On connaît l'étonnante amitié qui lia quelque temps le prince
Czartoryski à Alexandre. Après le partage de la Pologne, Czartoryski,
descendant des Jagellons, riche, jeune, populaire, pouvait devenir le
chef d'une révolte nationale: il avait été appelé à Pétersbourg, nommé
aide de camp du grand-duc héritier, et ainsi, sous apparence d'honneur,
gardé à vue. Il supportait depuis quelque temps son sort de vaincu, sans
se plaindre ni oublier, lorsque Alexandre s'ouvrant au compagnon dont il
désirait faire un ami, s'était dit désireux de rendre l'indépendance à
la Pologne et de supprimer le pouvoir absolu en Russie. Ces confidences,
qui annonçaient la générosité du futur maître et réveillaient l'espoir
le plus cher du patriote, avaient acquis à Alexandre tout le dévouement
de Czartoryski. Elles n'étaient pas pour surprendre chez l'élève de
Laharpe, elles ne furent pas oubliées quand Alexandre devint empereur.
Aussitôt Czartoryski, Paul Stroganov, Novossilltzov et Koutchoubey,
élevés à l'occidentale comme lui, formèrent son conseil secret. Ce
pouvoir occulte dura deux ans et demi, et, pendant la première année,
délibéra quarante-six fois sous la présidence de l'empereur. Tandis que
les ministres en titre continuaient les pratiques de l'autocratie
ancienne, lui étudiait les moyens de la détruire: il faut lire dans
l'ouvrage du grand-duc Nicolas les procès-verbaux et les rapports du
conciliabule où l'empereur conspirait contre sa propre autorité. Au bout
d'un an, la nouveauté du plaisir était passée, les embarras des réformes
avaient apparu, et Alexandre se détachait de la liberté politique. Non
qu'en la promettant il eût été de mauvaise foi. Il avait une imagination
vive que séduisaient les nobles entreprises, et un caractère indolent
que les difficultés lassaient: il obéissait tout à tour à ces instincts
contraires en abandonnant les projets dont, après l'examen, il
désespérait, pour s'attacher avec une ardeur neuve à d'autres desseins
dont, au premier regard, il voyait seulement la beauté. Il était moins
double que successif. Quand il abandonna le rêve de la liberté
politique, il resta attaché aux compagnons de son premier espoir, en
renonçant à se servir de leurs idées voulut se servir d'eux, et plaça
Czartoryski aux affaires étrangères. Celui-ci espérait que, pour la
Pologne du moins, l'empereur restait constant. À ses yeux, l'intérêt
essentiel de la Pologne était qu'il ne se fît aucun accord entre la
France et la Russie. Leur entente empêcherait, en effet, la France, le
pays le plus intéressé à la renaissance de la Pologne, de réclamer à la
Russie l'acte réparateur; la Pologne ne pourrait donc plus compter que
sur la justice spontanée de ses spoliateurs, et ceux-là sont rares que
leur conscience réveille dans le silence. La guerre entre la Russie et
la France était la grande chance de la Pologne. La France devrait s'en
faire la libératrice, dès l'ouverture des hostilités, afin de tourner
contre la Russie l'effort du peuple opprimé; à la paix, afin de
n'assurer par la résurrection de ce peuple un allié perpétuel contre les
agrandissements moscovites; et la certitude de ces périls presserait la
Russie bien conseillée de prendre les devants, de délivrer elle-même la
Pologne, pour la neutraliser. C'est afin d'introduire dans la politique
russe ces règles fondamentales que Czartoryski avait accepté les
affaires étrangères. D'ailleurs il était convenu qu'il ne recevrait ni
traitement, ni décorations, et que s'il ne pouvait servir utilement sa
patrie, il quitterait le ministère. Si ceux qui connaissent les hommes
d'État déclarent ce désintéressement invraisemblable, je répondrai que
cela se passait il y a plus d'un siècle et dans un pays encore peu
civilisé.
Quand Piattoli arriva à Saint-Pétersbourg, le ministre reçut avec les
plus affectueux égards cet ami de la Pologne, qui avait souffert pour
elle; il l'établit dans sa propre maison. Les négociations retinrent
l'envoyé deux années; en aucun pays ce n'est beaucoup pour obtenir
justice. Comment à son hôte, l'abbé n'eût-il pas parlé de celles pour
qui il était venu, et dont l'absence faisait sa peine, sa duchesse et
son incomparable élève? Comment ses lettres auraient-elles tari sur le
prince, sa bonté, son dévouement, l'importance de sa tâche, la grandeur
probable de sa destinée? Quoi d'étonnant si dans sa tête et dans son
coeur, s'échauffe le projet d'unir la jeune fille qu'il aime davantage à
l'homme qu'il admire le plus? Il a un portrait de la jeune élève, il l'a
prêté au prince, qui ne le rendit jamais. Il fait copier une miniature
du prince et l'envoie à Dorothée. Le prince a trente-quatre ans,
vingt-trois de plus que la fillette et pourrait être son père; mais le
portrait de Dorothée est si joli, et plus encore la vision de l'être
toujours charmant et toujours nouveau que lui présente l'enthousiasme de
l'abbé! Pour elle, elle est encore à cette adolescence où les
disproportions d'âge n'occupent pas. Il s'agit bien d'années, quand elle
pense à cette victime assez noble pour inspirer attachement au chef de
la race spoliatrice, à cette volonté assez loyale pour ne trahir aucun
de ses devoirs contraires, à ce paladin qui prépare la gloire de son
maître par la délivrance de sa patrie. Le prince lui apparaît comme un
héros et les héros sont toujours jeunes. C'est une belle effigie du
devoir qu'elle admire en regardant la miniature; c'est à une existence
vouée au salut d'un peuple qu'elle voudrait unir la sienne; c'est le
grand homme qu'elle aime, car elle aime. Ainsi commence et grandit entre
deux êtres qui ne se sont jamais vus, le plus délicat, le plus pur, le
plus exquis des sentiments.
Tandis que ce rêve les charme, l'oeuvre de fer et de sang s'accomplit en
Europe. Czartoryski avait poussé à la guerre entre la Russie et la
France et venait d'adhérer à la troisième coalition. La campagne de
1805, soutenue par l'Autriche et la Russie, mène en Allemagne Alexandre
et son ministre jusqu'à Austerlitz. Même après cette bataille qui décide
l'Autriche à la paix et décourage la Prusse de se mêler à la guerre, la
Russie demeure aussi intraitable que l'Angleterre, et apprête un nouvel
effort en 1806. Il laisse peu de temps pour résoudre les autres
affaires. Si celles de la duchesse ne sont pas brusquées, il n'y a guère
de chance qu'elles arrivent à terme et, pour obtenir vite d'Alexandre,
la grâce d'une femme vaut mieux que les raisons d'un homme. Piattoli
indique à la duchesse un moment où elle est sûre de voir l'empereur, et
la prie de venir à Pétersbourg. Elle y arrive à la fin de juin 1806.
«L'empereur la trouva, ce qu'elle était en effet, belle, aimable, et
grande dame autant que personne au monde.» Donc la cause était bonne,
elle fut gagnée en deux mois. Quand la duchesse repartit «enchantée de
l'amitié qu'Alexandre lui avait témoignée», elle comptait s'arrêter six
semaines en Courlande et regagner Berlin dès octobre. Mais durant ces
six semaines, la Prusse, poussée par la Russie, avait déclaré la guerre
à la France; en octobre l'armée de Frédéric était détruite et Berlin
occupé par nos troupes. Avant qu'elles y pénètrent, Dorothée et sa
gouvernante rejoignent la duchesse hors d'atteinte des Français. Les
_Souvenirs_ racontent cette épidémie de la peur qui atteint alors les
personnes les moins exposées; les foules fugitives, sans bagages, sans
ressources, entassées sur des charrettes, suppliant aux relais pour
obtenir des chevaux; la course à la frontière où il n'y a pas d'ennemis,
jalonnée par les passages de la reine, du roi, du prince royal, que le
désastre sépare et emporte, membres épars de la monarchie vaincue.
Dorothée, à une halte dans un village près de Starzard, apprend l'entrée
de Napoléon à Berlin. Dans l'auberge, contre un mur, elle avise «une
mauvaise gravure représentant Bonaparte Premier Consul. L'arracher de
son cadre, lui couper en effigie le nez et les oreilles, fut l'affaire
d'un instant». Tel fut, après Iéna, le seul acte de vigueur que puisse
enregistrer l'histoire du vaincu.
L'héroïne rejoignit sa mère en Courlande, et avec toute apparence d'y
rester plus qu'elle ne désirait. Les Russes, arrivant au secours de
leurs alliés, manoeuvraient dans l'est de la Prusse pour refouler
l'invasion française, et la route de Berlin passait par le pays où déjà
grondait le canon de Pultusk, où allait bientôt retentir celui d'Eylau,
d'Heilsberg et de Friedland. La jeune fille s'installa avec sa mère à
Mittau.
Là, elle put contempler une autre détresse, plus ancienne et plus grande
que celle des Hohenzollern. Louis XVIII et sa cour habitaient le château
où la duchesse de Courlande avait régné. Construit dans le style de
Versailles, entouré de jardins magnifiques, mais atteint par deux
incendies, le vaste édifice était maintenant déchu comme ses hôtes. Ils
n'en habitaient pas la totalité. Une caserne et un hôpital militaire se
partageaient la masse de l'édifice: une aile moins délabrée avait été
mise à la disposition de Louis XVIII. La cour d'honneur était divisée en
deux, une partie réservée au prétendant, une partie aux soldats malades,
et dans l'hôpital se succédaient par convois, depuis la guerre, les
Français blessés et prisonniers, évacués sans ordre ni secours. Quel
spectacle: une ruine de palais offerte à la ruine d'une race, une ombre
de Versailles hantée par des ombres de Bourbons, et ces fantômes royaux,
pour qui vivent seulement les choses mortes, rejoints au fond de
l'Europe par la réalité, envahis dans leur émigration par la France
nouvelle, exposés jusque sur l'asile étranger où la légitimité abrite
ses derniers espoirs au démenti de Français qui combattent, souffrent et
meurent pour un autre maître et sous un autre drapeau. Dorothée vit
surtout, avec la curiosité attentive et souvent cruelle de l'enfance,
toutes les laideurs qu'il y a dans la disgrâce. Elle n'est pas tendre
pour ce petit monde, jaloux, fier et gueux, en quête de maigres faveurs
et «d'un bon dîner». Elle respecte seulement l'archevêque de Reims, «le
seul des serviteurs du roi qui conservât de la dignité dans le malheur»,
et l'abbé Edgeworth qui allait mourir victime de sa charité pour nos
prisonniers. Elle a pour la reine une répulsion physique:
«Je n'ai jamais vu une femme plus laide ni plus sale. Ses cheveux gris,
coupés en hérisson, étaient couverts d'un mauvais chapeau de paille tout
déchiré. Son visage était long, maigre et jaune. Sa taille petite et
grosse soutenait, je ne sais comment, un jupon sale, sur lequel flottait
un petit mantelet de taffetas noir tout en loques. Elle me fit peur la
première fois que je la vis.»
Chez le duc d'Angoulême, tout en dévotions et en chasses, elle trouve
l'insignifiance. Seuls la duchesse d'Angoulême et le roi l'intéressent.
Madame Royale secourt nos prisonniers français, il est interdit de
parler devant elle de nos revers, et Dorothée admire «la fille de Louis
XVI proscrite, le coeur déchiré par d'affreux souvenirs, cédant à la
pitié envers des Français... Que l'auréole du malheur lui seyait bien!
J'avais souvent l'honneur de la voir, d'abord, chez ma mère où elle ne
venait jamais sans me demander, à la promenade où elle me rencontrait
quelquefois, dans son intérieur où elle m'admettait avec bonté, mais
plus souvent encore à dîner chez le roi».
Du roi, elle raconte la bienveillance souriante: «Il me prenait sur ses
genoux, m'embrassait, me nommait, à cause de mes yeux noirs, sa petite
Italienne, me questionnait sur mes études, me faisait mille grâces.» À
Mittau, elle l'a vu assez souvent pour connaître «par combien
d'attentions éloignées ce roi sait montrer sa faveur». En 1822, à Paris,
elle a éprouvé jusqu'à quel don d'ignorer les personnes il sait pousser
l'indifférence: elle laisse tomber de sa plume une goutte d'amertume,
l'amertume de ceux qui se rappellent contre ceux qui oublient. «Jamais
le roi ne m'a témoigné le moindre souvenir de ses anciennes bontés,
lorsque je passe maintenant comme une ombre deux fois l'année devant son
fauteuil.»
À Mittau, sa grande joie fut la présence de Piattoli. Il était revenu
lui aussi de Pétersbourg. «J'allais souvent causer dans sa chambre et il
bornait ses leçons à diriger le choix de mes lectures et à me faire
rendre compte des impressions qui m'en étaient restées. D'ailleurs, que
de questions, n'avais-je pas à faire sur le prince Czartoryski?» Tout ce
qu'elle apprend lui plaît; même qu'il craigne de n'être pas assez jeune.
Elle répond qu'elle a quinze ans et les goûts de l'âge mûr, elle
empreint de gravité sa conversation et ses manières, elle «met ses soins
à se vieillir», et à cette coquetterie ses jours s'écoulent délicieux.
L'été de 1807 commençait, apportant, outre la joie à une jeune fille, la
paix au continent. Alexandre, après Friedland, était las de la lutte
contre la France, et préparait le traité de Tilsitt. C'était, par
l'amitié des deux empereurs, le concours de la France retiré à la
Pologne, le sort de cette nation remis à la générosité russe, la ruine
de la politique soutenue par le prince Czartoryski. Déjà il avait quitté
le ministère et voulut se rapprocher de Tilsitt, non plus par l'espoir
de changer, mais par la hâte de connaître ce qui se préparait. Le désir
de voir la jeune princesse de Courlande le poussait aussi vers Mittau.
Il y resta trois semaines, logé chez la duchesse.
«Je sentis pour la première fois de l'embarras et une extrême timidité
lorsqu'en entrant, à l'heure du dîner, dans le salon de ma mère, je vis
le prince, et qu'à table, ma place se trouva à côté de la sienne.» Il
était sombre. Le pressentiment que trois campagnes désastreuses avaient
blessé à mort la confiance d'Alexandre dans le conseiller de la guerre,
et que perdre l'amitié de l'empereur était devenir inutile à la Pologne,
mettait sur un visage toujours un peu triste une ombre dure, et creusait
aux plis de la bouche, facilement dédaigneuse, comme des cicatrices de
désenchantement. Elle comprit qu'il souffrait, que cette souffrance
était noble, elle l'en admira davantage et, pour le comprendre, n'eut
pas besoin qu'il parlât. Car l'étrange amoureux ne lui disait rien et se
contentait de la regarder. Attiré par ce charme de jeunesse, il se
défendait contre lui-même, songeait sans cesse aux deux âges si
différents, «Tandis que nous étions silencieusement à nous observer et à
nous deviner, le traité de Tilsitt fut rendu public, l'empereur traversa
Mittau pour retourner dans la capitale, il s'arrêta chez ma mère, fut
charmant pour elle et pour moi et m'aurait complètement enchanté si je
ne lui avais trouvé de la froideur pour le prince Adam.» Le prince
suivit son maître à Pétersbourg. La veille de son départ, il s'adressa
pour la première fois à la jeune fille, et la pria avec insistance de
revenir à Berlin par Varsovie.
C'était, comme les sages, dire beaucoup en peu de mots. À Varsovie
habitait la mère du prince, pour laquelle il professait un culte. Elle
avait une de ces volontés impérieuses qui imposent volontiers aux autres
les bonheurs qu'elles ont choisis pour eux. Depuis longtemps elle
élevait près d'elle, pour son fils, une jeune parente et portait in
petto cette bru, un peu comme les papes les cardinaux qu'il est trop tôt
pour déclarer. Le prince devinait ce désir, voulait s'y soustraire sans
désobéir, et comptait sur la visite et la grâce de Dorothée pour vaincre
la mère après le fils. Dorothée fut aussitôt prête au voyage, mais elle
ne pouvait l'entreprendre seule, et ce n'était pas peu d'embarras que ce
détour dans une région ravagée par la guerre. La duchesse ne s'en soucia
point; Piattoli était de nouveau à Pétersbourg, mademoiselle Hoffmann ne
se connaissait en routes que sur la carte du pays de Tendre. Dorothée
dut, en décembre 1807, rentrer droit à Berlin.
Elle quittait à Mittau des infortunes royales, elle les retrouva à Memel
où la famille de Prusse attendait le bon plaisir de Napoléon. Celles-ci
lui étaient plus chères. Elle passa un jour dans cette ville auprès de
sa marraine, la princesse Louise, «nous pleurâmes ensemble sur son frère
et sur les malheurs de la patrie». Elle pleura aussi avec la reine: dans
un long portrait elle juge la femme malheureuse avec le plus respectueux
enthousiasme et la femme belle avec l'exacte justice qui, rendue par une
jolie femme, est encore de l'affection.
«Le jour où je la vis, hélas! pour la dernière fois à Memel, elle avait
une robe très simple de mousseline blanche et portait à son cou un rang
de perles. Je les admirais.--Oui, me dit-elle, je me suis permis de les
conserver. Les perles, en Allemagne, signifient des larmes, elles
peuvent me servir de parure.»
Puis la tristesse de la route se prolonge à travers un pays naguère
peuplé et riche, où maintenant règne la dévastation. «Des villages
entiers étaient déserts, d'autres réduits en cendres, les petites croix
des cimetières semblaient plus pressées; la disette et une horrible
épidémie régnaient dans ces malheureuses contrées; les hommes, les
animaux mouraient avec une rapidité effrayante.» C'est la grande misère
au pays de Prusse. Les désastres que la jeune fille contemple lui
annoncent ceux qu'elle ignore: elle est en Prusse une grande
propriétaire, que reste-t-il de ses domaines? Elle arrive à Berlin: dans
son palais, elle est réduite à «une mauvaise chambre au fond d'une
seconde cour»; c'est à grand'peine qu'elle obtient deux pièces pour
elle, pour la duchesse deux, et de celles qu'en d'autres temps
occupaient les femmes de service. Elle souffre avec une sensibilité
exaspérée les calamités générales qui lui apportent des épreuves
personnelles, et chacune de ses douleurs accroît son aversion contre les
Français auteurs de tous ces maux. Elle se vêt de noir, évite les
rapports avec le vainqueur, entr'ouvre sa porte aux plus Allemands de
ses anciens familiers, à ceux qui pleurent leur défaite et ne
l'acceptent pas. La duchesse arrive quelques semaines après sa fille, et
dans des sentiments tout contraires. Ses intérêts, presque tous en
Russie, sont en sûreté, l'alliance d'Alexandre avec Napoléon comble les
voeux d'une femme attachée à l'un par une tendre reconnaissance, à
l'autre par un enthousiasme croissant. Elle fraye avec la société
française.
Ainsi passèrent les premiers mois de 1808. Dorothée aurait cette année
quinze ans. On s'avisa que l'on avait oublié, parmi tant d'affaires, la
première communion. Cette cérémonie, en Allemagne, précède l'entrée
d'une jeune fille dans le monde. Mademoiselle Hoffmann était trop
attachée aux pratiques de la bonne société pour ne pas mettre son élève
en règle avec les usages. La tristesse nationale, qui suspendait les
distractions, permit de trouver, sans trop de regrets, les heures
préparatoires à la cérémonie. Un pasteur vint, par leçons de deux
heures, deux fois par semaine, durant trois mois, apprendre à la jeune
fille qu'elle était chrétienne. Ce fut à peu près cinquante heures,
l'étendue de deux jours: il n'est pas d'art d'agrément qui n'exige plus
d'apprentissage. Même à une fille qui avait appris à lire en une
semaine, le pasteur n'avait pas le temps d'exposer la religion. Quelques
lectures de l'Ancien et du Nouveau Testament et, sans aucun examen des
dogmes par où les Églises diffèrent, un abrégé des doctrines morales
«qui auraient pu convenir également à un calviniste, à un catholique et
à un grec» remplissent ce peu d'heures. Et ce peu fut assez pour
entr'ouvrir à la jeune conscience un infini où se perdaient sa petite
existence, les avantages dont elle était fière et les bonheurs qui
l'avaient occupée jusque-là. Elle se trouva assez pénétrée par ce
premier rayon d'une lumière nouvelle pour que le pasteur changeât
quelque chose au rite ordinaire des cérémonies. Dans le culte luthérien,
la confirmation précède la communion et est précédée elle-même de
certaines formules que l'impétrant récite par coeur. Le pasteur voulut
que Dorothée rédigeât elle-même sa profession de foi. «Elle montrait,
disent les _Souvenirs_, le désir d'un jeune coeur d'être agréable à Dieu
qu'il commençait à connaître.» Le vendredi saint avait été choisi pour
la solennité. Selon l'usage de ce jour, tous les assistants étaient en
deuil et ils étaient nombreux; les serviteurs, les amis, les curieux
formaient une foule devant laquelle la jeune princesse prononça son
petit discours. Elle n'était pas encore assez élevée au-dessus de la
terre pour ne pas s'apercevoir qu'il fut bien accueilli, ne pas prendre
plaisir aux pleurs de l'assistance. Quelque complaisance pour son
personnage survit dans ces mots: «Tout Berlin voulait me voir et
m'entendre.» Mais quand elle se sentit engagée parmi les fidèles,
c'est-à-dire appelée à accepter la vie non comme «une carrière heureuse
et brillante», mais comme une lutte pénible et perpétuelle, son
impression profonde fut une détresse, une crainte, une angoisse telles
que vers la fin de la cérémonie, elle perdit connaissance.
Heureuse l'âme où la loi divine commande dès que l'intelligence
s'éveille. Comme à cette âme l'impératif du devoir se révèle en même
temps que l'attrait du plaisir, elle commence en équilibre, elle
reconnaît comme l'ordre nécessaire cette jouissance imparfaite et
fragile de tout, ses renoncements sont aussi vieux que ses espoirs, elle
sait que, surtout quand il s'agit de bonheur, nous devons rester sur
notre faim. Mais si toutes les faveurs de ce monde comblent une jeune
vie sans que la pensée de Dieu les tempère, si elles sont goûtées avec
plénitude et avec avidité, comme le seul bien de l'existence, et si dans
cette existence où l'habitude de se satisfaire est prise, Dieu apparaît
en retard, pour révéler le vide des plaisirs et la loi des renoncements,
il semble un maître cruel. La découverte du devoir est, pour l'être
avide et charmé du présent, la désillusion la plus décevante. Elle est
l'interdit jeté sur tous les bonheurs, le carême qui met fin au bal
costumé, et présente le cilice et les cendres. Le premier appel de la
vérité religieuse entendu à quinze ans par une jeune fille jusque-là
païenne, privilégiée de la vie et tout aux bonheurs humains, devait
retentir à son oreille comme un ordre de captivité impitoyable. Il était
naturel qu'après en avoir d'un premier regard contemplé la tristesse,
elle s'échappât vite dans l'oubli. Et c'est longtemps après, quand tous
les bonheurs cueillis se fanèrent entre ses mains, quand toutes ses
fleurs de printemps s'effeuillèrent dans son automne, qu'elle devait
sentir la douceur consolatrice des croyances immortelles, et que, la
terre devenant pour elle la prison, elle chercha plus loin l'espérance.
Le lendemain de cette première communion, la duchesse annonça son
départ. Ses sympathies françaises s'étaient affirmées à Berlin, de façon
à refroidir son ancien attachement aux souverains de Prusse et à rendre
sa situation fausse à leur prochain retour. Elle allait donc s'établir
dans ses propriétés de Saxe, à Löbikau, où elle attendrait Dorothée, où
les prétendants viendraient vite, et d'où, sa fille mariée, elle
partirait pour connaître enfin la terre promise, la France. À l'été de
1808, en effet, Dorothée rejoint sa mère. Le château de la duchesse,
comme elle l'avait prévu, se remplit d'épouseurs princiers et, en les
nommant, les _Souvenirs_ prennent un petit air d'almanach Gotha. La
plupart pauvres n'en sont que plus résolus, et comme leur naissance leur
donne droit à l'indiscrétion, ils s'installent à demeure pour se
déclarer, se surveiller, se desservir et se faire des alliés. «Le
médecin, la demoiselle d'honneur, les amis, les connaissances, tous
étaient employés, chacun d'eux était dans les intérêts d'un de mes
amoureux.» Mais, comme à Berlin, à Löbikau l'existence de la mère et de
la fille se rapproche et ne se confond pas. Chacune est chez elle.
«J'habitais un joli pavillon quarré, placé au milieu d'un parc charmant,
à une demi-lieue du château de ma mère.» Et son plaisir est de «se
rendre invisible» aux soupirants. Elle va chez sa mère aux heures où ils
ne peuvent forcer la porte; quand sa mère les lui amène au pavillon,
elle les accueille «sans se montrer flattée ni touchée», se fait, pour
les décourager, volontairement «insensible et dédaigneuse». Elle
s'étonne qu'ils s'obstinent; elle ignore la persévérance qu'il y a dans
un soupirant dont le coeur est plein et la bourse vide, et elle les
voudrait plus nombreux encore pour que le prince Adam apprît à la fois
leur recherche et leur insuccès.
Le prince Adam savait par Piattoli installé à Löbikau. Il écrivit à
l'abbé qu'il allait de Varsovie conduire sa mère aux eaux de Bohême, et
que de là il viendrait avec elle demander la main de Dorothée. Mais,
s'il était constant, sa mère l'était aussi pour sa bru préférée; elle se
défia d'une guérison qui la mettrait sur le chemin d'autres fiançailles,
et remit à l'année suivante la cure et la demande.
V
S'agit-il de bonheur, le plus sage est de se hâter, le temps emporte
plus d'espoirs qu'il n'en amène. Octobre était arrivé, et, dans le parc
de Löbikau, faisait tomber les feuilles sur les prétendants plus tenaces
qu'elles. Une lettre parvint d'Erfurt à la duchesse. Elle était de
l'empereur Alexandre. Il s'annonçait, demandait à dîner pour lui, son
aide de camp et l'ambassadeur de France avec qui il rentrait à
Pétersbourg. Le 16 octobre 1808, à cinq heures du soir, il arriva à
Löbikau. La duchesse, ses filles, ses gendres, les princes soupirants
forment une petite cour. «L'empereur fut plein de grâce pour tout le
monde et voulut surtout être occupé de moi. Il me dit qu'il me trouvait
grandie, embellie et ajouta en plaisantant que j'étais, comme Pénélope,
entourée de beaucoup de prétendants.» Elle répondit sur le même ton, en
Pénélope sûre d'Ulysse fidèle et vivant, bien qu'il fît un peu trop le
mort. Au dîner, le jeu continua, et l'empereur sembla s'y complaire en
demandant à la jeune fille si elle n'était pas «frappée d'une
ressemblance qu'il prétendait avoir découverte entre le prince
Czartoryski et M. de Périgord.--De qui Votre Majesté veut-elle
parler?...--Mais de ce jeune homme assis là-bas, un neveu du prince de
Bénévent, qui accompagne le duc de Vicence à Pétersbourg.» Elle s'excusa
sur sa vue basse. Après le dîner, l'empereur prie la duchesse de se
prêter à un entretien et, dans un tête-à-tête de deux heures, explique
ce qui l'amène.
À Erfurt venait de s'achever le congrès fameux où, devant un parterre de
rois spectateurs, s'était jouée la comédie de l'amitié entre Napoléon et
Alexandre. Alexandre avait mis à profit la faute de Napoléon, la guerre
d'Espagne, pour nous faire payer cher le concours de la Russie. Dans les
négociations, il avait apprécié Talleyrand. En lui, il avait goûté
toutes les séductions de la race, il avait reconnu le sens traditionnel
de la vieille France qui jugeait avec le sentiment de la mesure les
desseins démesurés du génie. Des jours viendraient peut-être où ce
clairvoyant refuserait son concours à une politique trop dangereuse.
Alexandre avait compris l'intérêt de se concilier l'homme le plus
capable de contenir Napoléon en le servant, de l'affaiblir en le
combattant. Il avait témoigné le désir d'être agréable au prince.
Talleyrand savait trop les cours pour faire attendre la bonne volonté
d'un empereur. Il avait aussitôt exprimé le souhait d'obtenir pour son
neveu la jeune princesse de Courlande, et sa certitude de réussir si
Alexandre s'intéressait au projet. Alexandre avait promis, il fallait
que la duchesse l'aidât à tenir. Alexandre ne sollicitait pas, il
exigeait. La princesse était sa sujette, puisque la Courlande était
russe. La duchesse avait eu à se louer de lui. Il rappela ce service
comme s'il en réclamait le prix, et parla en souverain qui pense en
marchand. Il y a une manière noble de dire les choses qui ne le sont
pas. La fortune de la duchesse était en Russie, elle crut entendre: «pas
de mariage plus de douaire». Ce mariage, conforme à ses intérêts,
répondait à ses goûts. Elle s'ennuyait dans l'Allemagne vaincue, triste,
elle voulait quitter ces ombres pour le soleil, vivre au pays de la
gloire. Et par un «oui», elle allait parvenir au centre de ces rayons,
devenir une partie de cet éclat qu'elle espérait seulement contempler.
Elle allait s'allier au second personnage de la France, au descendant
d'une illustre race, au collaborateur principal de Napoléon. Elle entre
dans le projet impérial, non seulement pour Alexandre mais pour
elle-même. Quand l'empereur prend congé, le projet de fiançailles
existe, provoqué par la fortune d'une jeune héritière, préparé par les
complaisances d'un ministre français pour un souverain russe, imposé par
un empereur à sa sujette comme un paiement, accepté par une mère qui
songe à elle-même et oublie sa fille. C'est la coalition de ces
insensibilités qui va peser de tout son poids sur un coeur d'enfant.
La duchesse ne dira rien à sa fille avant d'avoir rompu les appuis où
s'étaie la jeune volonté. Dès le lendemain elle commence l'oeuvre par
Piattoli. Elle craint qu'il n'ait conçu un projet chimérique, exposé sa
fille «aux caprices d'une famille arrogante». Les retards se prolongent
«auxquels Dorothée n'était pas faite pour s'attendre», et maintenant le
rêve devient obstacle à une magnifique et immédiate réalité. C'est une
confidence plus qu'un grief, mais comme l'abbé ne cède pas, la duchesse
lui reproche vivement son ingratitude «après les grands services qu'elle
lui avait rendus». Elle aussi, comme l'empereur, exige son paiement. Le
pauvre homme, à qui elle met ses bienfaits sous la gorge, se rend. «Elle
obtint de lui la promesse qu'il ne se mêlerait plus de ce mariage, et
qu'il chercherait même à m'en détacher en se servant pour y parvenir de
la mauvaise grâce de la vieille princesse et de l'indolence de son
fils.» Mais s'il se sent trop d'obligations à la mère pour défendre le
bonheur de la fille, il a trop d'attachement à celle-ci pour demeurer
près d'elle muet à ses paroles et aveugle aux reproches de ses yeux.
Tout maintenant l'écarte de celle qui lui était chère, son chagrin mine
une santé que les ans ébranlaient déjà, il quitte Löbikau pour une ville
située à quelque distance, où il aura des médecins et la solitude.
Privée de lui, Dorothée part aussi pour Berlin, où elle croit goûter le
charme d'autrefois: elle n'y trouve que l'inquiétude du silence où vit
sa tendresse déconcertée. Les lettres de Piattoli sont «entortillées et
énigmatiques», celles de la duchesse témoignent d'une tendresse
inaccoutumée et insistent pour obtenir le retour de Dorothée à Löbikau.
Satisfaire à ce désir sera pour Dorothée l'occasion de passer par la
ville où Piattoli se soigne et se tait.
«Je le trouvai si souffrant, si changé que je n'osais plus aborder la
question qui me tenait le plus au coeur. Je lui demandai cependant s'il
avait des nouvelles du prince Czartoryski.--Je n'en ai point, me dit-il,
ce silence doit vous prouver, ma chère enfant, que ces rêves étaient des
chimères.--À Dieu ne plaise, m'écriai-je.--N'en parlons plus, reprit-il
avec émotion. Ce sujet de conversation me fait mal... Forcée au silence,
je le quittai aussi remplie d'incertitude que lorsque j'étais arrivée
près de lui.»
Elle arrive chez sa mère, qui jamais n'avait témoigné tant de joie à la
voir et veut la garder sous son toit. Elle y trouve un Polonais, le
comte B***, fixé en France, et s'étonne qu'il soit «arrivé tout droit de
Paris, au coeur de l'hiver, dans un lieu qui ne devait naturellement lui
offrir ni intérêt ni amusement». Les visages lui annoncent un mystère
«connu de tout le monde, excepté de moi. Les caresses mêmes de ma mère
m'inquiétaient». Trois jours se passent.
Un soir, j'étais seule dans le salon à préparer le thé. J'entendis le
petit cor de chasse de nos postillons allemands annoncer l'arrivée d'un
étranger. Un valet de chambre entra presque aussitôt et me demanda où
était ma mère.--Dans son cabinet, elle veut être seule.--Mais il
faudrait cependant l'avertir qu'un officier français, le même qui était
avec le duc de Vicence, vient d'arriver. À l'instant, je compris tout,
et les grâces de l'empereur et les soins de ma mère et cette prétendue
ressemblance avec le prince Czartoryski.»
Elle s'enfuit dans sa chambre où se trouve mademoiselle Hoffmann. «Il
est ici!--Qui, le prince Adam?--Hélas! non, ce Français.» Et elle fond
en larmes.
Le lendemain matin, la duchesse fait demander sa fille. Elle lui
explique tout ce qu'elle avait tenu secret jusque-là, et toutes les
raisons pour lesquelles elle souhaite pour gendre M. de Périgord. Le
danger donne à la jeune fille le courage. Dans ce projet, où tant de
gens ont songé à eux-mêmes, il n'y a qu'elle pour penser à son propre
bonheur. Elle le défend, bien que bouleversée par les reproches et la
peine de sa mère, ne cède rien, et déclare qu'elle «se considère comme
engagée». Elle court chez mademoiselle Hoffmann, chercher non un appui
efficace, du moins un assentiment qui lui sera doux. C'est pour
apprendre que la gouvernante l'a précédée chez la duchesse, et a dû
s'engager sur l'honneur à ne plus donner de conseils.
B*** offre les siens, et en homme pour qui la parole est d'or, car il a
eu le premier l'idée de l'affaire où il veut sa part et, écrit Dorothée,
«il n'a pas rougi plus tard de se plaindre devant moi de n'avoir pas été
largement récompensé». À Löbikau, il plaide tous les avantages de
l'alliance avec Talleyrand. La jeune fille répond que ces arguments
seraient faits pour la décider, si elle était libre, mais qu'elle ne
l'est pas. Cette fermeté oblige aux grands moyens.
Dans la conversation, Dorothée a montré son attachement à Piattoli. Le
Polonais s'offre à l'aller voir et à rapporter des nouvelles. Il part,
en effet, le lendemain, s'assure auprès de l'abbé que Piattoli n'a rien
reçu du prince Adam, affirme alors que celui-ci, vaincu par sa mère,
accepte la femme souhaitée par elle, ajoute que dire la vérité à la
jeune Dorothée sera lui épargner une humiliation, et il persuade au
malade de rendre ce grand service à l'élève tendrement aimée. Pour
annoncer ce qu'il croit certain, Piattoli écrit à la jeune fille une
lettre que le comte B*** rapporte.
«Toutes nos espérances sont détruites, me disait-il. J'ai enfin reçu des
nouvelles de Pologne, elles ne sont pas du prince Adam, mais d'un ami
commun qui m'annonce que le mariage du prince Adam avec mademoiselle
Matuschewitz est arrangé, que tout Varsovie en parle et que la vieille
princesse est enchantée. Voilà donc, ma jeune amie, l'explication de ce
long silence.» La lettre était courte. «Je suis si souffrant,
ajoutait-il, que je ne puis en écrire davantage.»
Aussitôt Dorothée demande des chevaux; elle ne peut pas croire à une
inconstance que le prince n'a pas avouée lui-même, elle veut des
détails.
«J'arrive, je trouve M. Piattoli presque mourant. Il voulait être seul
et j'eus beaucoup de peine à obtenir qu'il me vît un instant.--Soyez
heureuse, me dit-il, sans me donner le temps de faire une seule
question... Vous avez été le grand intérêt de mes dernières années.
Pardonnez-moi d'avoir voulu diriger votre avenir et confiez-le désormais
à madame votre mère... Il se tut. Je voulus parler, mais il ne répondit
pas et me fit signe de la main de m'éloigner. Il mourut quelques jours
après.»
Elle revient le coeur malheureux de la perte qu'elle prévoit et ulcéré
des torts qu'elle suppose au prince Czartoryski. Elle est à une de ces
crises où le moindre incident décide les résolutions encore suspendues
mais déjà amassées. Un dernier mensonge achève l'oeuvre. À son retour,
elle trouve chez sa mère une vieille dame polonaise, amie de la
duchesse, et qui raconte comme la dernière nouvelle de Varsovie, comme
chose conclue, les fiançailles du prince Czartoryski.
«Convaincue, indignée, je me lève, prie ma mère de passer dans la
chambre à côté, et lui dis dans un premier mouvement d'amertume que,
puisque le prince Adam rompait lui-même ses engagements, je me
considérais comme libre des miens... Je parlais vite, avec des larmes
dans les yeux et dans la voix, mais ma mère eut l'air de ne s'apercevoir
de rien, m'embrassa avec transport, m'applaudit, loua ma fierté, excita
encore mon ressentiment, me remercia de prendre un parti qui allait
combler tous ses voeux, et sans perdre une minute me dit qu'elle allait
annoncer cette bonne nouvelle à M. de Périgord. J'aurais voulu
l'arrêter, mais elle était déjà rentrée dans le salon et je courus alors
m'enfermer dans ma chambre d'où je ne voulus pas redescendre de la
soirée et je passai la nuit à pleurer.»
Le lendemain, la duchesse met la main de sa fille dans celle de M. de
Périgord et laisse seuls les fiancés, «qui ont beaucoup de choses à se
dire». Voici leurs premiers épanchements:
«Assis en face l'un de l'autre, nous fûmes longtemps dans le plus
profond silence. Je le rompis en disant:--J'espère, monsieur, que vous
serez heureux dans le mariage que l'on a arrangé pour nous. Mais je dois
vous dire, moi-même, ce que vous savez, sans doute déjà, c'est que je
cède au désir de ma mère, sans répugnance à la vérité, mais avec la plus
parfaite indifférence pour vous. Peut-être serai-je heureuse, je veux le
croire, mais vous trouverez, je pense, mes regrets de quitter ma patrie
et mes amis tout simples et ne m'en voudrez pas de la tristesse que vous
pourrez, dans les premiers temps du moins, remarquer en moi.--Mon Dieu,
me répondit M. Edmond, cela me parait tout naturel. D'ailleurs, moi
aussi, je ne me marie que parce que mon oncle le veut, car, à mon âge,
on aime bien mieux la vie de garçon.»
Il repartit le lendemain «sans que nous nous fussions reparlés», dit la
narratrice: elle n'était décidément pas destinée aux amoureux bavards.
Quelques jours après, le prince Adam écrivait à Piattoli. Le prince
annonçait qu'il avait vaincu les résistances maternelles et qu'il allait
demander Dorothée de Courlande. Piattoli vivant, tout eût été sauvé, M.
de Périgord rendu au célibat qu'il aimait, et Dorothée à l'homme qu'elle
avait choisi. La lettre arriva après la mort de Piattoli, fut remise à
la duchesse, qui la retourna à Varsovie, sans avertir sa fille, et en
annonçant au prince le mariage de Dorothée avec M. de Périgord.
Une fois encore, la jeune fille était la victime de la richesse. Une
certaine médiocrité de condition nous laisse à peu près maîtres
d'ordonner à notre gré notre vie, car les autres ont trop peu de profit
à tirer de nous pour se mêler à nos affaires. Quand les faveurs de la
fortune dépassent trop l'ordinaire mesure, ceux à qui elles
appartiennent cessent de s'appartenir: plus elles sont enviables, plus
ils sont épiés, entourés, poursuivis par les cupidités en chasse; il y a
trop à gagner avec eux et sur eux pour qu'ils restent les maîtres de
leur sort. Dorothée de Courlande subit cette représaille des avantages
qui ne comblent pas sans asservir. Plus pauvre, elle n'eût pas été moins
précieuse à l'homme désintéressé qui songeait à elle; il se fût
peut-être résolu plus vite, et elle ne lui eût pas été disputée par
Talleyrand. À l'héritière royalement dotée, écouter son coeur, se marier
d'amour comme font les petites gens n'est pas permis. Les rapacités
subalternes ont signalé la proie aux grandes ambitions. Les puissances
de la politique pèsent cette puissance d'argent et l'emploient pour
leurs besoins. Qu'Alexandre et Napoléon, maîtres et sacrificateurs de
multitudes, ne s'arrêtent pas à la plainte d'une victime et croient
avoir accompli leur devoir en sacrifiant le voeu d'une fiancée aux
intérêts d'un utile ministre, cela est naturel. Qu'à ces impassibles
unis contre le bonheur de la jeune fille, nul n'ait fait obstacle, que
les deux maîtres de son enfance l'aient abandonnée, qu'aux étrangers se
soit jointe la protectrice naturelle de ce bonheur, que la fille ait été
trompée par sa mère, voilà la tristesse anormale de ce drame. Là encore
le secours des dévouements naturels a été ravi à l'enfant par la
puissance de privilèges sociaux. L'instituteur et l'institutrice se
sentent trop peu de chose pour lutter contre la grande dame, ne veulent
pas paraître ingrats envers l'argent reçu d'elle, et cette grande dame,
qui dans une existence modeste n'eût pas été une mauvaise mère, a
toujours vécu pour la magnificence, les victoires mondaines, et sa
vanité fascinée par la vision de Paris étouffe sa tendresse.
Il n'y a dans tant de personnages qu'un beau rôle. Car le prince
charmant ne mérite qu'un succès d'estime, il est trop vieux puisqu'il
hésite, et l'on est irrité qu'au lieu de courir au secours de sa belle,
il semble lui-même la _Belle au bois dormant_. Seule, la jeune fille
veut et combat; pas plus qu'Alexandre, Napoléon ne l'intimide; comme à
eux, elle résiste à sa mère; elle ne renonce pas à celui qu'elle a
choisi, avant de le croire infidèle. Elle et lui représentent bien leur
sexe et leur âge. Quand l'amour se glisse en l'homme mûr, d'ordinaire
averti et souvent découragé par ses expériences, l'homme commence par la
peur, continue par l'embarras, tente d'accommoder l'accident, peut-être
éphémère, de sa passion avec les intérêts durables de sa vie. Quand
l'amour apparaît à la femme neuve et presque enfant, elle ne comprend
pas qu'il n'ait pas été toujours, ni qu'il puisse diminuer, ni qu'il
puisse finir, ni que s'il disparaissait elle-même durât, elle se
consacre à lui tout entière, parce qu'il lui parait toute la raison de
vivre, et elle montre, par son orgueil de le confesser et son
intrépidité à le défendre, combien est naturellement héroïque en elle la
première révélation du coeur.
Un mois après les fiançailles, Dorothée de Courlande épousa Edmond de
Périgord. Là s'arrêtent les _Souvenirs_. Ainsi font les contes de fée: à
peine unis ceux qui s'aiment et que le récit nous a fait aimer, il se
termine. Pourquoi les contes, les moins ennuyeux et non les moins
profonds des ouvrages philosophiques, s'achèvent-ils toujours au
mariage? Est-ce parce que le bonheur, si nous le savons sûr, a fini de
nous intéresser? Ou la vie, même quand elle accomplit les rêves,
est-elle moins belle qu'eux? Posséder est-il moins que conquérir? Et
mieux vaut-il ne pas décrire des félicités qui déclinent au moment où
elles commencent? Ce ne furent pas ces raisons qui décidèrent le
rédacteur des _Souvenirs_ à poser la plume. Le mariage lui avait apporté
la grande déception, non la seule, sa vie entière avait de quoi captiver
les lecteurs qui se plaisent aux épreuves des autres. Mais elle
n'écrivait pas pour nous, elle écrivait pour elle. Pour elle, il eût été
superflu de répandre sur le papier les tristesses de son âme, il eût été
humiliant de rendre publiques des plaintes mises au secret par sa
fierté, il eût été cruel de souffrir deux fois en racontant les douleurs
qu'elle eût voulu oublier. Pour elle, c'était un oubli de fuir le
présent dans le passé, c'était une douceur de revivre les rêves tués par
les faits, c'était une consolation de se rendre ce témoignage que le
premier espoir de son coeur avait été haut, désintéressé, pur. Et plus
les réalités troublaient ou révoltaient la femme, plus elle aimait
retourner, petite fille au bal blanc de ses souvenirs.