Par les soins de Penellan, qui avait déjà fait la pêche de la baleine

dans les mers arctiques, des couvertures de laine, des vêtements

fourrés, de nombreux mocassins en peau de phoque et le bois nécessaire à

la fabrication de traîneaux destinés à courir sur les plaines de glaces,

furent embarqués à bord. On augmenta, sur une grande proportion, les

approvisionnements d'esprit-de-vin et de charbon de terre, car il était

possible que l'on fût forcé d'hiverner sur quelque point de la côte

groënlandaise. On se procura également, à grand prix et à grand'peine,

une certaine quantité de citrons, destinés à prévenir ou guérir le

scorbut, cette terrible maladie qui décime les équipages dans les

régions glacées. Toutes les provisions de viandes salées, de biscuits,

d'eau-de-vie, augmentées dans une prudente mesure, commencèrent à emplir

une partie de la cale du brick, car la cambuse n'y pouvait plus suffire.

On se munit également d'une grande quantité de pemmican, préparation

indienne qui concentre, beaucoup d'éléments nutritifs sous un petit

volume.

D'après les ordres de Jean Cornbutte, on embarqua à bord de _la

Jeune-Hardie_ des scies, destinées à couper les champs de glaces, ainsi

que des piques et des coins propres à les séparer. Le capitaine se

réserva de prendre, sur la côte groënlandaise, les chiens nécessaires au

tirage des traîneaux.

Tout l'équipage fut employé à ces préparatifs et déploya une grande

activité. Les matelots Aupic, Gervique et Gradlin suivaient avec

empressement les conseils du timonier Penellan, qui, dès ce moment, les

engagea à ne point s'habituer aux vêtements de laine, quoique la

température fût déjà basse sous ces latitudes, situées au-dessus du

cercle polaire.

Penellan observait, sans en rien dire, les moindres actions d'André

Vasling. Cet homme, Hollandais d'origine, venait on ne sait d'où, et,

bon marin du reste, il avait fait deux voyages à bord de _la

Jeune-Hardie_. Penellan ne pouvait encore lui rien reprocher, si ce

n'est d'être trop empressé auprès de Marie, mais il le surveillait de

près.

Grâce à l'activité de l'équipage, le brick fut armé vers le 16 juillet,

quinze jours après son arrivée à Bodoë. C'était alors l'époque favorable

pour tenter des explorations dans les mers arctiques. Le dégel s'opérait

depuis deux mois, et les recherches pouvaient être poussées plus avant.

_La Jeune-Hardie_ appareilla donc et se dirigea sur le cap Brewster,

situé sur la côte orientale du Groënland, par le soixante-dixième degré

de latitude.

IV

DANS LES PASSES

Vers le 23 juillet, un reflet, élevé au-dessus de la mer, annonça les

premiers bancs de glaces qui, sortant alors du détroit de Davis, se

précipitaient dans l'Océan. À partir de ce moment, une surveillance

très-active fut recommandée aux vigies, car il importait de ne point se

heurter à ces masses énormes.

L'équipage fut divisé en deux quarts: le premier fut composé de Fidèle

Misonne, de Gradlin et de Gervique; le second, d'André Vasling, d'Aupic

et de Penellan. Ces quarts ne devaient durer que deux heures, car sous

ces froides régions la force de l'homme est diminuée de moitié. Bien que

_la Jeune-Hardie_ ne fût encore que par le soixante-troisième degré de

latitude, le thermomètre marquait déjà neuf degrés centigrades

au-dessous de zéro.

La pluie et la neige tombaient souvent en abondance. Pendant les

éclaircies, quand le vent ne soufflait pas trop violemment, Marie

demeurait sur le pont, et ses yeux s'accoutumaient à ces rudes scènes

des mers polaires.

Le 1er août, elle se promenait à l'arrière du brick et causait avec son

oncle, André Vasling et Penellan. _La Jeune-Hardie_ entrait alors dans

une passe large de trois milles, à travers laquelle des trains de

glaçons brisés descendaient rapidement vers le sud.

«Quand apercevrons-nous la terre? demanda la jeune fille.

--Dans trois ou quatre jours au plus tard, répondit Jean Cornbutte.

--Mais y trouverons-nous de nouveaux indices du passage de mon pauvre

Louis?

--Peut-être, ma fille, mais je crains bien que nous ne soyons encore

loin du terme de notre voyage. Il est à craindre que le _Froöern_ n'ait

été entraîné plus au nord!

--Cela doit être, ajouta André Vasling, car cette bourrasque qui nous a

séparés du navire norvégien a duré trois jours, et en trois jours un

navire fait bien de la route, quand il est désemparé au point de ne

pouvoir résister au vent!

--Permettez-moi de vous dire, monsieur Vasling, riposta Penellan, que

c'était au mois d'avril, que le dégel n'était pas commencé alors, et

que, par conséquent, le _Froöern_ a dû être arrêté promptement par les

glaces ...

--Et sans doute brisé en mille pièces, répondit le second, puisque son

équipage ne pouvait plus manoeuvrer!

--Mais ces plaines de glaces, répondit Penellan, lui offraient un moyen

facile de gagner la terre, dont il ne pouvait être éloigné.

--Espérons, dit Jean Cornbutte en interrompant une discussion qui se

renouvelait journellement entre le second et le timonier. Je crois que

nous verrons la terre avant peu.

--La voilà! s'écria Marie. Voyez ces montagnes!

--Non, mon enfant, répondit Jean Cornbutte. Ce sont des montagnes de

glaces, les premières que nous rencontrons. Elles nous broieraient comme

du verre, si nous nous laissions prendre entre elles. Penellan et

Vasling, veillez à la manoeuvre.»

Ces masses flottantes, dont plus de cinquante apparaissaient alors à

l'horizon, se rapprochèrent peu à peu du brick. Penellan prit le

gouvernail, et Jean Cornbutte, monté sur les barres du petit perroquet,

indiqua la route à suivre.

Vers le soir, le brick fut tout à fait engagé dans ces écueils mouvants,

dont la force d'écrasement est irrésistible. Il s'agissait alors de

traverser cette flotte de montagnes, car la prudence commandait de se

porter en avant. Une autre difficulté s'ajoutait à ces périls: on ne

pouvait constater utilement la direction du navire, tous les points

environnants se déplaçant sans cesse et n'offrant aucune perspective

stable. L'obscurité s'augmenta bientôt avec le brouillard. Marie

descendit dans sa cabine, et, sur l'ordre du capitaine, les huit hommes

de l'équipage durent rester sur le pont. Ils étaient armés de longues

gaffes garnies de pointes de fer, pour préserver le navire du choc des

glaces.

_La Jeune-Hardie_ entra bientôt dans une passe si étroite, que souvent

l'extrémité de ses vergues fut froissée par les montagnes en dérive, et

que ses bouts-dehors durent être rentrés. On fut même obligé d'orienter

la grande vergue à toucher les haubans. Heureusement, cette mesure ne

fit rien perdre au brick de sa vitesse, car le vent ne pouvait atteindre

que les voiles supérieures, et celles-ci suffirent à le pousser

rapidement. Grâce à la finesse de sa coque, il s'enfonça dans ces

vallées qu'emplissaient des tourbillons de pluie, tandis que les glaçons

s'entrechoquaient avec de sinistres craquements.

Jean Cornbutte redescendit sur le pont. Ses regards ne pouvaient percer

les ténèbres environnantes. Il devint nécessaire de carguer les voiles

hautes, car le navire menaçait de toucher, et, dans ce cas, il eût été

perdu.

«Maudit voyage! grommelait André Vasling au milieu des matelots de

l'avant, qui, la gaffe en main, évitaient les chocs les plus menaçants.

--Le fait est que si nous en échappons, nous devrons une belle chandelle

à Notre-Dame des Glaces! répondit Aupic.

--Qui sait ce qu'il y a de montagnes flottantes à traverser encore?

ajouta le second.

--Et qui se doute de ce que nous trouverons derrière? reprit le matelot.

--Ne cause donc pas tant, bavard, dit Gervique, et veille à ton bord.

Quand nous serons passés, il sera temps de grogner! Gare à ta gaffe!»

En ce moment, un énorme bloc de glace, engagé dans l'étroite passe que

suivait _la Jeune-Hardie_, filait rapidement à contre-bord, et il parut

impossible de l'éviter, car elle barrait toute la largeur du chenal, et

le brick se trouvait dans l'impossibilité de virer.

«Sens-tu la barre? demanda Jean Cornbutte à Penellan.

--Non, capitaine! Le navire ne gouverne plus!

--Ohé! garçons, cria le capitaine à son équipage, n'ayez pas peur, et

arcboutez solidement vos gaffes contre le plat-bord!»

Le bloc avait soixante pieds de haut à peu près, et s'il se jetait sur

le brick, le brick était broyé. Il y eut un indéfinissable moment

d'angoisse, et l'équipage reflua vers l'arrière, abandonnant son poste,

malgré les ordres du capitaine.

Mais au moment où ce bloc n'était plus qu'à une demi-encablure de _la

Jeune Hardie_, un bruit sourd se fit entendre, et une véritable trombe

d'eau tomba d'abord sur l'avant du navire, qui s'éleva ensuite sur le

dos d'une vague énorme.

Un cri de terreur fut jeté par tous les matelots; mais quand leurs

regards se portèrent vers l'avant, le bloc avait disparu, la passe était

libre, et au delà, une immense plaine d'eau, éclairée par les derniers

rayons du jour, assurait une facile navigation.

«Tout est pour le mieux! s'écria Penellan. Orientons nos huniers et

notre misaine!»

Un phénomène, très-commun dans ces parages, venait de se produire.

Lorsque ces masses flottantes se détachent les unes des autres à

l'époque du dégel, elles voguent dans un équilibre parfait; mais en

arrivant dans l'Océan, où l'eau est relativement plus chaude, elles ne

tardent pas à se miner à leur base, qui se fond peu à peu et qui

d'ailleurs est ébranlée par le choc des autres glaçons. Il vient donc un

moment où le centre de gravité de ces masses se trouve déplacé, et alors

elles culbutent entièrement. Seulement, si ce bloc se fût retourné deux

minutes plus tard, il se précipitait sur le brick et l'effondrait dans

sa chute.

V

L'ÎLE LIVERPOOL

Le brick voguait alors dans une mer presque entièrement libre. À

l'horizon seulement, une lueur blanchâtre, sans mouvement cette fois,

indiquait la présence de plaines immobiles.

Jean Cornbutte se dirigeait toujours sur le cap Brewster, et

s'approchait déjà des régions où la température est excessivement

froide, car les rayons du soleil n'y arrivent que très-affaiblis par

leur obliquité.

Le 3 août, le brick se retrouva en présence de glaces immobiles et unies

entre elles. Les passes n'avaient souvent qu'une encâblure de largeur,

et _la Jeune-Hardie_ était forcée de faire mille détours qui la

présentaient parfois debout au vent.

Penellan s'occupait avec un soin paternel de Marie, et, malgré le froid,

il l'obligeait à venir tous les jours passer deux ou trois heures sur le

pont, car l'exercice devenait une des conditions indispensables de la

santé.

Le courage de Marie, d'ailleurs, ne faiblissait pas. Elle réconfortait

même les matelots du brick par ses paroles, et tous éprouvaient pour

elle une véritable adoration. André Vasling se montrait plus empressé

que jamais, et il recherchait toutes les occasions de s'entretenir avec

elle; mais la jeune fille, par une sorte de pressentiment, n'accueillait

ses services qu'avec une certaine froideur. On comprend aisément que

l'avenir, bien plus que le présent, était l'objet des conversations

d'André Vasling, et qu'il ne cachait pas le peu de probabilités

qu'offrait le sauvetage des naufragés. Dans sa pensée, leur perte était

maintenant un fait accompli, et la jeune fille devait dès lors remettre

entre les mains de quelque autre le soin de son existence.

Cependant, Marie n'avait pas encore compris les projets d'André Vasling,

car, au grand ennui de ce dernier ces conversations ne pouvaient se

prolonger. Penellan trouvait toujours moyen d'intervenir et de détruire

l'effet des propos d'André Vasling par les paroles d'espoir qu'il

faisait entendre.

Marie, d'ailleurs, ne demeurait pas inoccupée. D'après les conseils du

timonier, elle prépara ses habits d'hiver, et il fallut qu'elle changeât

tout à fait son accoutrement. La coupe de ses vêtements de femme ne

convenait pas sous ces latitudes froides. Elle se fit donc une espèce de

pantalon fourré, dont les pieds étaient garnis de peau de phoque, et ses

jupons étroits ne lui vinrent plus qu'à mi-jambe, afin de pas être en

contact avec ces couches de neige, dont l'hiver allait couvrir les

plaines de glace. Une mante en fourrure, étroitement fermée à la taille

et garnie d'un capuchon, lui protégea le haut du corps.

Dans l'intervalle de leurs travaux, les hommes de l'équipage se

confectionnèrent aussi des vêtements capables de les abriter du froid.

Ils firent en grande quantité de hautes bottes en peau de phoque, qui

devaient leur permettre de traverser impunément les neiges pendant leurs

voyages d'exploration. Ils travaillèrent ainsi tout le temps que dura

cette navigation dans les passes.

André Vasling, très-adroit tireur, abattit plusieurs fois des oiseaux

aquatiques, dont les bandes innombrables voltigeaient autour du navire.

Une espèce d'eiderduks et des ptarmigans fournirent à l'équipage une

chair excellente, qui le reposa des viandes salées.

Enfin le brick, après mille détours, arriva en vue du cap Brewster. Une

chaloupe fut mise à la mer. Jean Cornbutte et Penellan gagnèrent la

côte, qui était absolument déserte.

Aussitôt, le brick se dirigea sur l'île Liverpool, découverte, en 1821,

par le capitaine Scoresby, et l'équipage poussa des acclamations, en

voyant les naturels accourir sur la plage. Les communications

s'établirent aussitôt, grâce à quelques mots de leur langue que

possédait Penellan et à quelques phrases usuelles qu'eux-mêmes avaient

apprises des baleiniers qui fréquentaient ces parages.

Ces Groënlandais étaient petits et trapus; leur taille ne dépassait pas

quatre pieds dix pouces; ils avaient le teint rougeâtre, la face ronde

et le front bas; leurs cheveux, plats et noirs, retombaient sur leur

dos; leurs dents étaient gâtées, et ils paraissaient affectés de cette

sorte de lèpre particulière aux tribus ichthyophages.

En échange de morceaux de fer et de cuivre, dont ils sont extrêmement

avides, ces pauvres gens apportaient des fourrures d'ours, des peaux de

veaux marins, de chiens marins, de loups de mer et de tous ces animaux

généralement compris sous le nom de phoques. Jean Cornbutte obtint à

très-bas prix ces objets, qui allaient devenir pour lui d'une si grande

utilité.

Le capitaine fit alors comprendre aux naturels qu'il était à la

recherche d'un navire naufragé, et il leur demanda s'ils n'en avaient

pas quelques nouvelles. L'un d'eux traça immédiatement sur la neige une

sorte de navire et indiqua qu'un bâtiment de cette espèce avait été, il

y a trois mois, emporté dans la direction du nord; il indiqua aussi que

le dégel et la rupture des champs de glaces les avaient empêchés d'aller

à sa découverte, et, en effet, leurs pirogues fort légères, qu'ils

manoeuvrent à la pagaye, ne pouvaient tenir la mer dans ces conditions.

Ces nouvelles, quoique imparfaites, ramenèrent l'espérance dans le coeur

des matelots, et Jean Cornbutte n'eut pas de peine à les entraîner plus

avant dans la mer polaire.

Avant de quitter l'île Liverpool, le capitaine fit emplette d'un

attelage de six chiens esquimaux qui se furent bientôt acclimatés à

bord. Le navire leva l'ancre le 10 août au matin, et, par une forte

brise, il s'enfonça dans les passes du nord.

On était alors parvenu aux plus longs jours de l'année, c'est-à-dire

que, sous ces latitudes élevées, le soleil, qui ne se couchait pas,

atteignait le plus haut point des spirales qu'il décrivait au-dessus de

l'horizon.

Cette absence totale de nuit n'était pourtant pas très-sensible, car la

brume, la pluie et la neige entouraient parfois le navire de véritables

ténèbres.

Jean Cornbutte, décidé à aller aussi avant que possible, commença à

prendre ses mesures d'hygiène. L'entrepont fut parfaitement clos, et

chaque matin seulement on prit soin d'en renouveler l'air par des

courants. Les poêles furent installés, et les tuyaux disposés de façon à

donner le plus de chaleur possible. On recommanda aux hommes de

l'équipage de ne porter qu'une chemise de laine par-dessus leur chemise

de coton, et de fermer hermétiquement leur casaque de peau. Du reste,

les feux ne furent pas encore allumés, car il importait de réserver les

provisions de bois et de charbon de terre pour les grands froids.

Les boissons chaudes, telles que le café et le thé, furent distribuées

régulièrement aux matelots matin et soir, et comme il était utile de se

nourrir de viandes, on fit la chasse aux canards et aux sarcelles, qui

abondent dans ces parages.

Jean Cornbutte installa aussi, au sommet du grand mât, «un nid de

corneilles,» sorte de tonneau défoncé par un bout, dans lequel se tint

constamment une vigie pour observer les plaines de glace.

Deux jours après que le brick eut perdu de vue l'île Liverpool, la

température se refroidit subitement sous l'influence d'un vent sec.

Quelques indices de l'hiver furent aperçus. _La Jeune-Hardie_ n'avait

pas un moment à perdre, car bientôt la route devait lui être absolument

fermée. Elle s'avança donc à travers les passes que laissaient entre

elles des plaines ayant jusqu'à trente pieds d'épaisseur.

Le 3 septembre au matin, _la Jeune-Hardie_ parvint à la hauteur de la

baie de Gaël-Hamkes. La terre se trouvait alors à trente milles sous le

vent. Ce fut la première fois que le brick s'arrêta devant un banc de

glace qui ne lui offrait aucun passage et gui mesurait au moins un mille

de largeur. Il fallut donc employer les scies pour couper la glace.

Penellan, Aupic, Gradlin et Turquiette furent préposés à la manoeuvre de

ces scies, qu'on avaient installées en dehors du navire. Le tracé des

coupures fut fait de telle sorte que le courant pût emporter les

glaçons détachés du banc. Tout l'équipage réuni mit près de vingt heures

à ce travail. Les hommes éprouvaient une peine extrême à se maintenir

sur la glace; souvent ils étaient forcés de se mettre dans l'eau jusqu'à

mi-corps, et leurs vêtements de peau de phoque ne les préservaient que

très-imparfaitement de l'humidité.

D'ailleurs, sous ces latitudes élevées, tout travail excessif est

bientôt suivi d'une fatigue absolue, car la respiration manque

promptement, et le plus robuste est forcé de s'arrêter souvent.

Enfin la navigation redevint libre, et le brick fut remorqué au delà du

banc qui l'avait si longtemps retenu.

VI

LE TREMBLEMENT DE GLACES

Pendant quelques jours encore, _la Jeune-Hardie_ lutta contre

d'insurmontables obstacles. L'équipage eut presque toujours la scie à la

main, et souvent même on fut forcé d'employer la poudre pour faire

sauter les énormes blocs de glaces qui coupaient le chemin.

Le 12 septembre, la mer n'offrit plus qu'une plaine solide, sans issue,

sans passe, qui entourait le navire de tous côtés, de sorte qu'il ne

pouvait ni avancer ni reculer. La température se maintenait, en moyenne,

à seize degrés au-dessous de zéro. Le moment de l'hivernage était donc

venu, et la saison d'hiver arrivait avec ses souffrances et ses dangers.

_La Jeune-Hardie_ se trouvait alors à peu près par le vingt et unième

degré de longitude ouest et le soixante-seizième degré de latitude nord,

à l'entrée de la baie de Gaël-Hamkes.

Jean Cornbutte fit ses premiers préparatifs d'hivernage. Il s'occupa

d'abord de trouver une crique dont la position mît son navire à l'abri

des coups de vent et des grandes débâcles. La terre, qui devait être à

une dizaine de milles dans l'ouest, pouvait seule lui offrir de sûrs

abris, qu'il résolut d'aller reconnaître.

Le 12 septembre, il se mit en marche, accompagné d'André Vasling, de

Penellan et des deux matelots Gradlin et Turquiette. Chacun portait des

provisions pour deux jours, car il n'était pas probable que leur

excursion se prolongeât au delà, et ils s'étaient munis de peaux de

buffle, sur lesquelles ils devaient se coucher.

La neige, qui avait tombé en grande abondance et dont la surface n'était

pas gelée, les retarda considérablement. Ils enfonçaient souvent jusqu'à

mi-corps, et ne pouvaient, d'ailleurs, s'avancer qu'avec une extrême

prudence, s'ils ne voulaient pas tomber dans les crevasses. Penellan,

qui marchait en tête, sondait soigneusement chaque dépression du sol

avec son bâton ferré.

Vers les cinq heures du soir, la brume commença à s'épaissir, et la

petite troupe dut s'arrêter. Penellan s'occupa de chercher un glaçon qui

pût les abriter du vent, et, après s'être un peu restaurés, tout en

regrettant de ne pas avoir quelque chaude boisson, ils étendirent leur

peau de buffle sur la neige, s'en enveloppèrent, se serrèrent les uns

près des autres, et le sommeil l'emporta bientôt sur la fatigue.

Le lendemain matin, Jean Cornbutte et ses compagnons étaient ensevelis

sous une couche de neige de plus d'un pied d'épaisseur. Heureusement

leurs peaux, parfaitement imperméables, les avaient préservés, et cette

neige avait même contribué à conserver leur propre chaleur, qu'elle

empêchait de rayonner au dehors.

Jean Cornbutte donna aussitôt le signal du départ, et, vers midi, ses

compagnons et lui aperçurent enfin la côte, qu'ils eurent d'abord

quelque peine à distinguer. De hauts blocs de glaces, taillés

perpendiculairement, se dressaient sur le rivage; leurs sommets variés,

de toutes formes et de toutes tailles, reproduisaient en grand les

phénomènes de la cristallisation. Des myriades d'oiseaux aquatiques

s'envolèrent à l'approche des marins, et les phoques, qui étaient

étendus paresseusement sur la glace, plongèrent avec précipitation.

«Ma foi! dit Penellan, nous ne manquerons ni de fourrures ni de gibier!

--Ces animaux-là, répondit Jean Cornbutte, ont tout l'air d'avoir reçu

déjà la visite des hommes, car, dans des parages entièrement inhabités,

ils ne seraient pas si sauvages.

--Il n'y a que des Groënlandais qui fréquentent ces terres, répliqua

André Vasling.

--Je ne vois cependant aucune trace de leur passage, ni le moindre

campement, ni la moindre hutte! répondit Penellan, en gravissant un pic

élevé.--Ohé! capitaine, s'écria-t-il, venez donc! J'aperçois une pointe

de terre qui nous préservera joliment des vents du nord-est.

--Par ici, mes enfants!» dit Jean Cornbutte.

Ses compagnons le suivirent, et tous rejoignirent bientôt Penellan. Le

marin avait dit vrai. Une pointe de terre assez élevée s'avançait comme

un promontoire, et, en se recourbant vers la côte, elle formait une

petite haie d'un mille de profondeur au plus. Quelques glaces mouvantes,

brisées par cette pointe, flottaient au milieu, et la mer, abritée

contre les vents les plus froids, ne se trouvait pas encore entièrement

prise.

Ce lieu d'hivernage était excellent. Restait à y conduire le navire. Or,

Jean Cornbutte remarqua que la plaine de glace avoisinante était d'une

grande épaisseur, et il paraissait fort difficile, dès lors, de creuser

un canal pour conduire le brick à sa destination. Il fallait donc

chercher quelque autre crique, mais ce fut en vain que Jean Cornbutte

s'avança vers le nord. La côte restait droite et abrupte sur une grande

longueur, et, au delà de la pointe, elle se trouvait directement exposée

aux coups de vent de l'est. Cette circonstance déconcerta le capitaine,

d'autant plus qu'André Vasling fit valoir combien la situation était

mauvaise en s'appuyant sur des raisons péremptoires. Penellan eut

beaucoup de peine à se prouver à lui-même que, dans cette conjecture,

tout fût pour le mieux.

Le brick n'avait donc plus que la chance de trouver un lieu d'hivernage

sur la partie méridionale de la côte. C'était revenir sur ses pas, mais

il n'y avait pas à hésiter. La petite troupe reprit donc le chemin du

navire, et marcha rapidement, car les vivres commençaient à manquer.

Jean Cornbutte chercha, tout le long de la route, quelque passe qui fût

praticable, ou au moins quelque fissure qui permit de creuser un canal à

travers la plaine de glace, mais en vain.

Vers le soir, les marins arrivèrent près du glaçon où ils avaient campé

pendant l'autre nuit. La journée s'était passée sans neige, et ils

purent encore reconnaître l'empreinte de leurs corps sur la glace. Tout

était donc disposé pour leur coucher, et ils s'étendirent sur leur peau

de buffle.

Penellan, très-contrarié de l'insuccès de son exploration, dormait assez

mal, quand, dans un moment d'insomnie, son attention fut attirée par un

roulement sourd. Il prêta attentivement l'oreille à ce bruit, et ce

roulement lui parut tellement étrange, qu'il poussa du coude Jean

Cornbutte.

«Qu'est-ce que c'est? demanda celui-ci, qui, suivant l'habitude du

marin, eut l'intelligence aussi rapidement éveillée que le corps.

--Écoutez, capitaine!» répondit Penellan.

Le bruit augmentait avec une violence sensible.

Le Docteur Ox · 第 11 / 17 段