L'ABBÉ PIATTOLI

On lit dans les _Mémoires_ du prince Adam Czartoryski:

«L'abbé Piattoli fut appelé en Pologne par la princesse-maréchale

Lubomirska, ma tante; elle le chargea de l'éducation du prince Henri

Lubomirski, qu'elle avait adopté. À mon premier voyage à Paris, en 1776

et 1777, m'étant lié avec le prince Henri, je me trouvai tout

naturellement sous l'influence de l'abbé Piattoli, influence qui ne put

que m'être très salutaire. L'abbé Piattoli, comme tant d'autres qui

portent ce titre, était séculier. C'était un homme très érudit; il

s'était voué successivement à diverses branches de la science et avait

une grande facilité de rédaction. Il possédait, en outre, un coeur

chaleureux et capable de sacrifice... Il ne fut pas plutôt en position

de connaître l'état de la Pologne et son mode de gouvernement, qu'il

conçut l'idée de travailler à sa délivrance et s'en occupa tant qu'il

put espérer que cette idée serait réalisée.

«L'état de mon pays, avant tous les bouleversements par lesquels il a

passé depuis, était alors bien différent de ce qu'il est maintenant.

C'était un calme plat après la tourmente. Les souvenirs de la

confédération de Bar existaient sans doute dans la nation, il y avait

bien un parti antirusse, mais faible et dont les efforts étaient

impuissants à produire quelque résistance aux actes arbitraires de

l'ambassade russe. Les noms les plus réputés dans le pays, ceux que l'on

prononçait avec le plus de respect, s'étaient distingués pendant la

confédération de Bar. Ainsi c'était M. le général Rzewuski qui était

l'homme auquel il fallait s'adresser si l'on voulait travailler à

préparer une existence plus libre pour la nation. J'écrivis sous la

dictée de Piattoli un mémoire à ce sujet: il fut envoyé par une occasion

sûre à mes parents dont je connaissais les sentiments, au maréchal

Ignace Potocki et au général Rzewuski, tous deux gendres de la

princesse-maréchale, ma tante. On espérait que cette réunion exercerait

une influence salutaire et réussirait à amener quelques résultats

pratiques. Je me rappelle avoir passé toute une nuit à transcrire ce

mémoire, qui fut très bien accueilli. Je regrette de n'en plus retrouver

la copie. Piattoli ne se sépara plus des Polonais et de leur cause: il

continua à s'occuper de l'éducation du prince Henri et accompagna la

princesse-maréchale en Angleterre, à Vienne, en Galicie; étant venu à

Varsovie, pendant la grande diète, il fut appelé à devenir secrétaire du

roi Stanislas lorsque ce prince, délivré du joug russe, se rallia au

parti national. Il contribua, par son influence et ses conseils, à

maintenir le Roi dans la nouvelle voie qu'il avait sincèrement adoptée.

Plus tard, lorsque ce malheureux prince, cédant aux conseils du

chancelier Chreptowiez, ministre constitutionnel des affaires

étrangères, subit les décisions fatales de la confédération de

Targowiça, l'abbé Piattoli renonça à une position où il n'avait plus

l'espoir de faire le bien.

«Piattoli avait beaucoup d'imagination: elle lui offrait les moyens de

sortir d'embarras, mais il se distingua toujours par beaucoup de bon

sens, de désintéressement et de facilité à se résigner aux nécessités de

la situation. Après la chute de la Pologne, Piattoli trouva un refuge

chez la duchesse de Courlande, qui l'avait connu à Varsovie. C'était à

l'époque où elle était revenue réclamer, de la grande diète, ses droits

sur la Courlande. Ses sentiments patriotiques polonais étaient très vifs

et ne se démentirent jamais. Les affaires de la Courlande conduisirent

la duchesse à Pétersbourg; Piattoli l'y accompagna; nous nous

retrouvâmes avec plaisir; loin d'avoir oublié nos premières relations,

il chercha, au contraire, à les renouer. Quant à moi, j'étais

véritablement enchanté d'avoir sous la main un instrument aussi sûr et

aussi capable. Il ne fallait qu'indiquer les points principaux d'une

négociation ou d'un système, pour qu'il en développât toutes les

conséquences; il était ordinairement trop abondant dans les moyens qu'il

proposait, mais en revanche parfaitement préparé à les réduire ou à les

modifier selon les observations qui lui étaient faites.» (Czartoryski,

_Mémoires_, t. I, pp. 392 et suiv.)

Souvenirs de la duchesse de Dino publiés par sa petite fille, la Comtesse Jean de Castellane. · 第 27 / 61 题