_Mon père, le duc de Talleyrand, de Sagan et de Valençay, m'a légué ses
papiers, parmi lesquels se trouvent des souvenirs et des lettres de ma
grand'mère, qui fut comtesse Edmond de Périgord, et porta successivement
les titres de duchesse de Dino, de Talleyrand et de Sagan_.
_Il estimait, avec une fierté bien naturelle, que les observations de sa
mère sur les choses qu'elle avait vues et sur les personnages qu'elle
avait approchés dans les différentes circonstances de sa vie, à Berlin
au commencement du siècle, au Congrès de Vienne, à l'ambassade du prince
de Talleyrand à Londres, en France sous la monarchie de Juillet, dans
l'Allemagne de 1850, pourraient être un jour, une contribution utile à
l'histoire de cette époque. Il m'a laissée libre de juger du moment où
je pourrais le mieux honorer la mémoire de ma grand'mère. Je crois la
servir aujourd'hui en publiant ses souvenirs d'enfance, de concert avec
M. Etienne Lamy qui possède l'un des manuscrits originaux et qui a bien
voulu écrire la préface_.
_J'accomplis, en outre, un devoir particulier de piété filiale. Ma mère
avait eu pour la duchesse de Sagan les sentiments les plus respectueux
et les plus tendres, bien avant de devenir sa belle-fille. Elle l'avait
connue toute jeune encore, dans le salon de sa mère la comtesse de
Castellane, où elle avait vu aussi le prince de Talleyrand. Ce fut sous
son inspiration qu'elle épousa plus tard le comte Max de Hatzfeldt,
ministre de Prusse à Paris. Mon enfance fut, par elle, comme imprégnée
et nourrie de souvenirs qui me sont restés précieux et chers_.
_Ma mère aimait à me parler de la haute culture de ma grand'mère, de son
grand air, de sa beauté, de l'élévation de son esprit, du charme
puissant de sa conversation, qui agissait sur ses interlocuteurs à
l'égal d'un bienfait_.
_J'ai conservé intacts ces sentiments d'admiration que m'a transmis son
jugement, qui resta toujours étranger à la malice et à la variation des
opinions du monde_.
_La publication de ces pages réalise d'ailleurs un désir de ma
grand'mère: en tête de ses_ Souvenirs _elle écrivait ceci:_
«Je me flatte qu'il pourrait se trouver, parmi mes lecteurs, quelqu'un
de plus ingénieux ou de plus indulgent, qui prendra, en me lisant, ma
défense contre moi-même. C'est à ce lecteur bienveillant, inconnu et
peut-être introuvable, que j'offre le travail que je vais entreprendre.»
_Jetée sur la scène du monde, dans d'exceptionnelles circonstances
historiques, elle a voulu expliquer elle-même sa destinée. Fille du
dernier duc régnant de Courlande, elle fut exilée de sa patrie avant
même d'avoir vu le jour. Elle naquit à Berlin en 1793, presque à la
veille du dernier partage de la Pologne. La famille royale de Prusse
entoura son berceau de beaucoup de sollicitude et dès sa naissance se
formèrent dans son coeur les liens profonds qui la retinrent toujours
attachée au pays où elle avait trouvé un asile et d'illustres amitiés
fidèles._
_Elle grandit pendant qu'on bouleversait l'Europe et, la diplomatie
l'ayant mariée au neveu du plus fameux diplomate de son temps, elle
devint Française en quelque sorte par voie de conquête impériale._
_Il ne sera peut-être pas sans intérêt de voir la répercussion de cette
succession inouïe d'événements sur une femme que la nature avait faite
pour en sentir tout le drame et que sa naissance avait placée pour les
bien voir et s'y trouver mêlée quelquefois._
_Je tiens à remercier ici, tout particulièrement, monsieur Henri
Moysset, qui a bien voulu se charger de toutes les recherches
historiques et de toutes les notes qui éclaircissent le texte des_
Souvenirs.