Le principal agent du général Münich fut son aide de camp, le général de
Manstein. Voici le récit de l'arrestation du duc de Courlande, fait par
Manstein lui-même:
«Le jour d'avant la révolution, savoir le 28 novembre, le maréchal de
Münich dîna avec le Duc qui le pria, en se séparant, de revenir le soir.
Ils restèrent à l'ordinaire fort tard ensemble à s'entretenir sur
plusieurs choses qui regardaient les affaires du temps.
«Le Duc fut, toute la soirée, inquiet et rêveur; il changea souvent de
conversation, comme un homme distrait et, à propos de rien, il lui fit
cette demande: _Monsieur le Maréchal, dans vos expéditions militaires
n'avez-vous jamais rien entrepris de conséquence, de nuit?_ Cette
demande imprévue déconcerta presque le Maréchal; il s'imaginait que le
Régent se doutait de son dessein; il se remit toutefois sans que le
Régent pût remarquer son trouble et répondit qu'il ne se souvenait pas
d'avoir jamais entrepris des choses extraordinaires la nuit, mais que
son principe était de se servir de toutes les occasions quand elles
paraissaient favorables.
«Ils se séparèrent à onze heures du soir, le Maréchal, dans la
résolution de ne plus différer son dessein de perdre le Régent, et
celui-ci bien résolu de se méfier de tout le monde, d'éloigner ceux qui
pourraient lui donner de l'ombrage et de s'affermir de plus en plus dans
la puissance souveraine en plaçant la princesse Élisabeth ou le duc de
Holstein sur le trône. Il voyait bien que, sans cela, il lui serait
impossible de se maintenir, le nombre des mécontents augmentant tous les
jours. Mais comme il ne voulait rien entreprendre avant les obsèques de
l'Impératrice[121], ses ennemis le prévinrent. Le maréchal de Münich,
étant persuadé qu'il serait le premier qu'on congédierait, voulut
frapper son coup sans perdre un instant.
«Lorsque le Maréchal fut revenu de la cour, il dit à son premier aide de
camp, le lieutenant colonel de Manstein, qu'il aurait besoin de lui de
grand matin. À deux heures après minuit, il le fit appeler; ils
montèrent seuls en carrosse et se rendirent au Palais d'Hiver, où, après
la mort de l'Impératrice, on avait logé l'Empereur et ses parents. Le
Maréchal, accompagné de son aide de camp, entra dans l'appartement de la
princesse par sa garde-robe. Il fit lever mademoiselle de Mengden, dame
d'honneur et favorite de la princesse. M. de Münich lui ayant dit de
quoi il était question, elle fut éveiller Leurs Altesses; mais la
princesse seule vint parler au Maréchal. Après un moment d'entretien, le
Maréchal ordonna à Manstein d'appeler tous les officiers qui étaient de
garde au Palais, pour venir parler à la Princesse. Les officiers
arrivés, la Princesse leur représenta en peu de mots tous les outrages
que le Régent faisait souffrir à l'Empereur, à elle et à son époux; elle
ajouta que lui étant impossible et même honteux de souffrir plus
longtemps toutes ces indignités, elle était résolue de le faire arrêter;
qu'elle avait chargé le maréchal de Münich de cette commission, et
qu'elle se flattait que tous ces braves officiers voudraient bien suivre
les ordres de leur général et seconder son zèle.
«Les officiers ne firent aucune difficulté d'obéir à tout ce que la
Princesse exigeait d'eux. Elle leur donna sa main à baiser, puis les
ayant embrassés, ils descendirent avec le Maréchal et firent mettre la
garde sous les armes. Le comte de Münich dit aux soldats de quoi il
s'agissait: tous d'une commune voix lui répondirent qu'ils étaient prêts
à le suivre partout où il les mènerait. On leur fit mettre les armes en
état; un officier avec quarante hommes fut laissé à la garde du drapeau;
les autres quatre-vingts marchèrent avec le Maréchal vers le Palais
d'Été où le Régent logeait encore. Environ à deux cents pas de cette
maison, la troupe fit halte; le Maréchal envoya Manstein aux officiers
de la garde du Régent pour leur dire les intentions de la princesse
Anne; ils ne firent pas plus de difficultés que les autres et
s'offrirent même d'aider à arrêter le Duc, si on avait besoin d'eux.
Alors le Maréchal dit à Manstein de prendre avec lui un officier et
vingt fusiliers, d'entrer dans le Palais, d'arrêter le duc et, en cas de
résistance, de le faire tuer sans miséricorde.
«Manstein étant entré dans le Palais ordonna à sa petite troupe de le
suivre de loin pour ne pas faire de bruit. Toutes les sentinelles le
laissèrent passer sans aucune opposition; car comme il était connu de
tous les soldats, ils s'imaginaient qu'il était envoyé au Duc pour
quelque affaire de conséquence. Après avoir traversé les appartements il
se trouva tout d'un coup dans un grand embarras, il ne connaissait pas
la chambre à coucher du Duc et il ne voulait pas non plus la demander
aux domestiques qui veillaient dans les antichambres, pour ne pas donner
l'alarme. Après un moment de réflexion il résolut de pousser en avant,
dans l'espérance de trouver enfin ce qu'il cherchait. Effectivement,
ayant encore traversé deux chambres, il se trouva devant une porte
fermée à clef; elle était heureusement à deux battants, et les
domestiques avaient négligé de fermer les verrous en haut et en bas, de
sorte qu'il n'eut pas grand'peine à la forcer. Il y trouva un grand lit
où couchaient le Duc et la Duchesse, qui dormaient d'un sommeil si
profond que le bruit qu'il fit en forçant la porte ne put les éveiller.
Manstein, s'étant approché du lit, ouvrit les rideaux et demanda à
parler au Régent; alors ils s'éveillèrent tous deux en sursaut et
commencèrent à crier de toutes leurs forces, se doutant bien qu'il n'y
était pas venu pour leur apporter de bonnes nouvelles. Manstein se jeta
sur lui, et le tint étroitement embrassé jusqu'à ce que les gardes
arrivèrent. Le Duc, s'étant enfin relevé, voulut se débarrasser d'entre
les mains des soldats et donna des coups de poing à droite et à gauche.
Les soldats à leur tour lui donnèrent de grands coups de crosse, le
jetèrent à terre, lui mirent un mouchoir dans la bouche, lui lièrent les
mains avec l'écharpe d'un officier et le portèrent tout nu devant le
corps de garde où, l'ayant couvert d'un manteau de soldat, ils le mirent
dans le carrosse du Maréchal qui l'y attendait. Un officier fut placé
auprès de lui et on le conduisit au Palais d'Hiver... Celui qui a eu
grande part dans cette affaire avoue qu'il ne saurait comprendre comment
cela a pu réussir; car, selon les mesures prises par le Duc, l'affaire
devait manquer; une seule sentinelle, qui aurait fait du bruit, aurait
pu empêcher tout... Si un seul homme avait fait son devoir, on aurait
échoué.»
(_Mémoires historiques, politiques et militaires sur la Russie_, par le
général Manstein; nouvelle édition, Lyon, 1772, t. II, p. 98-109. Bibl.
nat., M. 17 557.)