de

ménage qui m'ont ramené à mes belles années de Modène.--J'ai fait la

connaissance d'un prélat qui est tout différent de celui que la bonne

amie aime tant. Celui-ci écrit parfaitement en prose et en vers, en

italien et en latin, et j'ai passé avec lui des heures extrêmement

agréables. Mais dans quelques jours il partira pour Moscou, pour y

rester plusieurs mois, et me voilà de nouveau sevré des heures rares qui

m'ont donné des distractions utiles au milieu des paperasses

diplomatiques. Ce sont des anciennes connaissances de ma jeunesse, que

j'ai trouvées fort bien établies dans cette ville et jouissant d'une

aisance tranquille après de longues années de service à la cour

impériale.

Adieu, chère bonne enfant. J'attends impatiemment vos nouvelles des

premiers jours de février. Hélas! je ne les aurais qu'après-demain.

Rappelez-moi, je vous prie, à tous ceux qui s'intéressent à moi.

Saint-Pétersbourg, 10/22 février 1805.

Je vous remercie, chère petite amie, avec la plus vive tendresse du joli

billet que vous m'écriviez le 8 et le 9 du mois. Il est soigné, et sans

gêne. C'est là précisément ce qu'il faut. La bonne amie a été contente

de sa petite malade! J'en suis charmé, chère enfant. Un peu d'impatience

vient du genre même de la maladie. Mais je suis sûr que Dorothée n'a pas

oublié un certain jeune prince français qui, à douze ans, souffrit

beaucoup et fut un ange de bonté et de patience!

Je sais aussi que vous faites des progrès dans le reste, autant que

votre santé le permet.--Gardez-vous surtout, bonne enfant, de ce qui

peut vous causer une maladie; vous pouvez apprécier vous-même la brèche

que cela fait nécessairement dans toutes vos occupations.--La charmante

pensée de la petite croix, qui vous a fait plaisir, appartient toute à

la bonne amie, et je sais qu'on peut s'en lier à son goût et à son

amitié. Elle est donc bien jolie? Chère enfant, pensez quelquefois que

dans cet ornement votre imagination peut rassembler utilement une foule

d'idées religieuses et morales qui ont de grands droits sur nous et qui

influeront sur votre carrière jusqu'à la fin de vos jours.--Un mot sur

une _grossièreté involontaire_ sans doute, aimable amie; voyez à n'en

commettre jamais d'autres. Mais de toutes nos distractions, car c'en est

une, ce sont celles-là qu'il faut éviter le plus, parce que le doute

seulement d'une mauvaise volonté, que l'amour-propre des autres est

toujours propre à présumer, est terrible pour une âme délicate. Adieu,

chère enfant, soignez bien votre santé! C'est dire le repos et le

bonheur de tout ce qui vous aime, entre autre de votre vieil et bon ami.

Saint-Pétersbourg, 14-26 février 1805.

Vos nouvelles, chère bonne enfant, sont toujours intéressantes et font

le plus grand plaisir à votre vieil et bon ami. Il m'est impossible de

vous rendre la pareille, car tantôt malade, tantôt convalescent et

tantôt garde-malade, je mène une vie monotone si nulle, que mes journées

ne présentent pas même des nuances pour les distinguer. Les fêtes du 3

et du 6 ont été célébrées chez nous par de pauvres petites santés,

telles que des valets ordinaires peuvent en porter. Elles n'ont pas été

moins portées par le coeur le plus vrai et accompagnées par les voeux les

plus sincères. Vous avez passé des soirées charmantes chez madame de

Goeckingk. Je le crois bien. La seule mademoiselle Julie, à ce que me dit

son oncle, pourrait répandre sa charmante gaieté sur la plus morne

société.--Oh! combien de fois, ces jours-ci, le bon tuteur l'a souhaitée

auprès de lui, dans sa fluxion aux yeux qui le tourmente et qui

l'empêche d'écrire à sa famille. Ayez soin, chère enfant, de le dire à

madame de Goeckingk et aussi en même temps, que nous espérons que cette

maladie, suite de la saison et des neiges, ne sera pas longue et qu'elle

a déjà du soulagement. Je vous félicite de bien bon coeur, chère aimable

amie, de ce que vous apprenez le jeu de piquet. Parmi tant de choses que

vous devez savoir dans le monde, celle-là en est une. Vous observerez en

vous amusant à ce jeu, qu'il importe infiniment de savoir _écarter_ et

de mettre de la _suite_ dans vos cartes. La bonne amie ne manquera sans

doute pas de vous faire tirer cette _morale_ de ce jeu qui n'est

intéressant que par là.

Adieu, bonne et chère enfant. Ne vous plaignez pas du mauvais temps. En

moins de deux fois vingt-quatre heures nous avons passé de 23 degrés de

froid à 4 degrés de chaleur.--Il faut se soigner et s'habiller selon le

temps. Je vous remercie de ce que vous lisez les lettres choisies de

madame de Sévigné. Elles seront toujours des modèles de naturel et de

goût. Mais on ne les imite pas, chère enfant.

Avec beaucoup de culture, avec un grand usage de la bonne société et un

grand fonds de bienveillance pour les personnes à qui l'on écrit, on

parvient à faire de jolies lettres, sans en avoir la prétention.

Adieu encore une fois, bonne enfant. Le bon tuteur attendra que vous

soyez rétablie pour lire votre réponse. C'est vous dire qu'il l'attend

avec impatience. Le bon chevalier est affligé de se trouver oublié dans

les lettres de la petite société de Berlin.

_Franchise dans l'aveu de ses fautes!_--Adieu, adieu.

Saint-Pétersbourg, 21 février/5 mars 1805.

Vous m'avez écrit, chère bonne enfant, deux charmantes lettres qui m'ont

fait grand, grand plaisir. Tout en vous remerciant, permettez que je

vous exprime le désir que j'aurais d'y pouvoir rencontrer quelques

traces du bon M. Maréchant.--C'est là, je crois, le vrai moyen de vous

témoigner ma tendre reconnaissance. Je sais qu'on ne se gêne pas avec

ses amis, mais à votre âge, bon enfant, tâchez de soigner votre écriture

et votre orthographe; dans quelques années d'ici vous n'en aurez ni le

temps ni la patience et vous aurez beaucoup de peine, toutes les fois

que vous aurez une lettre importante à faire. L'exemple de l'adorable

maman, de l'excellente amie, doivent vous conduire et vous encourager.

La perte d'une ancienne amie est un malheur très grand, très grand,

chère enfant, surtout à un certain âge. Il est donc tout simple que la

digne madame de Goeckingk ait été bien abattue, bien triste par la mort

d'une amie respectable, d'une compagne de sa jeunesse qu'on ne remplace

plus!--Vos cheveux longs et séparés sur le front vous accoutumeront à

cette belle simplicité, qui fait le vrai mérite et le charme de tout ce

qu'elle touche.

--Comment donc? bonne enfant, jusqu'au _21_! Passe pour le piquet. Mais

je vous félicite de ce que vous ne vous fâchez plus si vous perdez.

C'est le plus vilain, le plus désagréable défaut dans la grande société;

et comme on n'est censé jouer que pour s'amuser, on ne craint rien tant

qu'un mauvais joueur qui de ce même amusement fait une occupation ou une

peine à ses partenaires.--Il faudra, bonne enfant, que vous connaissiez

tous ces misérables suppléments de notre nullité dans les assemblées de

parade; mais vous aurez le bon esprit de ne vous y attacher nullement.

Un collier de feuilles de roses _desséchées_ (c'est ainsi qu'il faut

écrire) doit être un très joli collier. Je n'en ai pas d'idée. Vous me

le montrerez et je vous devrai cette nouvelle connaissance.--Votre

partie de traîneau et l'anecdote des gauffres m'ont beaucoup amusé.

Mais, particulièrement, cette victoire de la paresse sur la gourmandise.

Le temps viendra que celle-ci prendra bien sa revanche. Merci, bonne

enfant, de ce que vous me dites sur votre oubli à l'article franchise

dans l'aveu de vos fautes. Donnez-vous-en l'habitude, soyez fière de

cette qualité. En les avouant, vous les expiez, et en sentant votre

tort, vous prenez des forces pour n'y pas retomber; quand on nie sa

faute, l'amour-propre est la dupe de lui-même. Notre conscience nous le

reproche et la honte que nous avons de nous-même augmente en raison de

celle que nous avons voulu nous épargner vis-à-vis des autres. Mille

choses à toute la société du mercredi et du soir.

Saint-Pétersbourg, 24 février/8 mars 1805.

Une rose pour le général de Driesen; une _pensée_ pour votre bon ami,

une fleur pour le tuteur souffrant et malade, voilà, chère bonne enfant,

des ouvrages bien intéressants, et des soins bien aimables. C'est ainsi

que les talents doivent servir au sentiment et embellir les divers

rapports de la vie. Je vous remercie bien tendrement pour ma part, ainsi

qu'au nom du tuteur qui ne peut écrire et qui voudrait deviner quelle

fleur sa charmante pupille lui pourrait destiner.--Votre grande

promenade en traîneau vous a fait du bien, chère enfant, je n'en doute

pas. L'air sec et un bon froid fortifient la tête et donnent du ton.

Nous nous promenons aussi quelquefois dans cette immense ville, mais en

voiture, glaces et rideaux fermés, comme des recluses, ou des

prisonniers.--Il nous faut cependant nous en contenter, bonne petite

amie, faute de mieux. Car le malade ne saurait supporter le soleil, et

le soleil est nécessaire d'un autre côté pour rendre l'atmosphère plus

supportable.--Savez-vous que depuis mon arrivée à Saint-Pétersbourg je

n'ai écrit qu'une seule et unique fois au Bon oncle, et à mademoiselle

Sidonie?--Mais, voulant écrire des épîtres je n'ai pas même fait des

lettres et j'en suis tout honteux. Si vous avez l'occasion d'écrire

encore une fois à votre aimable _Futur_, dites-lui, ainsi qu'à la bonne

soeur, que jeté dans un nouveau monde, sans oublier un instant tout ce

que je dois aux habitants de l'ancien, je n'ai pas su trouver un moment

d'écrire encore une fois, et que ce n'est pas joli à moi,--que je le

sais, je l'avoue, et tâcherai de réparer par un gros volume le silence

de presque trois mois. Comment donc, chère enfant, vous voudriez déjà

être à Löbikau? Est-ce que la fin de février est si belle chez vous

qu'elle vous donne les premières envies de la campagne? Chez nous,

l'hiver a repris et nous sommes de nouveau aux 8 et 12 à 13 degrés

au-dessous de _0_ du thermomètre inventé par le célèbre physicien

français, M. de Réaumur.--Le zéro est le point de la glace. Ce qui est

au-dessus marque la chaleur, ce qui est en dessous le froid.

Les assurances que vous me donnez, bonne petite amie, sur l'état de

votre santé, me sont précieuses. Comme il ne s'agit que d'un peu de

faiblesse aux jambes, la danse y mettra bon ordre et tout ira

parfaitement bien.--Dans vos batailles avec la bonne amie, n'oubliez

jamais, je vous prie par tout ce que vous aimez le plus au monde--c'est

sans doute la bonne angélique maman--n'oubliez jamais la modération et

l'adresse. Vous devez être désormais aussi grande et presque aussi forte

que la bonne amie et un coup de votre main pourrait me faire peur à

moi-même.

Je vous félicite, chère enfant, des jours où vous ne trouvez rien à vous

reprocher. Je les compte avec soin; et sûr, comme je le suis, que vous

ne l'écrivez qu'après y avoir bien pensé, je me réjouis de voir qu'il y

en a un si grand nombre.--Puissiez-vous en compter de pareils jusqu'à

l'âge où la réflexion, cette douce compagne, cette fidèle amie de

l'homme aura pris cette heureuse consistance, ce tact exquis, dont

dépend la vertu solide et la véritable félicité. La mort de la reine

douairière nous a été apportée hier soir par un courrier parti le 26

février de Berlin.

On dit qu'elle sera regrettée, car elle faisait beaucoup de bien. Elle

avait aussi beaucoup souffert dans sa belle jeunesse.

Adieu, chère aimable enfant. Soignez la bonne amie. Elle se plaint de

maux de tête. Et vous savez s'ils sont terribles! Adieu, adieu.

Saint-Pétersbourg, 17/29 mars 1805.

Vous avez pleuré, bonne aimable enfant, à la tragédie de _Marie Stuart_!

Cela m'a fait désirer que vous lisiez la vie de cette Reine infortunée,

pour qui la nature avait tout fait, pour qui la fortune s'était en

quelque sorte épuisée et qui par la violence de ses passions a fini sur

un échafaud, après une captivité d'environ dix-huit ans.

Cette histoire est très instructive, chère petite amie, pour des

personnes surtout qui dès le berceau semblaient avoir été appelées aux

plus heureuses destinées.

Je vous félicite, chère enfant, de tous les amusements que vous procure

votre angélique maman et des jolies soirées que vous avez au milieu de

l'aimable jeunesse qui vous entoure. Soyez toujours envers les autres ce

que vous voudriez que les autres fussent envers vous. La prévenance, la

complaisance, le plaisir de faire plaisir doivent vous guider dans vos

jeux, comme dans vos entretiens. Comment va le _piquet_? Comment va le

_21_?

Mademoiselle Julie de Hardenberg prend vos leçons. Vous aurez par là,

chère enfant, une bonne occasion de vous fortifier dans l'étude de ce

que vous avez appris. Vous ne me parlez pas de la petite Pauline; non

plus que de la grande Pauline, dont je vous ai prié de me donner des

nouvelles. Aurez-vous l'amitié pour moi de lui dire bien des choses en

mon nom, ainsi qu'à sa digne maman et à toute son estimable famille! Le

bon tuteur vous embrasse bien tendrement. Il a attendu la _rose_: mais

il s'est consolé de ne pas la voir, pensant bien que ce n'est pas encore

la saison chez vous, et moins encore au 60e degré de latitude Nord.

Voyez-vous, bonne enfant, je vous parle le langage de la Géographie

savante et je suis sûr que vous me comprenez à merveille.

Cela fait du bien à mon coeur et vous vous en trouverez un jour beaucoup

mieux encore que moi.--Adieu, chère bonne enfant. Le temps s'approche

que le petit jardin de la maison de verre commencera à devenir si non

habitable, du moins _courable_. Je vous vois sauter et bêcher, courir et

arracher les mauvaises herbes! Cela me donne un joli moment. Si vous

avez de bonnes nouvelles de la princesse de Hohenzollern,

mandez-les-moi, je vous prie. Mes amitiés à toute votre société.

Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane. · 第 29 / 61 题