LIVRES NOUVEAUX

_Romans._

Par son titre: _Pom-Prune_, le livre de M. Paul Guiraud (Albin

Michel, 3 fr. 50) semble tout d'abord appartenir au domaine de la

fantaisie. En réalité, ce livre est un roman de moeurs et de caractères,

très sérieux, très étudié, et «Pom-Prune» n'est que le sobriquet du

principal personnage. La puérilité même de ce surnom familier, datant de

son enfance, contraste d'une façon singulièrement ironique avec la

condition sociale du banquier Georges Prunier, les hautes fonctions

publiques auxquelles il doit s'élever, la débâcle tragique où il est

destiné à sombrer. Autour de lui, dans une grande ville du Midi, se

succèdent, comédie ou drame, des scènes mouvementées de la vie de

province, mettant en jeu passions politiques, luttes électorales,

intrigues locales,--le tout peint d'une main experte et,

vraisemblablement, d'après nature. Des personnages qui n'existèrent

jamais autrement que dans l'imagination d'ingénieux escrocs et l'esprit

crédule de peu sympathiques créanciers, mais auxquels, grâce à la

procédure d'un procès fictif, la paperasserie de justice donne une

apparence de vie, tels sont les _Bonshommes en papier_ (Fasquelle, 3 fr.

50), autour desquels évolue le roman de M. Jules Perrin. En outre d'une

intrigue assez dramatique, ce livre contient une curieuse étude des

scribes de ministères et autres _papyrocéphales_. A signaler aussi le

récit bien vivant d'une soirée de contrat dans certain fameux hôtel

de... la rue de la Pompe où sont réunis, autour de la grande Irène, les

principaux acteurs de la plus grande duperie du siècle.

Jusqu'ici, dans les romans, on nous a présenté des mécontents de l'ordre

social sous un aspect plutôt maussade. Trop souvent, on leur a donné un

visage hargneux et un geste brutal. En homme d'esprit, M. Charles

Géniaux s'est avisé de rompre avec la convention. Son _Homme de peine_

(Fasquelle, 3 fr. 50), Goulot, est un révolté joyeux! Parce qu'il est

disgracié, affamé et même battu, Goulot ne se croit pas obligé de perdre

sa bonne humeur native et c'est avec une gaieté cynique--peu

communicative, d'ailleurs, et qui donne le frisson--qu'il promène son

existence tourmentée à travers une Bretagne misérable et poignante.

Une jolie créature, au coeur ardent et droit, dont l'esprit cravache

vaillamment les préjugés d'une société de hobereaux de province, telle

est _Mademoiselle Nouveau-Jeu_ (Juven, 3 fr. 50), l'héroïne du roman de

M. Paul Junka. Il y a des pages charmantes dans ce livre, celles,

surtout, consacrées aux trois pauvres «petites soeurs bleues», des

enfants étonnées, confiantes, sans défense contre la vie, vouées au bleu

jusqu'au mariage par une mère attendrissante et puérile.

Une amourette, qui se déroule avec un gracieux héroïsme parmi les phases

d'un complot, telle est _l'Idylle dans un drame_ (Mame, 3 fr.), que

publie M. Ernest Daudet. Les amoureux, ce sont un garçonnet, fils d'un

ex-colonel de la garde impériale, et une fillette dont les parents,

anciens émigrés, ont les faveurs de Louis XVIII. Quant au complot, il

est fomenté, naturellement, par ces demi-solde, toujours sympathiques,

puisque persécutés, malheureux et frondeurs.

De l'aveu et par la volonté de l'auteur, M. Gabriel Faure, _l'Amour sous

les lauriers-roses_--le joli titre!--est un roman qui n'est qu'un roman

(Fasquelle, 3 fr. 50). Dans ce livre, aucune étude philosophique,

psychologique, historique ou sociale. Mais, seulement, une intrigue

fine, délicate, sensuelle, dont les rives du lac de Côme et les jardins

de Bellagio constituent les voluptueux décors.

M. Paul Bertnay--l'auteur de _Jusqu'aux étoiles_--dont nos lecteurs ont

pu récemment encore apprécier le fin talent, vient de publier en

librairie _la Buissonnière_ (Tallandier, 3 fr. 50), un autre roman dont

_L'Illustration_ eut la primeur, et dans lequel l'auteur a donné tant de

charme vaillant à un personnage de jeune fille et tant de grâce

spirituelle à un personnage de jeune femme.

_Auteurs gais_.

Vingt nouvelles très courtes, dont la première, _Détails sur mon

suicide_, prête son titre au volume (Flammarion, 3 fr. 50), composent le

récent apport de MM. Max et Alex Fischer à la collection des «auteurs

gais». Il s'agit, bien entendu, d'un suicide pour rire, et le reste non

plus n'engendre pas la mélancolie. La verve humoristique de ces

fantaisistes jumeaux, déjà justement réputés en leur genre, a ceci de

particulier qu'elle sait atteindre aux limites extrêmes de la

bouffonnerie sans rien perdre de sa finesse ni de sa légèreté. Un style

concis, rapide, incisif, de qualité vraiment littéraire, ajoute encore à

l'attrait de ces petits contes pleins d'observation et de philosophie,

sous leur forme paradoxale.

_Histoire._

Le comte de Gobineau--dont le nom fut mêlé à de récentes

polémiques--avait, aux deux pôles de sa brillante carrière de diplomate,

de penseur et d'écrivain, consacré deux études aux destinées de la

Grèce. Ce sont ces _Deux Études sur la Grèce moderne_ (Plon, 3 fr. 50),

l'une mettant en relief la haute figure de Capo d'Istria, l'autre

plaidant la cause des Hellènes dans le remaniement de la carte d'Orient,

qu'un éditeur avisé vient de réunir en un seul volume.

Le livre du comte de Gobineau prendra une bonne place parmi les ouvrages

qui, cette année, ont traité du problème oriental et parmi lesquels nous

citerons: _la Question d'Orient dans l'histoire contemporaine,

1821-1905_ (Dujarric. 4 fr.), l'ouvrage d'ensemble net et complet de M.

Albéric Cahuet sur la matière.

La France et l'Italie sont maintenant les meilleures amies du monde.

C'est bien entendu. Cependant, on n'a pas encore oublié au prix de quels

efforts diplomatiques la froideur prolongée de jadis entre les deux

nations s'est transformée en la vive sympathie d'aujourd'hui. C'est

l'histoire des «années troubles», des années de froissements politiques,

sous l'influence de Crispi et d'antagonisme économique, que, dans son

remarquable ouvrage, _la France et l'Italie, 1881-1899_ (Plon, 2 vol.,

15 fr), M. A. Billot nous présente. M. A. Billot était ambassadeur à

Rome pendant les années troubles. C'est donc avec la plus autorisée des

compétences que son livre est écrit.

Dans un livre fort agréable à lire, _les Derniers Républicains_ (Victor

Havard, 3 fr. 50), M. Guillaumin nous rappelle les gestes et analyse les

convictions des généraux Pichegru, Simon, Delmas, Monnier et Humbert,

qui--Pichegru excepté--furent, en quelque sorte, les demi-solde

républicains du Consulat et de l'Empire.

Dans son nouvel ouvrage sur les origines du Paris moderne, _Paris sous

Napoléon: administration et grands travaux_ (Plon, 5 fr.), M. L. Lanzac

de Laborie ne se contente pas de tracer un fidèle tableau des

transformations de la capitale sous le premier Empire. Il s'attache

également à nous donner la physionomie exacte des rues, quartiers,

théâtres, cafés, lieux de public et lieux de plaisir où se mouvait la

société d'alors.

_Littérature_.

En écrivant son _Histoire de la littérature française, 900-1900_

(Ollendorff, 2 vol., 15 fr), M. Léo Claretie n'a pas eu l'intention de

nous donner un ouvrage scolaire ou didactique. Dans nos lycées,

l'histoire de la littérature, de Malherbe à Hugo, doit--disent les

programmes--être achevée en seize heures. Il en résulte que, d'après le

plan uniforme sur lequel, jusqu'ici, les histoires littéraires ont été

conçues, beaucoup d'écrivains de second ordre, mais dignes, néanmoins,

de souvenir, ont été traditionnellement négligés. M. Léo Claretie s'est

efforcé de réparer cette ingratitude et, dans son ouvrage--aimablement

illustré de traits et d'anecdotes--il a voulu joindre aux noms très

célèbres ceux «dont le seul démérite est de n'avoir pas figuré sur les

programmes des classes, qui sont les dispensateurs de la gloire».

Qu'il s'agisse de littérature, de journalisme, de travaux divers, ou

simplement de correspondance épistolaire, quiconque écrit--professionnel

ou non--connaît la difficulté du _qualificatif_. Bien souvent, celui qui

conviendrait pour la propriété, la précision, la nuance, ne se présente

pas du premier coup; on le cherche, il se dérobe sous la plume et,

parfois, on ne le trouve qu'au prix d'un effort mental prolongé. C'est à

réduire cet effort au minimum que M. Pierre Schefer s'est ingénié en

composant un _Dictionnaire des qualificatifs classés par analogie_

(Delagrave, 2 fr.). Aide-mémoire précieux, indicateur suggestif, son

petit livre est de ceux que leur utilité constante doit placer à portée

de la main.

_Questions d'actualité._

Si, dans notre pays, pour des raisons anciennes et récentes, l'empereur

Guillaume n'est pas le plus populaire des souverains, il est du moins

celui dont, à l'heure actuelle, on parle le plus souvent. Divers

ouvrages, récemment éclos, nous ont initiés aux singularités

authentiques ou imaginaires de la vie intime du monarque. M. John

Grand-Carteret n'a pas eu l'intention d'ajouter un volume de plus à la

liste de ces livres révélateurs. _Lui_ (Par Laimm. 3 fr. 50), c'est

Guillaume II devant l'objectif caricatural de toutes les nations; c'est

un nouveau et très heureux numéro de la série humoristique que M. J.

Grand-Carteret a entrepris de publier sur l'Allemagne et les Allemands.

Dans une curieuse lettre au kaiser, l'auteur plaide la cause de la

caricature que, seule, la maladresse des gouvernements rend séditieuse.

Et peut-être, après tout, n'est-ce point là un paradoxe!

Dans un volume in-8° de près de six cents pages, _le Président Émile

Loubet et ses prédécesseurs, trente-cinq années de république_ (Jurai,

15 fr.), M. Henri Avenel a résumé non seulement l'histoire du septennat

qui touche à son terme, mais encore celle des précédentes magistratures

présidentielles. Nourri de faits et de documents, cet ouvrage forme un

précis très complet de nos annales politiques depuis l'avènement de la

troisième République jusqu'à l'heure actuelle. Des tables fort bien

faites le rendent aisé à consulter et le texte en est abondamment

illustré de portraits et de gravures fixant le souvenir des événements

notoires.

L'Illustration, No. 3276, 9 Décembre 1905 · 第 21 / 37 题