Mathieu de Dombasle. _Portrait_.--Courrier de Paris.--Histoire de la
Semaine. _Découverte du Coeur de saint Louis, à la
Sainte-Chapelle_.--Ouverture des Cours du collège de France et de la
Sorbonne. _Salle des Cours au collège de France; Portraits de M.
Michelet et de M. Edgar Quinet_.--Les Enfants Trouvés. _Une
gravure_.--Chronique musicale. L'Esclave du Camoens; Anna Bolena;
Rentrée de Lablache; M. Ronconi; les Concerts; Nouvelles
publications.--Les Petites Industries en plein vent. _Onze
Gravures_.--Les Caprices du Coeur, nouvelle, par Marc Fournier. (Suite.)
_Une gravure_.--Inventions nouvelles. Système de chemins de fer de M. de
Jouffroy. _Quatre Gravures_.--De la prochaine inauguration du monument
de Molière. _Trois gravures; fac-similé des signatures de Molière et de
sa troupe_.--Bulletin bibliographique.--Annonces.--Modes. _Trois
Gravures_.--Amusements des Sciences. _Deux Gravures_.--Rébus.
[Illustration.]
Mathieu de Dombasle.
Christophe-Joseph-Alexandre Mathieu de Dombasle, né à Nanci, le 26
février 1777, vient d'y mourir le 27 décembre 1843, C'est l'homme auquel
l'agriculture française est redevable de ses plus grands progrès. La
richesse agricole de la Flandre et de quelques autres contrées, comparée
au triste état de notre culture dans presque tous nos départements du
centre, de l'ouest et du midi, avait inspiré à M. de Dombasle la
profonde conviction que, de toutes les industries, l'agriculture est
celle où il y a le plus à faire en France pour la prospérité du pays et
pour le bien des particulier qui s'y livreront. M. de Dombasle n'a pas
seulement consacré à cette pensée des talents supérieurs, un mérite
d'écrivain qui, dans toutes les carrières, l'auraient placé au premier
rang; il s'est fait l'homme du progrès agricole, il s'est dévoué à cette
oeuvre, avec une foi ardente et une complète abnégation. Le résultat
personnel fut, pour M. de Dombasle, une lutte contre des obstacles sans
cesse renaissants, des revers de fortune, et de cruelles blessures dans
ses plus chères affections; mais M. de Dombasle a réussi dans les
autres: le succès des cultivateurs que ses leçons et son exemple ont
formés, l'impulsion donnée à l'industrie agricole de la France, voilà,
le succès et la récompense de M. de Dombasle, car c'est le résultat
qu'il ambitionnait par-dessus tout.
[Illustration: Portrait de M. Mathieu de Dombasle, décédé le 27 décembre
1843.]
Avant M. Mathieu de Dombasle, nous avions de savants agronomes,
d'habiles fermiers, des propriétaires éclairés, marchant dans la voie du
progrès; toutefois, leurs efforts étaient isolés, sans imitateurs; les
entreprises agricoles restaient l'objet de la méfiance et du discrédit;
et tandis que la jeunesse assiégeait en foule l'entrée de toutes les
autres professions, personne ne venait à songer que la culture du sol
offrait la carrière la plus indépendante et la plus assurée. Les écrits
de M. de Dombasle ouvrirent les yeux du public sur cette fâcheuse
erreur; cependant il ne suffisait pas de répandre des idées plus saines,
il fallait mettre l'instruction agricole à la portée des jeunes gens
chez lesquels il avait fait naître le désir de se livrer à
l'agriculture. En France, où les quatre cinquièmes du la population se
composent de cultivateurs, il n'existait aucun établissement destiné à
l'enseignement théorique ou pratique de l'agriculture. Cette lacune, M.
de Dombasle entreprit de la combler. Privé, par les événements de 1814,
d'une belle fortune acquise dans la fabrication du sucre de betteraves,
sans moyens pécuniaires, sans le secours du gouvernement, ni d'aucun
patronage puissant, M. de Dombasle fonda la première ferme-modèle et le
premier institut agricole qui aient existé en France, Plusieurs
propriétaires de Nanci, en tête desquels figurait l'illustre général
Drouot, lui fournirent le capital nécessaire, à des conditions
désintéressées, et s'associèrent ainsi à l'honneur d'une entreprise
qu'ils savaient ne devoir tourner qu'au profit du pays. C est avec le
modique capital de 60,000 fr., confié à ses talents et à sa réputation
de probité, que M. de Dombasle: loua la ferme de Roville, pour s'y
livrer à l'enseignement et à l'application des méthodes perfectionnées.
Bientôt M. de Dombasle fut entouré d'un petit nombre d'élèves attirés
par le charme d'une profession dont l'étude se faisait au grand soleil.
Ces jeunes gens, qui n'étaient venus chercher à Roville qu'une
instruction professionnelle, y subissaient, par la force des choses, une
modification importante dans leur manière d'apprécier les positions
sociales. Par cela même qu'ils étaient étudiants cultivateurs, il ne
leur était plus possible de mesurer leur considération à l'habit, car
eux-mêmes avaient revêtu la blouse; il ne leur était plus possible de
croire que le travail manuel dérogeait, car, témoins continuels des
travaux agricoles, ils arrivaient bientôt à y mettre la main. Ainsi, le
courant qui avait poussé la jeunesse à fuir ou à quitter la profession
agricole pour embrasser les professions dites libérales, ou les
fonctions publiques, fut changé: pour la première fois une influence
contraire se manifesta, et des jeunes gens quittèrent l'école de Droit
et les habitudes de la ville pour se livrer aux travaux des champs.
Tandis que M. de Dombasle modifiait aussi heureusement la tendance de
l'esprit public, il introduisait une réforme matérielle d'un haut
intérêt. Dans un grand nombre de départements, les labours s'exécutaient
et s'exécutaient encore avec une charrue défectueuse, qui n'opère qu'un
labour imparfait, au moyen de six ou huit bêtes de trait conduites par
plusieurs hommes; il est évident qu'aucune culture ne peut être
profitable avec un mode aussi dispendieux de labourer la terre. M. de
Dombasle, par ses écrits et son exemple, propagea l'adoption de la
charrue flamande, modifiée dans quelques-unes de ses parties; et
désormais l'abandon de la charrue ruineuse dont nous venons de parler
n'est plus qu'une question de temps, car il n'est pas de canton où,
grâce à M. de Dombasle, une charrue perfectionnée n'ait été introduite,
et il est impossible que la comparaison des deux instruments ne
détermine pas l'adoption de ce qui fait évidemment mieux et à meilleur
marché.
Si M. de Dombasle, en fondant l'établissement de Roville, n'avait eu en
vue que son avantage personnel, il n'aurait pus été plus loin. Ses
écrits lui avaient mérité une réputation européenne(1); son Institut
agricole et sa fabrique d'instrument aratoires offraient des bénéfices,
et la ferme de Roville, conduite avec l'intelligence et l'ordre d'un
homme comme M. de Dombasle, ne pouvait être onéreuse en la cultivant du
point de vue industriel. Mais le but de M. de Dombasle était, moins de
faire de l'industrie personnelle que de faire de la science pour ouvrir
des voies plus larges à l'industrie et à la prospérité publiques. Sous
cette inspiration, M. de. Dombasle devait s'attacher à résoudre le
problème de la suppression de la jachère, question qui intéresse à un si
haut degré l'avenir de notre agriculture. Les plantes sarclées, qui
remplacent la jachère en préparant le sol à recevoir des céréales, et
qui, pour la plupart, contribuent à l'augmentation des engrais, par
l'abondante nourriture qu'elles fournissent aux bestiaux, sont une
condition nécessaire pour arriver à la suppression ou du moins il la
notable réduction de la jachère. Toutefois, les plantes sarclées, comme
toutes les autres récoltes, ne peuvent être cultivées qu'autant que le
cultivateur trouve à vendre leurs produits. Placé dans une localité où
aucune industrie étrangère n'offrait un débouché à ses récoltes
sarclées, M. de Dombasle créa sur la ferme de Roville une industrie
accessoire pour tirer parti de ses récoltes. Il établit une distillerie,
puis une féculerie de pommes de terre; entreprises qui toutes deux
entraînèrent des pertes très-sensibles à raison du faible capital sur
lequel reposait l'établissement de Roville. Ces pertes sont à déplorer,
puisqu'elles furent sans doute pénibles à M. de Dombasle; mais elles ont
contribué à rendre son enseignement plus complet et à faire ressortir
son dévouement à la mission qu'il s'était imposée.
[Note 1: Tous les ouvrages de M. de Dombasle se trouvent à la librairie
de madame Bouchard-Huzard, à Paris, rue de l'Éperon, 7, notamment: le
_Calendrier du bon Cultivateur, Théories de la charrue,_ etc.]
Quoi de plus propre à pénétrer les cultivateurs du principe qui doit
leur servir de guide, que l'ensemble de la carrière agricole fournie par
M. de Dombasle? Un homme de mérite hors ligne, après avoir consacre des
années à étudier la culture des pays les mieux cultivés de l'Europe,
s'applique à introduire dans la ferme qu'il exploite les méthodes
perfectionnées qu'il a observées; il pèse toutes les circonstances dans
lesquelles les améliorations qu'il médite doivent être introduites; il
entre dans la voie nouvelle, guidé par une grande expérience et un
jugement sûr; cependant il échoue. Au lieu de se décourager, il se livre
à de nouvelles recherches, reconnaît la cause de son échec, recommence
avec certitude et cette fois il échoue encore. Quelle démonstration plus
complète de cette vérité, qu'en agriculture le raisonnement, l'induction
et la démonstration même, que la science, en un mot, ne doit autoriser
que des essais, et que les faits positifs, constants, répétés ont seuls
une autorité suffisante pour déterminer l'application sur une grande
échelle.
Du reste, personne n'était plus convaincu de cette vérité que M. de
Dombasle; c'était celle qu'il s'appliquait surtout à faire entrer dans
l'esprit de ses élèves au moment ou ils venaient prendre congé de lui et
de recevoir ses derniers conseils. «Gardez-vous, leur disait-il, de
changer brusquement sur votre ferme la méthode de culture suivie dans le
canton où vous allez vous fixer. Si la charrue est défectueuse, d'un
usage ruineux, n'hésitez pas à la changer: n'hésitez pas non plus à
multiplier les prairies artificielles. Quant aux races de bestiaux,
voyez si celles de la localité ne peuvent pas être améliorées; et si
vous vous décidez à en introduire de nouvelles, ne le faites pas avant
d'avoir obtenu largement sur votre exploitation les moyens de nourriture
qu'elles réclament. Quand aux cultures nouvelles à introduire, prenez en
considération le sol, le climat, la main d'oeuvre, la facilité de vendre
les produits. Quant à la jachère, ne vous pressez pas de la supprimer:
dans les pays où une portion du sol est laissée en jachère, le prix est
en raison de cette circonstance; louez ou achetez en conséquence, et en
appliquant à ce sol une meilleure charrue, en y semant des prairies
artificielles, vous êtes certains de faire mieux que les autres; mais si
vous tentiez de suite de supprimer la jachère, vous vous exposeriez à
des risques qu'il n'est pas sage de courir au début d'une exploitation
rurale. Attendez d'avoir réussi dans votre premier établissement, puis
alors vous entreprendrez une réforme plus large avec bien moins de
dangers, avec bien plus d'expérience et de ressources.»
Si M. de Dombasle était plus hardi pour lui que pour les autres, c'est
que pour lui la France était le domaine et sa ferme-modèle le champ
d'essai; c'est que le poste qu'il avait choisi était une position
d'avant-garde. Pour lui, le danger n'était pas dans son préjudice
personnel, mais dans le préjudice public.
Un si grand zèle pour la science à laquelle il ne se dévouait avec tant
d'abnégation que parce qu'il la savait intimement liée à la prospérité
de la France, touche au sentiment qui animait d'Assas et Beaurepaire, se
sacrifiant au salut ou à l'honneur de tous; il faut reconnaître là une
véritable grandeur, qui fait de l'existence de M. de Dombasle une des
vies les plus recommandables de notre époque, et qui lui assure d'être
compté au nombre des plus utiles réformateurs et des plus sincères
bienfaiteurs de son pays.
[Illustration. Le courrier de Paris.]
La bataille de l'adresse est commencée: c'est la Chambre des Pairs qui a
lancé la première mitraille; mais on sait que les luttes ne sont ni
longues ni ardentes sur ce terrain aristocratique; on provoque avec
courtoisie; on riposte avec précaution, et les différentes opinions
rengainent promptement, après un semblant d'estoc et de taille. Trois ou
quatre discours suffisent pour donner aux adversaires l'envie de plier
lus tentes et de clore la campagne. Ainsi l'adresse a été votée en une
séance. Nous sommes loin de blâmer leurs seigneuries de cette concision;
bien au contraire, les économies de paroles, à notre avis, sont autant
de gagné pour les affaires.
Le voyage de Belgrave-Square a un peu échauffé la matière. M. le
ministre des affaires étrangères s'est fort enflammé; il n'a trouvé, au
reste, de contradicteur un peu vif que M. le marquis de Boissy, dont
c'est la coutume. M. Guizot a particulièrement appuyé sur ce fait, que
le gouvernement anglais avait vu avec déplaisir les scènes de
Belgrave-Square, mais qu'il n'avait pu les empêcher; il s'est félicité
d'ailleurs de l'indifférence que S. M. Victoria a montrée pour M. le duc
de Bordeaux, qu'elle n'a ni reçu ni voulu voir. «Je le crois bien, a dit
à son voisin un noble pair, M. le duc de ***. qui mène de front la
politique et le calembour, la reine d'Angleterre était allée à Eu, elle
ne pouvait venir à lui.»
La Chambre des Députés a aussi son adresse, mais elle est moins
expéditive que la Chambre des Pairs, sa soeur aînée. Le morceau
d'éloquence s'élabore lentement; il ne lui faut pas ordinairement moins
de huit ou dix jours pour se mettre d'aplomb sur ses adjectifs et ses
périodes; après quoi il s'aventure entre le côté gauche, la droite et le
centre, qui le saisissent au passage, l'examinent, le dissèquent et lui
coupent quelquefois le nez, le bras ou la jambe, si bien qu'il sort
rarement de la discussion comme il y est entre. Cette espèce d'opération
chirurgicale exige à son tour une semaine; ainsi la Chambre dépense à
peu près un mois à ce laborieux accouchement. En un mois. Napoléon
allait à Vienne, et nos honorables préparent à grand peine un discours:
ce n'est pas le cas du duc, comme Alceste, que le temps ne fait rien à
l'affaire.
On s'aperçoit que la présence des deux Chambre au bruit qui se fait dans
la partie de la rive droite et de la rive gauche voisine des ministères
et du palais des Tuileries: le nombre des piétons et des voitures y est
visiblement augmenté; ce sont MM. les députés qui vont et viennent,
traînant après eux la clientèle d'intérêts et de solliciteurs que la
session attire; les chemins de fer, les croix d'honneur, les recettes
particulières, les bureaux de tabac, les pensions, les bourses, la
question des vins, la question des sucres, la question des bestiaux,
tout cela court de droite et de gauche, d'un air affairé ou allumé.
Cependant les ministres et les hommes politiques ont ouvert leurs salons
comme autant de maisons de refuge. Le reliquat des réceptions du matin
et des séances de la Chambre se vide dans les réceptions du soir; une
affaire ébauchée la veille, on l'achève entre un bol de punch radical,
une tasse de thé ministérielle, un verre d'eau sucrée tiers-parti. Les
soirées les plus nombreuses se tiennent chez M. Guizot, le ministre
influent, le grand ministre de France, comme l'appelle le mandarin
Ky-Yong, qui vient d'entrer avec notre gouvernement en commerce
d'amitié et de lettres, sur papier de Chine.
M. Molé se distingue, en même temps que M. Guizot, par l'éclat et le
nombre de ses réceptions politiques, son hôtel du faubourg Saint Honoré
n'est pas moins fréquenté que l'hôtel du boulevard des Capucins. De
cette façon, les deux rivaux continuent la lutte: M. Guizot occupe les
affaires étrangères, et M. Molé tient à montrer à son successeur et à
son adversaire qu'il ne reste pas étranger aux affaires. Aussi les
hommes prévoyants, ceux qui, tout en s'attachant au présent, ont l'oeil
continuellement fixé sur la girouette de l'avenir, les grands
politiques, en un mot, vont du boulevard des Capucines à l'hôtel du
faubourg Saint-Honoré, et boivent du même coup le thé de M. Guizot et le
thé de Molé, On ne saurait trop prendre de précautions pour sa soif.
Il y a quinze jours, les Tuileries étaient ensevelies dans une profonde
nuit; si vous passiez par là le soir, le vaste et noir palais vous
apparaissait de loin comme un immense et sombre fantôme; aujourd'hui,
tout y brille; les vitres resplendissent et jettent de toutes parts des
feux qui scintillent dans les ténèbres. C'est encore la Chambre des
Députés qui cause cette illumination; on lui fait accueil; ou lui
prépare des gracieusetés et des fêtes. Le bon moyen d'attirer les
papillons n'est-il pas d'allumer les bougies?
Un autre salon a repris ses fêtes, mais ce n'est point l'ambition au
regard enflammé, ni la sombre politique qui en sont les hôtes; le
concierge a reçu l'ordre de ne pas leur tirer le cordon et de les
arrêter sur le seuil: les arts aimables, au doux sourire, au regard
limpide, aux mélodieux concerts, y entrent au contraire toutes portes
ouvertes et en se donnant la main. Ce paradis des salons est celui de
Mme la comtesse Merlin. Il y aurait de quoi cependant s'y mesurer en
champ clos sur toutes les questions qui agitent le monde politique. Le
monde politique, en effet, envoie ses plus célèbres champions dans ces
réunions magnifiques et charmantes. L'Espagne, l'Italie, Vienne,
Londres, Saint-Pétersbourg y comptent des ambassadeurs tout bardés de
titres et de croix, et les hauts barons de la finance et de
l'aristocratie parisienne s'y rencontrent avec les gentilshommes de la
littérature; on pourrait y établir un congrès, une académie, une
commission du budget. Mais si, par hasard, quelque budgétaire ou quelque
diplomate forcené est tenté de prendre son voisin à partie et de le
plonger dans les tristesses de la réalité, une note mélodieuse se
faisant tout à coup entendre, le rappelle à l'ordre: c'est Grisi, ou
Persiani, ou Mme la comtesse Merlin elle-même qui font taire de leur
plus doux chants cette voix discordante de la politique et réduisent le
monstre au silence; on n'a plus qu'à se laisser aller à ce courant
d'harmonie, et à jouir des plaisirs et de la splendide variété de ces
nuits spirituelles et brillantes de la rue de Bondi, qui n'ont pas
d'égal pour l'état des noms et la grâce de l'hospitalité. Les vendredis
de Mme la comtesse Merlin sont de vrais bijoux dans un magnifique écrin.
Tandis que les riches et les heureux s'amusent, il est bon de songer aux
pauvres: Paris y songe de temps en temps; de temps en temps n'est pas
assez. Paris, cependant, n'est ni égoïste ni insensible, quoique souvent
il en ait l'air. Le fond du coeur est bon, meilleur qu'il ne semble;
mais voulez-vous que je vous le dise? Paris est comme ces hommes
mondains entraînés de tous côtés dans le tourbillon des plaisirs: ils
n'ont pas le temps de s'y reconnaître ni de penser à autrui, pour qu'ils
fassent une bonne action, il faut, pour ainsi dire, qu'on les prenne au
collet et qu'on les avertisse. Encore réussirez-vous difficilement à les
convaincre, si sur cette action charitable, vous ne mettez, un plaisir,
comme on met du miel sur du pain sec pour obliger les petits enfants à y
mordre. Ainsi fait Paris: il vient volontiers au secours des pauvres et
des exilés, pourvu qu'on donne à son humanité une prime d'amusement.
Proposez-lui un avant-deux pour la Pologne, une valse pour les
indigents, il tirera sa bourse de la meilleure grâce du monde;
autrement, vous le trouverez froid et cadenassé. On dirait, à le voir
ainsi, qu'il n'y a pas de vrais malheurs là où on ne danse pas. Les
maires et les bureaux de charité, qui connaissent bien le fort et le
faible de cette sensibilité parisienne, sont décidés, dit-on, à
s'adresser, pendant l'hiver, à l'archet de Tolbecque et de Musard, pour
arriver à émouvoir la bonne ville de Paris. On annonce douze bals au
profit des pauvres des douze arrondissements. Paris ne peut manquer de
s'attendrir... et de valser de tout son coeur.
Puisque nous voici au chapitre de la danse, annonçons une nouvelle, mais
annonçons-là avec ménagement, de peur de causer des émotions trop vives
à l'orchestre et aux avant-scènes de l'Opéra; on dit, et avec plaisir,
je me plais à le redire, on dit que nous allons enfin posséder la divine
Cerillo, au pied léger. M. Léon Pitlet aurait contracté avec elle un
engagement pour quinze représentations. M. Léon Pitlet était parti pour
l'Italie, en quête d'un ténor: il reviendra avec une danseuse; la vie
est pleine de ces surprises. Vous faites la chasse au renard, et vous
tuez une biche; vous aimez une blonde, c'est une brune qui vous tombe
entre les mains: vous courez après la gloire, et vous attrapez... rien.
Les chances pour les ambitions académiques augmentent d'une manière
effrayante: deux académiciens viennent de mourir, Casimir Delavigne et
Campenon; deux ou trois autres sont mourants; avant un mois il y aura
cinq ou six fauteuils vacants, l'embarras sera de les remplir; les
candidats littéraires de quelque valeur finiront par manquer, et vous
verrez que l'Académie Française sera obligée de se recruter dans le
respectable corps des épiciers ou des marchands de porcelaine.--Un des
académiciens alités; recevait dernièrement la visite d'un écrivain
fameux, M. de Balzac, qui venait réclamer son vote pour la succession de
Delavigne: «Mon cher ami, lui dit l'immortel en se soulevant avec peine
sur son chevet, je ferai mieux que de vous donner ma voix, je vous
donnerai ma place!
Mademoiselle Rachel, fidèle à la tragédie classique, a fait cette
semaine un nouvel emprunt à Racine: c'est la tendre et vertueuse
_Bérénice_ que mademoiselle Rachel a tirée, je ne dirai pas de
l'oubli,--on n'oublie rien de ce qu'a fait Racine,--mais du long silence
où cette touchante reine de Palestine était depuis longtemps abandonnée,
Bérénice, qui avait arraché au siècle de Louis XIV autant de pleurs
qu'Iphigénie en Aulide immolée, la sentimentale et chaste Bérénice n'a
pas obtenu, en 1844, le même succès de larmes et d'attendrissement; on a
plutôt sommeillé que pleuré,--que la grande ombre de Racine me
pardonne!--Est-ce la faute de Racine? est-ce la faute de notre temps?
est-ce la faute de Bérénice? Il faut en accuser un peu tout le monde:
Racine d'abord, qui a écrit une délicieuse héroïde en vers charmants, et
non une tragédie; puis l'époque actuelle, qui n'a plus le goût ni
l'intelligence de ses délicatesses de style et de ses finesses du coeur;
et enfin Bérénice, dont la passion est trop exquise et retenue pour un
public habitué aux Marie Tudor, aux Marguerite de Bourgogne et aux
Lucrèce Borgia. Auprès de telles gaillardes la belle reine semble
pédante et prude. Que vous dirai-je? _Bérénice_ est une sorte de thèse
sentimentale qui a besoin d'être écoutée, par des jurés experts en
galanterie; Versailles et Louis XIV étaient passés maîtres en cette
matière, et s'attendrissaient naturellement à ce spectacle amoureux;
aujourd'hui qu'on ne navigue plus sur le fleuve du Tendre, et que
l'entrepôt de cigares a fait place aux cours d'amour, que peut faire
Bérénice, même avec le talent de mademoiselle Rachel pour garant.
Cette représentation classique ne donnera donc pas au Théâtre-Français
de très-gros bénéfices; elle prouve seulement le zèle de MM. les
comédiens ordinaires du roi et honore leur persévérante fidélité à la
mémoire des vieux maîtres; mais la fidélité, on le sait, n'est pas
toujours la spéculation la plus lucrative; le Théâtre-Français comprend
très-bien le péril de ce dévouement pour le passé, dont le présent ne
s'accommode pas toujours n'y trouvant pas une suffisante pâture; aussi
s'est-il muni de provisions toutes fraîches pour soutenir la campagne
d'hiver et ne pas mourir d'inanition, nous allons assister
successivement à la naissance de quatre ou cinq ouvrages en cinq actes;
_le Ménage parisien_, de M. Bayard ouvrira la marche dans quelques
jours.
Les autres théâtres imitent cette prévision et cette activité, de leur
seigneur et maître: on fabrique des vaudevilles à force; les Variétés,
le Gymnase, le Palais-Royal, font tourner les roues et les cylindres, et
inonderont le mois de janvier et de février de marchandises; l'Académie
Royale de Musique manipule un ballet en trois actes, _le Caprice_, et un
opéra, _la Fortune vient en dormant_; à l'Opéra-Comique ou tient le
_Cagliostro_ de M. Adam tout prêt, en attendant _la Syrène_, de MM.
Auber et Scribe. On voit que la denrée dramatique ne manquera pas en
1844, et que le public n'est pas menacé de famine; maintenant quelle
sera la valeur de toutes ces productions? quel goût auront-elles?
seront-elles agréables ou maussades, spirituelles ou sottes, exquises ou
insipides? C'est le secret de l'avenir; mais, de peur d'être pris au
dépourvu, le parterre fera sagement de prendre ses précautions d'avance,
et, tout en préparant ses mains aux bravos de mettre son sifflet dans sa
poche.
On vient d'arrêter en flagrant délit une fausse dame de charité: c'était
une fine mouche qui descendait de voiture d'un pied leste, montait
l'escalier des riches hôtels enveloppée dans le velours et la soie, et
de l'air le plus honnête et le plus sentimental sollicitait la pitié des
âmes chrétiennes pour _ses pauvres_: vous devinez ce que devenait
l'aumône? Les pauvres n'en touchaient rien, bien entendu, et la dame
l'encaissait à son profit; examen fait de la délinquante, la justice a
reconnu une ex-figurante d'un théâtre de la banlieue qui avait eu déjà
plusieurs duels avec la justice.--«Que voulez-vous? a-t-elle répondu au
commissaire de police, charité bien ordonnée commence par soi...»
Le vénérable commissaire, peu convaincu de la vérité de cette maxime, en
a référé au procureur du roi; et le système philosophique sur la charité
aboutira probablement aux Madelonnettes à Saint-Lazare.
[Illustration.]
Histoire de la Semaine.
Arlequin, dictant une lettre à son secrétaire, commençait sa dictée par:
_Virgule_. La Chambre des Députés fait comme Arlequin: ses travaux
commencent par un long repos. Elle en est encore à cette première phase;
mais le jour de la discussion de son adresse approche, et le calme fera
place aux orages.
Parmi les nouvelles extérieures, du reste assez peu abondantes,
quelques-unes intéressent directement la France. Notre consul à Canton,
M. le comte de Ratti-Menton, auquel un ordre de retour a été expédié
dernièrement, par suite de son démêlé avec M. Dubois de Jancigny, a été
reçu, le 6 septembre dernier, par le haut commissaire impérial de
l'empereur de la Chine, décoré de sa ceinture jaune, signe distinctif de
la parenté de ce fonctionnaire avec la famille impériale. La réception a
été à la fois solennelle et affectueuse, et le haut commissaire
impérial, ainsi que le vice-roi, ont adressé au consul de France et au
commandant de _l'Alemene_ de nombreuses questions sur le roi des
Français, sur la famille royale, et sur les relations actuelles de la
France avec les autres puissances de l'Europe. Ils ont répondu à la
demande pour la France des avantages accordés à l'Angleterre, que
puisque le gouvernement chinois en avait agi avec la Grande-Bretagne,
malgré les anciens et récents démêlés, d'une manière aussi généreuse, le
gouvernement impérial ne croyait pas devoir se montrer moins amical à
l'égard de la France, «cet État illustre et puissant de l'Océan
occidental, dit la réponse écrite, qui a entretenu paisiblement et
amicalement des rapports avec la Chine pendant plus de trois siècles,
sans la plus légère contestation et sans effusion de sang.» La lettre
officielle du gouvernement chinois à notre ministre des relations
extérieures porte pour suscription: «A Son excellence M. Guizot, grand
ministre de France, chargé du département des affaires étrangères.» Elle
se termine par la recommandation suivante: «Telle est la réponse que
nous avons l'honneur d'adresser à l'illustre ministre de France, le
priant, pour éviter toute confusion, d'employer les mêmes termes dont
nous nous sommes servis pour exprimer ses titres et ses pouvoirs.» Il
résulte de là que M. Guizot sera obligé de signer grand ministre, sans
quoi sa réponse ne sera pas reçue.--Ce n'est pas toutefois sur cette
singularité chinoise, et sur l'épreuve à laquelle elle met la modestie
de nos hommes d'État, que s'exerce la raillerie assez peu gaie, quoi
qu'elle fasse, de la presse anglaise. Elle se rit de la peine que
prennent M. de Ratti-Menton et de Lagrénée de se déranger pour demander
ce que l'Angleterre avait obtenu pour eux. Elle trouve tout aussi
ridicule le déplacement de M. Cusing, envoyé dans le céleste empire par
le gouvernement américain; enfin, suivant le _Times_, tous ces
diplomates retourneront dans leur pays pour se faire moquer d'eux de ne
s'en être pas apparemment remis exclusivement de leurs intérêts au
désintéressement britannique. Le roi de Danemark va à son tour s'attirer
les mêmes moqueries; car il vient d'envoyer également à Canton le
conseiller d'État Maglebye Hansen, gouverneur des possessions danoises
aux Indes-Occidentales, pour donner une extension nouvelle aux relations
commerciales qui existent entre le Danemark et la Chine. Nous sommes
portés à croire que si l'empereur recevait moins bien nos ambassadeurs
et ceux des autres puissances maritimes, si même il les faisait
maltraiter, l'Angleterre en rirait moins haut peut-être, mais à coup sûr
d'un rire plus franc.--On annonce, sans que les faits soient encore bien
connus ni même bien constants, que l'Angleterre s'est emparée de la
position de Diego-Suarez, la plus saine et la meilleure de l'île de
Madagascar, sur laquelle la France a des droits dont le ministère de la
marine et les Chambres ont plus d'une fois soutenu l'incontestabilité.
En revanche, nous aurions pris possession de Mayotte, une des quatre
îles qui composent le groupe des Comores, et cela par une concession
volontaire de la part des indigènes, qui veulent échapper ainsi aux
perpétuelles attaques des Malgaches. Le journal ministériel qui a
annoncé cette nouvelle a ajouté que la rade et l'îlot de Ndraouzi
assurent à Mayotte, déjà toute garnie de récifs par la nature, une des
plus belles positions militaires et maritimes que la France puisse
ambitionner sur la route de l'Inde et de la Chine. Fort bien, sans
doute; mais pourquoi pas plutôt l'île de Madagascar?--Dans le courant de
juillet dernier, _l'Uranie_, allant aux îles Marquises, a rencontré,
dans la rade de Valparaiso, _la Boussole_, qui en revenait. Toute
collision entre les Français et les naturels était apaisée; mais, à
O'Taiti, les difficultés qui s'étaient élevées entre les Fiançais et le
commodore anglais duraient encore.
C'est après demain, 15 janvier, que s'ouvriront à Dublin les débats du
procès fait à O'Connell et aux autres chefs de l'association du rappel.
La liste du jury arrêtée dans les premiers jours de ce mois présente
fort peu de choses de salut aux accusés. On y compte, dit-on, douze
radicaux et rappeleurs et trente-six whigs et tories, O'Connell
paraissait avoir prévu ce résultat des manoeuvres quand il disait, ces
jours derniers, à Cork: «Supposez le jury de Dublin composé d'hommes
loyaux et impartiaux, et l'affaire ne durera pas plus de quarante-huit
heures; si, au contraire, il se compose de bigots et d'hommes de parti,
et cela est très-probable, parce que la partie se joue avec des dés
pipés, le résultat est clair, je descendrai au cachot; mais ce ne seront
ni les barreaux, ni les verrous de ma prison, qui diminueront ma
sollicitude pour la patrie et mon amour pour l'Irlande. Au contraire,
ces sentiments affectueux ne feront que croître, car il est dans la
nature de l'homme d'aimer précisément les objets pour lesquels il endure
la persécution.»--Le 5 de ce mois, la voiture de la reine d'Angleterre a
versé près du village de Norton. Cet accident n'a pas eu de suites
fâcheuses.
Nous ne garantirons pas le même bonheur au char de l'État espagnol, que
la reine Isabelle, ou plutôt le général Narvaez, nous paraissent engager
chaque jour dans une voie plus périlleuse. On fait revivre la loi de
1840 sur les municipalités, loi qui a achevé de dépopulariser la reine
Christine, et dont la promulgation a amené la crise qui l'a fait sortir
d'Espagne. On espère sans doute que ce qui a si fatalement porté malheur
à la mère consolidera la fille.--Pour le royaume de toutes les Espagnes,
où les choses et les hommes vont et se conduisent si inexplicablement,
cela peut être au fait un raisonnement comme un autre.--Une capitulation
provisoire a été arrêtée le 30 décembre entre le baron de Meer et
Ameller pour la reddition du fort de Figuières. Un aide-de-camp du
capitaine-général est parti pour aller la faire approuver à Madrid. La
suspension provisoire d'hostilités était de dix jours.
Il y a peu d'entente en ce moment en Allemagne entre les sujets et leurs
gouvernements. Une émeute vient d'éclater à Furth en Bavière. En Prusse
les dispositions ne sont pas plus favorables. Jusqu'à présent on avait
laissé aux journaux allemands assez de liberté sur les événements armés
dans les pays étrangers, mais le cabinet prussien a pris à cet égard une
résolution inattendue. Il vient d'être ordonné de ne plus donner de
louanges à O'Connell. Plusieurs directeurs de journaux allemands avaient
fait des arrangements pour être bien renseignés sur le procès qui va
s'ouvrir à Dublin. Le gouvernement prussien se déclare contre les
catholiques irlandais, par crainte de l'exemple qu'ils pourraient donner
aux catholiques des provinces rhénanes.--Le roi de Hanovre poursuit sa
tâche jusqu'aux conséquences les plus excessives. Par une ordonnance
publiée, il y a quelques jours, il défend aux bibliothèques publiques et
aux cabinets de lecture de tenir aucun livre s'il n'a été préalablement
et de nouveau présenté à un censeur créé dans ce but. Les journaux
littéraires de toute l'Allemagne seront également soumis à un censeur
spécial. Il est défendu aux libraires de recueillir des souscriptions
pour des livres populaires, bien que ces livres ne puissent paraître
sans l'_imprimatur_ des censeurs. Le roi anglais n'aime guère la
littérature allemande, et il est plus que probable que ses censeurs
feront éloigner des bibliothèques toutes les oeuvres de Schiller,
Goethe, Jean Paul, Lessing, Herder, Sehnbart, Ulric von Hotten, enfin
tous les écrits qui porteront la moindre teinte de liberté et de
nationalité.
Il règne à Athènes une grande agitation dans les esprits, et cette
disposition a d'abord donné lieu à penser que le feu qui, le 19
décembre, a consumé en quelques heures l'hôtel des affaires étrangères,
y avait été mis par la malveillance. Il est constant aujourd'hui qu'il a
pris par hasard et que ce désastre ne se rattache pas par conséquent à
la tentative criminelle d'incendie dont le palais de l'Assemblée
nationale avait été lui-même l'objet dans la nuit du 11.
Les temps maudits paraissent être arrivés pour la gent animale. Nous
avons parlé, il y a peu de temps, de ces repas de viande de cheval
auxquels se livrent en grand nombre et avec grand appétit des
gastronomes allemands pour lesquels nos pauvres coursiers vont devenir
de la chair à pâté. Aujourd'hui, voilà les rats qu'un acte de société
menace d'une destruction beaucoup plus complète que celle qu'ont jamais
entreprise.
La nation des belettes,
Non plus que celle des Chats.
Une commandite vient de s'organiser pour cette grande oeuvre. Voici un
extrait de l'acte passé devant Me Baget, notaire à Nauphle-le-Château
(Seine-et-Oise), le 17 décembre 1843, enregistré. «M. Charles-Adrien
Paris, destructeur de rats, demeurant à Nauphle-le-Château, et M. Edmé
Frégé, aussi destructeur de rats, demeurant à Paris, ont établi entre
eux une société en nom collectif pour la destruction des rats et des
souris, s'étendant à toute la France, La raison sociale est: _Paris et
Frégé_, la durée est fixée à vingt ans, à compter du 17 décembre 1843.
L'apport social est de 500,000 francs.» Ce n'est pas tout, et si M. le
ministre des finances a pu récemment faire annoncer, par le discours de
la couronne, que l'équilibre si désiré allait être rétabli dans nos
limites, c'est, dit-on, aux dépens des chiens que ce problème, qui
semblait et qui semble encore insoluble aux incrédules, aurait été
trouvé. M. le ministre va, assure-t-on, au budget de 1844, proposer un
impôt sur la race canine. Déjà, depuis longues années, plusieurs
conseils généraux réclament à chaque session pour l'établissement de
cette taxe. On se rendrait enfin à leurs instances, et le chien de
l'aveugle, celui du berger et du garde-champêtre seraient seuls exempts.
Les conseils de départements qui se sont occupés de cette question y ont
vu non-seulement une source nouvelle du produits, mais aussi un moyen de
rendre moins fréquents les cas d'hydrophobie; car cette maladie se
manifeste le plus ordinairement chez les animaux errants et sans maître,
ne trouvant et ne prenant qu'une nourriture insuffisante et insalubre.
Or, comme il n'y aura plus que des chiens domiciliés et patentés, et que
tous ceux qui ne seront pas en mesure de pouvoir représenter à la
première réquisition leur quittance, du percepteur, pourront et devront
même être abattus, les chances de rage se trouveront concentrées
Entre les contribuables classe de chiens qui présentera des garanties.
Une ordonnance du conseil provincial du Brabant, du 26 juillet 1837, a
établi cet impôt dans une partie de la Belgique. Il est progressif
d'après la race des quadrupèdes. Le lévrier paie 35 fr., ou, plus
exactement, coûte 35 fr. par an à son maître; le chien de chasse, 5 fr.;
le vulgaire de la race canine n'est imposé qu'à 2 fr.
Les statisticiens n'ont pas perdu leur temps; ils viennent de s'exercer
sur les bagnes. Ils y ont trouvé, au 1er janvier 1843, 7,309 forçats, ce
qui donne sur le 1er janvier 1842 un progrès croissant de 401 galériens.
C'est fort consolant. Ces messieurs se trouvent classés par professions,
et nous y trouvons 5 ecclésiastiques, 7 fonctionnaires publics, 6
notaires; ils sont partages en célibataires, en hommes mariés et en
veufs, et le _vox soli_ de l'Évangile se trouve justifié: le garçon y
domine; ils sont rangés par nature de crimes, et c'est avec douleur
qu'on en voit 5 figurer avec l'annotation suivante: _crime politique_;
ils sont répartis par départements, et celui de la Seine y figure pour
le plus fort du tous les contingents (199), comme celui des Basses-Alpes
pour le plus faible (23). Enfin, ils sont divisés par religions, et MM.
les statisticiens, après avoir attribué au catholicisme, au
luthérianisme, au calvinisme, au judaïsme, au culte anglican, à celui de
Mahomet et à la secte anabaptiste, ce qui revient à chacun dans cet
honorable troupeau, déclarent qu'ils oui trouvé _neuf_ forçats sans
religion. Nous aurions cru, en vérité, qu'il y en avait un bien plus
grand nombre.
[Illustration: Découverte du coeur de saint Louis, à la
Sainte-Chapelle.]
La mémoire du Casimir Delavigne reçoit de tous côtés l'hommage qui est
dû au talent élevé et à l'honorable caractère de ce poète national. Son
jeune fils sera élevé, aux frais de l'État, au collège de Henri IV, et
sa veuve vient d'être inscrite pour une somme annuelle de 3,000 francs
sur les Fonds de pensions et d'encouragements littéraires des ministères
de l'intérieur et de l'instruction publique. Toutes les fois qu'on
accorde une de ces pensions qui honorent en même temps et celui qui l'a
méritée et le ministre qui a la justice de récompenser le mérite, un
donne à ces mesures la plus large publicité. N'est-ce pas, comme on l'a
déjà dit, faire le procès aux pensions que l'on tient secrètes, et
reconnaître qu'il serait mieux de supprimer ce qu'on trouve bon de
cacher?--Le conseil municipal du Havre, ville natale de Casimir
Delavigne, a décidé qu'une souscription y serait ouverte pour lui élever
une statue. Il a été arrêté en même temps que le nom du poète serait
donné à un des quais de ce port.--Enfin les comédiens français, réunis
en assemblée générale, ont décidé que son buste, exécuté par un de nos
premiers artistes, serait placé dans le foyer public du la comédie.
Les travaux de l'église de Saint-Denis seraient terminés depuis
longtemps si l'on n'avait successivement à refaire toute la partie
artistique de cette inintelligente restauration. Nous avons déjà eu à
annoncer que le Comité Historique des Arts et Monuments avait obtenu
tout récemment, par ses instances, que l'on enlevât les moustaches et la
barbe en pierre que l'architecte restaurateur avait mise à une statue de
Marie, qui occupe le tympan du grand portail. Aujourd'hui _l'Univers_
réclame la rectification d'une erreur absolument différente, commise sur
une autre statue de la même église. Dans la chapelle Saint-Eugène, sur
le retable du quatorzième siècle qui domine l'autel, on voit Jésus
crucifié entre sa mère et saint Jean l'évangéliste. On a fait de saint
Jean, sainte Madeleine. Puisqu'on vient de faire droit à la réclamation
relative à la vierge Marie convertie en homme, ou écoutera, il faut
l'espérer, celle qui concerne un apôtre métamorphosé en femme.--Les
archives et la bibliothèque de la ville de Cambrai ont déjà fourni aux
Sulpiciens chargés de publier la dernière édition des oeuvres de Fénelon
des lettres et des documents inédits très-précieux; mais que
communication récemment faite à la Commission historique du département
du Nord annonce une correspondance volumineuse et inédite de cet auteur
avec une princesse Albertine de Salin.
La boîte trouvée dans le choeur sous l'ancien autel de la
Sainte-Chapelle a cette semaine donné naissance à une polémique nouvelle
à laquelle sont venus prendre part des combattants nouveaux. De tout
cela la seule chose incontestable et la seule que _l'Illustration_
puisse constater, c'est la découverte de la boîte. A qui a appartenu le
coeur qu'elle renfermait? Là s'ouvre le champ des conjectures, et chacun
de faire la sienne. Pour M. Letronne, il n'en veut pas mais, mais en
revanche il ne veut pas admettre sans preuves celles que les autres
font, et adorer sur parole, comme relique d'un saint, ce qui n'est
peut-être que la cendre d'un mécréant. Ainsi M. le baron Taylor a beau
dire: «Mais j'arrive de Montereale, où l'on m'a envoyé, et je n'y ai pas
trouvé le coeur saint Louis: donc il était à la Sainte-Chapelle.» M.
Letronne, un peu plus logicien, n'admet pas cette conclusion comme
très-rigoureuse, et répond: «Monsieur le baron, si vous ne l'avez, pas
trouvé à Montereale, cela prouverait tout au plus qu'il n'y est pas, et
rien de plus.» «Mais, dit M. le comte Horace de Vieilcastel, si l'on
nommait une commission pour aller chercher le coeur de saint Louis dans
les anciens inventaires de l'abbaye de Poissy? Poissy n'est pas si loin
que Montereale, et une commission raisonnera mieux que M, Taylor.» «M.
le comte, répond M. Letronne, ne dérangez, personne; l'abbaye de Poissy
n'a jamais possédé que le coeur de Philippe le Bel, avec cette
inscription; _C'y deden (dedans) est le coeur du roi Philippe, qui
fonda cette église, qui trépassa à Fontainebleau, la veille de saint
André_, 1314.» M. Letronne rapporte à cette occasion l'embarras où se
trouvèrent des archéologues, dignes ancêtres du plus d'un de nos
prétendus antiquaires, qui découvrirent dans l'église d'Avon, près de
Fontainebleau, une autre inscription qu'ils lurent ainsi; _Ici gist le
koeur de notre sire le roi de France et de Navarre, et le koeur de
Jehanne, reine de France, et de Navarre, qui trépassa,_ etc. Voyez-vous
ces messieurs avec deux coeurs de Philippe le Bel sur les bras? Mais ils
ne s'étaient pas aperçus qu'au lieu de _koeur_ il fallait lire _keux_
(queux); en sorte que la tombe était celle du _cuisinier_ de Philippe le
Bel et de la reine Jeanne, sa femme.
Presque tous les journaux viennent d'annoncer que le conseil municipal a
décidé que tous les anciens ouvrages, mémoires, manuscrits, registres,
collections, et surtout le _Livre des Métiers, de Boyleau_, relatifs à
l'histoire, aux moeurs, aux usages, aux coutumes de la ville de Paris,
seraient réimprimés aux frais du budget municipal. Nous croyons que
cette annonce est plutôt une proposition faite au conseil, qu'une
décision enregistrée. S'il agrée la proposition, qui est bonne en
elle-même, et qui est peut-être, sous ce rapport, préférable au
proposant, que nous n'avons pas l'honneur de connaître, il fera bien de
ne confier le travail qu'à un paléographe sérieux. Celui-ci se fera un
devoir de lui épargner les frais des réimpressions qui pourraient être
inutiles et de le prévenir notamment que le livre d'Étienne Boyleau a
été réimprimé en 1837 dans la _Collection des documents inédits sur
Histoire de France_. Il est vrai qu'il y porte le titre de _Règlements
sur les arts et métiers de Paris au treizième siècle_, et si M.
l'aspirant paléographe du la ville ne lit pas plus loin que le titre
d'un volume, l'erreur s'explique d'elle-même.
Le _Patriote jurassien_ a rapporté l'anecdote suivante:
«Louis-Denis-Catherin Grosset, né à Dole, le 25 décembre 1750, ancien
administrateur, ancien président du tribunal de Lure (Haute-Saône), mort
à Crisey, le 22 août 1817, avait eu dans sa jeunesse un goût très-vif
pour faire des armes; aussi avait-il la réputation d'un bretteur. Un
jour qu'il était à Auxonne, il se prit de querelle avec Bonaparte, et se
battit en duel avec lui. Lorsque Bonaparte fut arrivé au pouvoir,
Grosset lui demanda un emploi. Sa requête contenait un singulier
passage; «Si tu ne me connais pas, tu te rappelleras du jeune Dolois qui
t'a donné un coup d'épée sur le rempart d'Auxonne.» Bonaparte, au lieu
de se fâcher, fit droit à la requête de Grosset, et le nomma procureur
impérial à Béfort.»
Les deux fauteuils vacants de l'Académie Française sont toujours le
point de mire d'une foule d'ambitions littéraires et autres. Casimir
Delavigne avait eu pour prédécesseurs dans le sien Serizay, Pellisson,
Fénelon, de Boze, Clermont, Du Belloy, Doras, Cambacérès et Ferrand.
Quel sera son successeur? M. Vatout a, dit-on, ses raisons pour croire
que ce ne sera ni M. Alfred de Vigny, ni M. Sainte-Beuve, ni aucun des
concurrents de M. Saint-Marc-Girardin au fauteuil de M. Campenon.
Nous n'avons qu'une mort à enregistrer, c'est celle de Maria Stella,
cette femme qui se disait la véritable fille du due d'Orléans, père du
roi, et prétendait avoir été changée, au moment de sa naissance, contre
celui-ci, qui avait reçu le jour d'un geôlier d'une ville d'Italie.
Maria Stella publiait de fréquents mémoires pour revendiquer la
succession qu'elle disait lui appartenir, il est probable qu'elle eût
volontiers transigé sur ses droits; mais elle sera peut-être morte sans
que l'idée lui en soit venue.
Ouverture des cours du Collège de France et de la Sorbonne.
L'ouverture des cours du Collège de France et de la Sorbonne est, chaque
année, un événement pour la population studieuse du quartier latin et
pour tous les lettrés de Paris, et la rentrée des professeurs aimés du
public est impatiemment attendue par la foule de leurs auditeurs. Cette
année surtout cette impatience se faisait encore plus vivement sentir
que d'ordinaire: d'une part, les débats de l'Université et d'une partie
du Clergé ont donné aux noms de MM. Michelet et Quinet une popularité
qui leur assure un nombreux auditoire; d'autre part, le livre
remarquable récemment publié par M. Saint-Marc-Girardin devait inspirer
à chacun de ceux qui l'avaient eu le désir d'entendre le spirituel
professeur continuer, dans sa chaire, ce brillant volume, qui n'est
encore, pour ainsi dire, que la première pierre de l'édifice.
[Illustration: Collège de France--Salle des Cours.]
M. Michelet rentrait dans sa chaire avec un nouveau titre de plus: il
venait de publier le septième volume de son _Histoire de France_,
monument encore inachevé, mais qui compte déjà parmi les plus beaux et
les plus considérables de notre époque. Une triple salve
d'applaudissements a accueilli l'illustre historien. M. Michelet
continuera à traiter cette année le magnifique sujet qu'il a choisi,
c'est-à-dire qu'il appliquera les principes de la philosophie de
l'histoire, exposés dans les deux années précédentes, à l'histoire des
trois derniers siècles. Sa première leçon a été une charmante
conversation sur la conversation elle-même, une histoire ingénieuse et
fine de la causerie française.
M. Quinet, retenu en Espagne par une mission officielle, est attendu
vers la fin de janvier. Son intention, s'il faut en croire l'affiche des
cours, est de suivre encore cette année une marche parallèle à celle de
son illustre collègue, M. Michelet: «il fera l'histoire de la
littérature et des institutions de l'Europe méridionale au dix-septième
et au dix-huitième siècle.» Le titre seul de ces futures leçons en
garantit d'avance le succès.
[Illustration: M. Michelet.]
M. Philarète Chasle, laissant cette fois de côté la littérature
anglaise, fera l'histoire intellectuelle de l'Allemagne au dix-huitième
siècle.--M. Labitte expliquera d'abord le quatrième livre de l'_Enéide_,
puis il fera l'histoire de la poésie comique et satirique chez les
Latins, comparée avec la comédie et la satire modernes.--M. Michel
Chevalier traitera du crédit.--M. Ampère fera l'histoire de la poésie
française au dix-septième siècle.
A la Sorbonne, M. Saint-Marc-Girardin continue en ses leçons, comme nous
l'avons dit, le volume qu'il vient de publier sur l'usage des passions
au théâtre. Le spirituel professeur, après avoir passé en revue les
pères, les mères et les fils du théâtre, en examine maintenant les
amants. Les leçons de M. Girardin ont, d'ailleurs, un attrait de plus
que ses livres, ce sont les piquantes digressions dont il se plaît à
interrompre ou plutôt à enrichir le cours de sa leçon, et qui servent de
commentaire ingénieux à son enseignement.--Le grand amphithéâtre de la
Sorbonne peut à peine contenir la foule pressée des auditeurs de M.
Saint-Marc-Girardin.
M. Ozanam, faisant l'histoire littéraire de l'Italie, gagne davantage
chaque année les sympathies du public; la parole vive et chaleureuse,
l'imagination riche et brillante, du professeur, touchent en même temps
le coeur et l'esprit des auditeurs; nul doute qu'avant peu M. Ozanam ne
soit compté parmi les plus brillants professeurs qui ont paru dans les
chaires de la Sorbonne.
Nommons encore M. Egger, qui fait l'histoire de l'éloquente politique et
judiciaire en Grèce; M. Patin, qui traite de la poésie lyrique chez les
Romains et particulièrement des odes d'Horace; M. Gérusez, qui se fait,
comme M. Ampère au collège de France, l'historien de la littérature
française au dix-septième siècle; enfin M. Simon, qui continue l'étude
sérieuse qu'il a commencée de la philosophie alexandrine.
Toutefois, on peut prévoir que la vogue sera encore, comme l'an dernier,
au Collège de France; jadis la Sorbonne, au temps des Villemain, des
Cousin et des Guizot, effaçait les leçons de MM. les _lecteurs royaux_;
mais, aujourd'hui, soit par défaut de liberté, soit pour toute autre
cause, son enseignement n'a plus ni la même autorité, ni le même éclat
que celui du Collège de France; et son public se compose presque
uniquement de la jeunesse studieuse, qui ne vient point chercher dans
les cours publics d'émotions étrangères à l'objet de ses études.
[Illustration: M. Edgar Quinet.]
Les Enfants Trouvés.
(Suite et fin.--Voir t. II, p. 248.)
Nous avons montré l'origine de l'oeuvre des Enfants Trouvés et les
développements successifs de la maison de Paris. Il nous reste à faire
connaître, non pas la législation qui régit l'institution générale, car
cette législation est souvent contradictoire et demeure par conséquent
inobservée, mais le mode ou quelques-uns des modes d'administration
qu'on y a substitués, et qui ont le défaut, comme la loi elle-même, de
manquer d'ensemble et d'unité.
Un décret organique du 19 janvier 1811 s'est proposé de refondre toute
la législation relative aux enfants trouvés.
[Illustration: Abandon de l'Enfant dans le tour.]
[Illustration: Réception de l'enfant.]
Ce but, il ne l'a point atteint, car il a laissé la jurisprudence
incertaine et n'a pas vu consacrer par nos moeurs et par l'usage les
principes qu'il a voulu établir. Par ses dispositions les enfants
trouvés sont mis hors du droit commun et déclarés la propriété de
l'État. Dès qu'ils ont atteint leur douzième année, les enfants mâles,
en état de servir, doivent être mis à la disposition du ministre de la
marine. Ceci ne s'exécute point, ceci n'a jamais pu être exécuté. Les
commandants de bâtiments ont manifesté un tel éloignement pour ces
mousses de par la loi, ils ont fait valoir de si bonnes et de si
naturelles raisons pour démontrer que les enfants du littoral, les fils
des marins, sont pour la marine une pépinière tellement préférable aux
hospices des Enfants Trouvés, que cette prescription de la loi n'a
jamais reçu même un commencement d'exécution. C'est par les désavantages
de son côté pratique qu'elle s'est trouvée abrogée; elle ne méritait pas
moins de l'être par l'indignité de son principe. C'était en effet la
restauration de l'esclavage ancien. A Rome, l'enfant trouvé appartenait
à qui l'avait recueilli et élevé. En France, c'eût été l'État qui,
prenant ces soins, se fût attribué cette propriété. La différence n'eût
été que dans la qualité du maître: l'enfant eût toujours été esclave; et
cela, sans doute pour le punir d'un abandon dont il est trop puni
lui-même, et pour être indemnisé, d'une charge que ses père et mère ont
imposée à l'État, et qui ne saurait légitimement donner de recours que
contre eux. Les enfants trouvés ne Sont donc pas marins, malgré la loi.
Ils sont placés chez des cultivateurs, ou dans des ateliers, par les
soins des commissions, administratives des hospices à qui leur tutelle
est déférée, et demeurent sous cette dépendance jusqu'à leur majorité, à
moins que les cas trop rares d'émancipation, de mariage ou de
réclamation de la part des parents en soient venus abréger ce terme. Ces
exceptions, nous le répétons, sont très-peu communes; la règle est que
l'enfant trouvé travaille sans salaire qui lui profit jusqu'à vingt et
un an, et que quand cet âge a sonné pour lui, il devienne libre, ce qui,
peut malheureusement dans la réalité se; traduire par être sans appui,
sans guide et exposé à tous les mauvais conseils de la misère.
Nous avons dit que la jurisprudence était incertaine. L'exposition d'un
enfant est condamnée par nos lois, et nous reconnaissons que les
circonstances qui l'accompagnent peuvent être si diverses et sont
quelquefois si difficiles à apprécier, qu'une peine uniforme serait,
pour la plupart des cas, injuste. Mais ce n'est pas l'appréciation de
ces circonstances qui a amené les inégalités les plus disparates dans
l'application des peines. Des cours n'ont vu dans _une exposition de
part_ qu'une exposition de part; d'autres ont voulu y voir la
suppression de l'état civil d'un individu. De là trois mois de prison
infligés d'un côté, tandis qu'une peine de quinze ans de travaux forcés
etait prononcée d'un autre.
Le décret de 1811 n'avait donc ni résolu la difficulté administrative,
ni servi à fixer clairement la pénalité; mais du moins il devait avoir
pour effet d'en rendre l'application rare et d'ôter tout prétexte
atténuant à l'exposition d'un nouveau-né. Il avait ordonné qu'un hospice
d'enfants trouvés pourrait être établi dans chaque arrondissement, et
qu'un four devrait être, pratiqué dans chacun de ces hospices. Le dépôt
d'un enfant dans un tour garantissant à la mère un secret complet et
étant un acte déclaré innocent, celle qui, au lieu du le porter à cette
crèche hospitalière, où il passe immédiatement du sein de celle qui
l'abandonne aux soins d'une infirmière toujours dans l'attente,
compromettait la vie du petit malheureux en l'exposant dans un lieu plus
ou moins fréquenté, celle-là n'était digne d'aucune pitié, et les
tribunaux savaient qu'ils devaient sévir. Voilà, sous le point de vue
pénal, le service qu'avait rendu le décret.
Mais bientôt l'institution du tour s'est trouvée attaquée de plus d'un
côté. Nos lecteurs savaient sans doute se rendre compte du tour avant
que le dessin qui accompagne cet article l'eût mis sous leurs yeux;
nous l'avons cependant regardé comme nécessaire, et nous croyons devoir
ajouter que le tour est un cylindre en bois convexe d'un côté et concave
de l'autre, tournant sur lui-même. Le côté convexe fait face à une rue,
l'autre s'ouvre dans l'intérieur d'une salle de l'hospice: une sonnette
est placée auprès à l'extérieur. Une femme veut-elle exposer un
nouveau-né, elle avertit la personne de garde par un coup de sonnette.
Aussitôt le cylindre, décrivant un demi-cercle, présente au dehors, sur
la rue, son côté vide, reçoit le nouveau-né, et l'apporte dans
l'intérieur de l'hospice en achevant son évolution. Ainsi la personne
qui dépose l'enfant n'a été vue par aucun des servants de la maison, et
elle aura pris ses mesures pour n'être pas aperçue des passants. Son
secret sera donc bien gardé, en même temps que le petit abandonné ne
sera point exposé aux intempéries de l'air.
Mais la population croissant et le nombre des enfants trouvés croissant
avec elle, le chiffre total de leur dépense surtout devenant plus
considérable parce que les bons soins et la suppression de l'exposition
loin de l'hospice avaient résolu les proportions de mortalité moins
grandes, quoique bien élevées encore, les conseils généraux on pensé que
le tour, son mystère, les facilités qu'il présentait, étaient comme une
provocation à l'abandon des enfants et qu'en les supprimant, sans trop
se préoccuper des conséquences, on arriverait à réduire le nombre des
enfants admis aux établissements publics, et par conséquent la dépense
de ceux-ci. Les défenseurs du tour ont dit, et vainement, que c'était
une erreur de croire qu'il encourageait la corruption de la morale
publique; qu'il y avait d'autant plus d'enfants trouvés,
proportionnellement aux naissances illégitimes, que les moeurs étaient
plus pures, en d'autres termes, que moins il y a de naissances
illégitimes dans un département, plus le nombre des enfants trouvé est
considérable. Ainsi ils ont fait observer que le département
d'Ille-et-Vilaine, celui de France où les naissances naturelles sont le
moins nombreuses, est en même temps celui où les enfants trouvés sont le
plus nombreux par rapport au nombre des enfants illégitimes; que, d'un
autre côté, le département de Saône-et-Loire, qui est le troisième dans
l'ordre des naissances naturelles, c'est-à-dire le plus corrompu de tous
les départements après ceux de la Seine et du Rhône, est celui qui
compte le moins d'enfants trouvés relativement au nombre des enfants
illégitimes; que cette règle ne souffre de remarquables exceptions qu'à
Paris, à Lyon et dans les grandes villes, et qu'ainsi on est forcé de
reconnaître que le sentiment de la honte fait abandonner beaucoup plus
d'enfants que la démoralisation.
Ces raisons, et beaucoup d'autres, ne l'ont pas emporté, partout, et
dans plusieurs départements, comme dans le Haut-Rhin et le Bas-Rhin, les
tours ont été supprimés, sans que pour cela le nombre des naissances
illégitimes ait été moins élevé, bien entendu. Le Bas-Rhin compte
soixante-dix-neuf de ces naissances sur mille enfants, tandis que le
département d'Ille-et-Vilaine, qui a sept tours ouverts, ne donne que
vingt et une naissances illégitimes sur le même total. De plus, les
chiffres font foi que dans plusieurs grandes villes, avant comme après
l'établissement du tour, le chiffre des entrées a été à peu près le
même. On n'a donc rien gagné sous le rapport moral. On n'est pas arrivé
à un résultat plus significatif sous celui de l'économie, et, de plus,
on a substitué un arbitraire local, souvent expliqué à contre-sens, à
une règle une, à une mesure uniforme. Ici les tours sont fermés, mais
dans le département voisin ils sont ouverts, et l'on y envoie des
enfants de loin, ce qui expose leur vie, et ce qui met à la charge du
département qui a maintenu les tours une partie des enfants abandonnés
de celui qui les a fermés. C'est un état de choses intolérable, contre
lequel les conseils généraux réclament avant tout, et que ceux qui sont
le plus entiers dans leur opinion regardent comme plus fâcheux même que
l'abandon d'un système qui n'est pas le leur, mais qui aurait du moins
le mérite d'être général.
A Paris, où le nombre des enfants abandonnés n'avait pas suivi une
marche ascendante, malgré l'augmentation du nombre des habitants, et où
l'accroissement dans la population des enfants trouvés ne venait que du
bienfait de la vaccine, des soins hygiéniques, de la surveillance exercée
sur les nourrices, et de l'inspection fréquente des enfants, toutes
mesures qui ont diminué les cas de mort; à Paris, dans les derniers mois
de 1837 il a été pris un parti pour arriver, non pas a arrêter une
augmentation qui ne se manifestait pas, mais à faire décroître le
nombres des abandons, et par conséquent le chiffre des dépenses. On n'y
avait pas songé tant que la mort s'était chargée d'éclaircir les rangs;
mais quand elle n'a plus rendu ce triste service, on a été effrayé de
l'importance du budget. Là, ou n'a adopté ni la clôture du tour, comme
dans certains départements, ni son ouverture mystérieuse, comme dans
ceux qui sont demeurés fidèles à l'esprit de cet article du décret de
1811; on a fait du tour une espèce de piège où viennent se faire prendre
les pauvres mères auxquelles la honte surtout fait le plus souvent
adopter le parti extrême de déposer leur enfant. C'est pour que leur
faute ne soit pas connue, c'est pour que le déshonneur et le déchirement
ne soient pas portés dans leurs familles, qu'elles se rendent en secret
au tour de l'hospice de la rue de la Bourbe. Elles sonnent, mais au lieu
de voir le tour s'offrir à leurs enfants, elles sont entourées par des
surveillants mis aux aguets, et apprennent qu'on n'en reçoit aucun sans
déclaration.
Dans un rapport que nous avons sous les yeux, adressé, à la suite de
l'adoption de ces mesures nouvelles, par M. le préfet de police à M. le
ministre de l'intérieur, cet administrateur est amené à reconnaître que
deux de leurs conséquences ont été, que plusieurs infanticides oui été
commis (2), et que les expositions d'enfants nouveau-nés ont été plus
nombreuses. Il est grave d'avoir ce double aveu à faire; et, quant aux
intérêts de la morale, nous ne croyons pas qu'ils aient été, bien servis
par la mesure qu'on a substituée à la libre réception des enfants. On
propose à la mère qui fait mine de vouloir déposer son fils de lui
accorder une somme mensuelle si elle consent à le garder. Ou comprend
combien de fois la comédie du semblant de dépôt doit être jouée,
uniquement pour arriver à ce dénoûment intéressé. La dépense peut être
moins élevée, mais elle est beaucoup plus mal entendue. Aussi, plusieurs
conseils généraux, qui n'étaient pas moins que la ville de Paris
préoccupés des sacrifices auxquels ils condamnent les enfants trouvés,
n'ont-ils pas hésité à dire néanmoins comme celui de l'Arrège en 1840:
«Si, d'un côté, une semblable mesure peut amener une économie dans la
dépense, on doit craindre, d'un autre de compromettre la morale
publique, en laissant croire à la portion peu éclairée de la population
qu'on accorde une indemnité pécuniaire pour un acte toujours affligeant
pour la société;» et comme le conseil général de l'Aveyron, dans la
session de 1842: «Vue pareille mesure est un outrage à la morale, une
espèce de prime pour le libertinage.»
[Note 2: La session des conseils généraux de 1843 n'a pas été favorable
à la mesure de la suppression du tour. Le conseil général de la
Dordogne, entre a été forcé de reconnaître que, depuis qu'elle avait été
adoptée, les infanticides se sont multipliés dans le département dans
une effrayante proportion. La Loire et la Meuse ont toujours été de cet
avis, et prévu cette fatale conséquence. Elles se sont refusées, cette
année encore, à fermer aucun de leurs tours, même à titre d''essai.]
Voilà donc en quelque sorte trois systèmes concurremment en pratique: la
suppression déclarée du tour, son ouverture sérieuse et réelle, son
ouverture simulée ou sa suppression déguisée. Si nous prenions tous les
points de cette importante question, nous verrions sur chacun d'eux la
même divergence d'opinions, la même contradiction dans l'application. Ce
qu'il faut donc demander à grands cris, c'est une législation sérieuse
qui soit respectable et qu'on fasse respecter; c'est un système un,
lequel ne sera praticable peut-être que quand la tutelle des enfants
aura été enlevée aux commissions administratives pour être déférée au
gouvernement, représenté par ses préfets. Mais comme cet état de choses
si désirable se fera peut-être encore attendre, qu'il nous soit permis,
avant de terminer, d'ajouter un dernier mot sur une mesure qui peut
avoir de bons effets, conjurer des abandons et amener des économies, si
l'on y recourt loyalement, mais qui n'est qu'un moyen odieux quand ou la
comprend et quand on l'emploie comme on l'a fait dans plusieurs
départements.
Le déplacement est la translation des enfants trouvés dans une commune
éloignée du département ou même dans un département limitrophe. Si cette
translation était opérée dans le premier âge, si on avait le soin ne
bien rendre public, qu'on recourra toujours à ce moyen, ou empêcherait
par là certaines mères de concevoir l'espérance, en faisant porter leur
enfant nouveau-né au tour par un messager avec lequel elles sont
d'intelligence, de voir celui-ci le leur rapporter à titre de
nourrisson, leur procurant salaire; on enlèverait également aux parents
qui peuvent être tentés de déposer leurs enfants, se flattant qu'ils
pourraient, sans les avoir à leur charge, ne les pas perdre de vue, tout
espoir de les voir demeurer près d'eux: enfin, on mettrait d'accord et
l'intérêt des hospices et celui de la conservation des vies et des
devoirs de famille. Mais ce n'est point ainsi qu'on procède, et ce sont
de plus larges résultats d'économie que l'on veut atteindre par un
calcul et un moyen devant l'odieux desquels quelques commissions
administratives n'ont pas reculé. Quand les enfants sont parvenus au
second ou au troisième âge, quand des liens affectifs se sont formés
entre eux et les femmes auxquelles on les a donnés à nourrir, ou les
familles d'agriculteurs ou d'ouvrier qui ont été chargées de les élever,
tout d'un coup on vient annoncer que ces enfants vont être transférés
dans un autre département, et l'on signifie à ces nouveaux parents
adoptifs, toujours peu aisés et souvent pauvres, qu'il faut qu'ils
consentent à les garder sans salaire, à se surcharger pour alléger
d'autant l'administration, ou à se voir enlever leurs fils, leurs
filles d'adoption. On spécule sur leurs bons sentiments sans prendre
même la peine de déguiser le sentiment mauvais qui inspire ce calcul.
Nous ne savons rien de plus immoral, de plus odieux, rien qui mérite
davantage d'être flétri par l'indignation publique, Les auteurs d'un
très-consciencieux ouvrage, couronné par l'Institut, que nous avons eu à
consulter plus d'une fois pour ce court travail (3) repoussent le
déplacement des enfants, mais demandant la suppression des tours. Notre
conclusion sera aux trois quart opposée à la leur. Nous croyons le
déplacement constamment annoncé et réellement opéré dans le premier âge,
une mesure qui n'a rien que de moral et qui a son utilité. Nous croyons
la suppression des tours un expédient dont les avantages financiers ne
sauraient déguiser le danger. Nous croyons enfin que jamais question n'a
réclamé plus impérieusement l'attention du gouvernement qui a à faire
cesser les incertitudes le la loi, l'anarchie des mesures
administratives, les contradictions des tribunaux et à se constituer le
tuteur des enfants trouvés avant leur majorité, comme leur patron après.
[Note 3: Histoire des Enfants Trouvés, par MM. Terme et Montfaucon,
Paris, Paulin, 1840; in-8.]
Chronique Musicale.
L'ESCLAVE DE CAMOENS.--ANNA BOLENA.--RENTRÉE DE LABLACHE.--M.
RONCONI.--LES CONCERTS.--NOUVELLES PUBLICATIONS.
L'Opéra-Comique a mis au jour, le mois dernier, un ouvrage en un acte, à
l'endroit duquel _l'Illustration_ est en retard. Il est petit, tout
petit; nous, si petit qu'il soit, il ne doit point passer inaperçu, et
nous devons réparer nos torts à son égard.
Parlons donc, avant tout, de l'_Esclave du Camoens_.
Cette esclave est une jeune fille, une Indienne, il, s'il faut tout
dire, une bayadère; mais cette bayadère est un ange de candeur, de
vertu, de dévouement et de fidélité.
Camoens l'a rapportée de Goa à Lisbonne, et c'était peut-être là tout
son bagage; car, à cette esclave près, il ne possède rien au monde que
son génie et ses manuscrits, et n'a de quoi payer ni son logement ni sa
nourriture. Vous le croyez bien empêché? C'est que vous êtes, hélas! de
ce siècle positif où l'on ne sait plus ce que c'est qu'un poète. Camoens
n'en est pas moins l'un des plus heureux hommes du monde. Il fait des
vers toute la journée, il dort pendant la nuit sur les deux oreilles, il
mange à discrétion, boit de même, et ne songe seulement pas à se
demander d'où cela lui vient.
Voici ce qui se passe tous les soirs à son insu:
Dès qu'il est endormi,--et il a l'heureuse habitude de s'endormir
aussitôt qu'il est couché,--Griselda revêt son costume de bayadère, sa
robe _légère et d'une entière blancheur_, comme dit M. de Planard, son
voile de gaze transparente et son turban de cachemire. Ainsi parée, elle
se rend sur les bords du Tage, aux lieux où les nobles dames et les
cavaliers élégants de la cour viennent respirer l'air frais de la nuit.
Là elle exécute les danses pittoresques de son pays, et produit ces
effets magiques auxquels on ne voudrait point croire si l'on n'avait pas
vu Carlotta Grisi. Elle charme les dames, elle entraîne, elle subjugue
les cavaliers, et recueille une abondante moisson de cruzados et de
douros, avec lesquels elle paie largement l'avare hôtelier qui héberge
et qui nourrit Camoens.
Cet hôtelier n'est pas seulement avare, il est poltron, et se fait payer
très-cher ses terreurs. Camoens est un hôte dangereux, qui jadis a fait
des vers où il chantait la patrie, et poussait l'irrévérence jusqu'à
blâmer les erreurs du gouvernement. Le gouvernement s'est fâché comme de
raison: Camoens est proscrit, il se cache, il est perdu si on le trouve,
et quiconque lui aura donne asile aura affaire à la sainte Inquisition.
Jugez maintenant à quel prix le rusé hôtelier doit lui louer son triste
logement et lui vendre son vin de Porto, ses oranges et son _o la
potrica!_
Or, il est arrive qu'un jeune et fringant cavalier, à force de voir
danser Griselda, a conçu pour elle une passion violente. Il se met à sa
poursuite. Il découvre le lieu de sa retraite, et se présente à
l'improviste devant l'hôtelier terrifié. «Quelle est cette jeune fille
qui est logée chez toi, vieux coquin?» l'autre nie, comme de raison.
Mais, au moment même Griselda paraît, et le jeune officier, qui est
pressé apparemment, débute avec elle par une déclaration des plus
cavalières. Survient Camoens, lequel se montre fort scandalisé. Il a le
droit de l'être. Car, de son côté, il aime Griselda. Reste à savoir
lequel des deux sera aimé. L'officier croit emporter d'assaut la
question en donnant son nom et son adresse. «Je suis, dit-il, dom
Sébastien, roi de Portugal.--J'en suis fort aise, répond Griselda, et je
vous en fais mon compliment. Quant à moi, je ne suis que l'esclave de
Camoens, mais si j'étais libre, au lieu d'être esclave, j'oserais
peut-être avouer que j'aime celui qui est mon maître.»
Si ce ne sont ses paroles expresses,
C'en est le sens.
Bientôt, en effet, elle devient libre, et elle fait comme elle a dit;
après quoi Dom Sébastien, qui ne veut pas se montrer moins délicat
qu'une bayadère, annule l'arrêt de proscription lancé contre le poète,
ôte solennellement devant lui son chapeau à plumes, et le proclame
l'honneur et la gloire du Portugal, ce qui, de sa part, est d'autant
plus beau que la _Lasiade_ n'est pas encore sortie du portefeuille de
Camoens.
Tout cela forme un petit acte assez agréablement tourné, et orné d'un
certain nombre de morceaux de musique qui ne font aucune peine à
entendre. Il pourrait s'y trouver plus de verve sans doute, plus
d'entraînement et de chaleur. C'est de la musique _fraîche_ et calme
comme une matinée d'avril. Cela ne fera pas révolution dans l'art,--et à
quoi bon les révolutions?--Mais aussi cela ne fatigue pas l'attention et
ne fait point mal aux oreilles, rare et précieuse qualité par le temps
qui court!
C'est, du reste, le début, sur la scène de l'Opéra-Comique, de M.
Flotow, jeune et gracieux compositeur dont les abonnés de
_l'Illustration_ connaissent déjà la musique.
Epuisé des efforts qu'il avait faits pour mettre au monde ce frêle et
délicat enfant, l'Opéra-Comique s'est endormi. Ne troublons pas son
sommeil.
A l'Opéra, _Dom Sébastien_ poursuit glorieusement sa carrière, et l'on
applaudit toujours avec fureur le beau cortège funèbre du troisième acte
et les magnifiques harmonies du quatrième. M. Duprez chante maintenant
comme dans ses meilleurs jours. Nous croyons que la sage modération avec
laquelle M. Donizetti a mit le rôle de Dom Sébastien est pour beaucoup
dans ce retour de jeunesse.
L'Opéra-Italien ne ressemble point à ses deux aînés. Il n'a pas plus tôt
obtenu un succès qu'il en convoite un autre. L'ambitieux! Après _Maria
di Rohan_ le _Fantasma_ était venu se mettre en ligne; après le
_Fantasma, Anna Bolena_ s'est présentée. Cette première tentative n'a
encore qu'à moitié réussi: M. Salvi, indisposé, n'a pas complètement
répondu à l'attente des _dilettanti_, que le souvenir de Rubini a rendus
difficiles. Mademoiselle Nissen et madame Brambilla ont dignement rempli
les rôles du page amoureux et de Jeanne Seymour; madame Grisi, dans
celui d'Anna Boleyn, a déployé toutes les grâces de sa personne, tous
les charmes de son regard et de son sourire, toutes les richesses de sa
voix; elle a eu d'admirables mouvements de passion; elle s'est montrée
grande cantatrice et grande tragédienne; mais tout cela n'a pas suffi
pour alléger le fardeau que M. Fornasari avait à porter. Ce fardeau,
trop lourd, hélas! c'était le souvenir de Lablache. Et pourtant M.
Fornasari a de robustes épaules. Qui pourra jamais remplacer Lablache?
Et pourquoi le remplacer, puisque le voilà revenu.
Il est revenu, il a reparu dans _Don Pasquale_, avec sa robe de chambre
de bazin et son bonnet à fontange, avec sa belle perruque rousse, ses
bottes vernies, son habit vert-pomme et son camélia triomphant. Dieu
sait comme on lui a fait fête, et de quels applaudissements on l'a
salué, et de quelles acclamations, et de quels rires francs et joyeux! A
côté de lui figurait M. Ronconi, qui a remplacé Tamburini dans le rôle
du docteur Malatesta. Sa voix n'a pas autant de volume que celle de son
devancier, ni même autant d'agilité; mais, en revanche, comme son chant
est expressif! comme sa gaieté est spirituelle! Comme son regard est fin
et narquois! et que cet accord parfait du chanteur et de l'acteur se
rencontre rarement au théâtre!
Le succès de M. Ronconi a été complet. Son triomphe a été plus brillant
encore, ces jours derniers, dans _le Barbier de Séville_, ou il a pris
le rôle de Figaro. Jamais, depuis Pellegrini, nous n'avions vu un Figaro
si léger, si sémillant, si spirituel, si malin. M. Ranconi est
évidemment l'un des plus charmants chanteurs _bouffe_ d'aujourd'hui.
Les concerts vont commencer. Selon son habitude, M. Berlioz a ouvert la
marche. Son premier concert avait rempli la salle du Conservatoire, et
plusieurs des morceaux qui formaient son programme ont provoqué des
applaudissements unanimes. Son second concert aura lien le 27 janvier.
En attendant, les productions musicales éclosent de tous côtés et
s'étalent aux vitres de tous les marchands, fraîches, brillantes et en
grande toilette, c'est-à-dire ornées de lithographies plus ou moins
correctes, plus ou moins enluminées. Chaque compositeur de salon a fait
son album Jamais il n'y avait eu autant d'albums que cette année, et
nous aurions grand peine à les désigner tous. Parlons seulement des plus
remarquables. Celui de mademoiselle Loisa Puget se recommande, comme
toujours, par des mélodies simples, faciles, communes quelquefois,
souvent aussi pleines de charme et de grâce. Un professeur d'harmonie y
trouverait bien par-ci, par-là quelques peccadilles à reprendre, mais
Dieu nous préserve d'avoir rien de commun avec les professeurs
d'harmonie!
En revanche, rien n'est plus correct que les compositions de M. A. Thys;
son style est pur, sa phrase claire et limpide, sa pensée naturelle est
toujours d'une fraîcheur remarquable. Son album renferme neuf romances,
parmi lesquelles nous citerons particulièrement: _Pourquoi?--Berthe aux
pieds nus,--Fiez-vous donc aux fleurs;--du Côté du Clocher,_--et _la
Promenade sur l'eau_, charmant petit duo où les deux voix sont agencées
avec beaucoup de grâce.
Il y a plus d'imagination encore, plus de force, plus d'ampleur dans
l'album de M. Labarre. Les idées de cet artiste sont souvent d'un ordre
très-élevé, et ont quelque peine à tenir dans ce cadre rétréci de la
romance; son chant est large et expressif, son harmonie riche, étoffée,
pleine d'habiles modulations et de piquantes _surprises. Le Fil d'or, le
Coeur perdu_, sont deux charmantes chansonnettes qui donnent un grand
prix au recueil qu'il a publié cette année et auxquelles on ne saurait
préférer que la _Fille du soldat_ et _l'Écho_.
Pourquoi madame Hérault ne fait-elle pas de romances? elle y réussirait
sans doute à merveille, car elle a tout ce qu'il faut pour cela: la
faculté de créer des chants nouveaux et le sentiment des effets
harmoniques. Mais madame Hérault est pianiste, et elle écrit pour son
instrument. La grande valse en _mi bémol_ qu'elle vient de publier chez
l'éditeur Pacini est un morceau très-brillant, et qui atteste à la fois
une imagination et une habileté remarquable.
Les petites industries en plein vent.
L'industrie est la reine du dix-neuvième siècle; elle trône dans les
splendides magasins de la capitale, véritables palais féeriques où
l'aristocratie de l'or, la seule aujourd'hui, vient lui faire sa cour.
Mais dans l'enivrement de son règne, Sa Majesté a eu le bon esprit de ne
point oublier son origine roturière; elle est bonne princesse et ne
dédaigne pas de fouler de son pied royal l'asphalte de nos trottoirs ou
le pavé de bois de nos rues.
Comme le soleil, l'industrie luit pour tout le monde; mais pour quelques
privilégiés qui se carrent largement à la resplendissante chaleur de
l'astre, combien de plus petits ou de moins habiles n'ont qu'un terne
reflet ou qu'un pauvre rayon!
Au matin de la vie, chacun part, avec son bagage d'espérance, pour cette
périlleuse course au clocher dont le but est parfois la renommée, et
toujours la fortune. Quelques-uns arrivent... mais le plus grand nombre
reste en chemin.
Voici d'abord un de ces malheureux petits exilés que la Savoie, le
Piémont, le duché de Parme, envoient tous les hivers sous notre ciel
brumeux, eux, pauvres enfants éclos sans le soleil du Midi.
«Va, petit, leur dit le père, va chercher fortune à Paris. A Paris, tout
le monde est riche; ici nous n'avons pas assez de pain pour vous tous.»
L'enfant pleure; sa mère l'embrasse; son père le bénit; ses petits
frères et ses petites soeurs envient son sort.... car il va voir Paris!
Paris, ce pays de Cocagne des pauvres gens qui le voient de loin!
Il part le coeur gros; mais l'espoir le soutient, l'encourage... Bien
souvent il détourne la tête pour voir encore sa mère, qui lui dit adieu,
et sa chaumière, qui semble lui sourire au soleil... Mais bientôt il ne
voit plus ni sa mère ni sa chaumière; il marche, il marche vers la terre
promise; le soleil semble l'abandonner aussi et rester au pays... Il
arrive dans la ville aux merveilles... il se perd mille fois dans son
brouillard et dans ses rues bruyantes; il vient, triste, harassé,
frapper le soir à la porte du maître auquel il est recommandé.
Ce maître est toujours un _ancien_ compatriote de l'enfant. Nous disons
_ancien_, car il est devenu Parisien grâce à l'industrie... Il exploite,
d'ordinaire une branche industrielle, de modeste apparence; mais le
brave homme, avec cette effrayante économie dont les Auvergnats et les
Savoyards savent seuls le secret, a su amasser un petit trésor
mystérieux et caché. Il accueille le pauvre petit, et veut bien, pour un
soir, lui donner pour rien une écuelle de soupe et une place dans la
soupente où couchent ses autres protégés... L'enfant s'endort de
fatigue, et rêve au pays et au foyer paternel... mais, au milieu de son
beau rêve, une main le secoue et l'éveille:
«Allons! paresseux! tu es à Paris, et à Paris on ne dort pas, ou
travaille; il est six heures, en besogne!... et si, ce soir, tu ne me
rapporte pas vingt sous... tu n'auras pas de soupe... marche!»
Ce rude tuteur des petits exilés exerce presque toujours la profession
de fumiste, ce qui est le dernier échelon de l'industrie du ramoneur, sa
première industrie. Il a passé par bien des misères et par bien des
cheminées avant de parvenir à ce faîte de prospérité. Il forme à son
tour des élèves, et le plus souvent il les exploite. Dès le matin, il
les lance sur le pavé de Paris, avec leur sac de suie sur le dos; il
faut qu'ils rapportent en rentrant leur salaire de la journée, fixé à un
minimum rigoureux, sous peine de ne point souper, et quelquefois de pis.
Le pauvre petit diable se met donc à parcourir les rues: il offre, de sa
voix criarde, ses services aux habitants endormis encore; et si la
journée se passe sans qu'il ait recueilli la somme exigée, il n'ose plus
rentrer chez le maître, car le maître le battrait. Il s'asseoit
découragé sur le bord d'un trottoir, et demande aux passants un _petit
sou_ pour compléter sa recette; et souvent il va passer sa nuit à la
souricière de la préfecture de police, où le conduisent les agents qui
l'ont surpris en flagrant délit de mendicité. Voilà à quoi se réduit
cette fortune qu'il venait chercher à Paris.
S'il échappe aux agents de la police, et si la charité publique lui
fait défaut, la crainte du terrible patron le pousse parfois à recourir
au vol, pour ne point rentrer au logis sans le tribut obligé.
Quelques-uns, plus ingénieux, plus industrieux, cumulent diverses
professions pour satisfaire l'avide exigence du maître: ramoneurs le
matin, ils deviennent décrotteurs au milieu de la journée, et le soir, à
l'heure de le promenade, ils montrent aux passants une marmotte, leur
compatriote, un petit cochon d'Inde, une souris blanche, ou quelque
autre curiosité des moins curieuses. Les plus malins jouent de la
vielle, et grincent ces éternels refrains populaires auxquels on
s'efforce de se soustraire, en donnant quelque monnaie au musicien.
Alléché par les profits de cette industrie musicale, si l'enfant
persévère dans sa vocation, et qu'il acheté un jour son indépendance au
moyen de quelques économies qu'il abandonne à son patron, il fait
l'acquisition d'une serinette, et le voilà sur la voie de la fortune;
c'est-à-dire que les vingt ou trente sous qu'il gagnera chaque jour en
tournant la manivelle de son instrument seront pour lui, et non plus
pour son protecteur. Il devient professeur de chant et forme des élèves
parmi les serins des portières du faubourg Saint-Marceau, à raison de 10
centimes la leçon.
Il parcourt ainsi le rude sentier de la vie, cherchant la fortune, et
trouvant à peine le pain de chaque jour. Les années s'écoulent, et la
fortune ne vient pas; il s'accoude un soir sur sa pauvre serinette, et
rêve tristement au pays, à sa chaumière, à sa vieille mère morte loin de
lui; il se rappelle avec amertume ces mots que lui dit son père en lui
faisant ses adieux: «Va, petit, va faire fortune à Paris!»
Il jette alors un triste regard sur le délabrement de sa veste et sur
son instrument détraqué, et se prend à regretter de n'avoir pas embrassé
une industrie moins artistique, mais plus lucrative.
Un de ses anciens camarades de ramonage, avec lequel il à parcouru
autrefois bien des cheminées, vient à passer près de lui. Le gaillard-là
a compris que la musique était une carrière trop futile pour être
lucrative, surtout lorsqu'elle ne s'adresse qu'à des serins... Il a
compris son siècle, le siècle de l'industrie... il s'est fait
industriel.
Tandis qu'il était ramoneur, une cuisinière généreuse lui fit un jour la
largesse d'une peau de lapin; il vendit cette peau; ou lui en donna 20
centimes. Cette opération commerciale lui révéla sa vocation! Il devint
marchand de peaux de lapins!... Ces premiers 20 centimes furent la
première mise de fonds de sa maison de commerce... Les fonds furent
affectés à l'achat de deux autres peaux, qui produisirent 40 centimes...
bénéfice clair et net de 100 pour 100!...
Il prend aujourd'hui la qualité de négociant en fourrures de basse-cour,
et s'il a conservé sur son visage une nuance qui rappelle sa première
profession, il porte à ses pieds des guêtres d'une blancheur
irréprochable pour attester qu'il ne grimpe plus dans les cheminées. Son
commerce a prospéré, ainsi qu'on peut en juger par le nombre
considérable de peaux qu'il tient sous son bras, et le vaste sac dont il
est muni prouve qu'il est en position de faire des achats bien
autrement importants si une bonne occasion s'offre à lui.
En considérant la tenue confortable de son ancien camarade, le pauvre
joueur de serinette se dit en soupirant: «J'aurais mieux fait de me
faire marchand de peaux de lapins, un bien encore étameur de casseroles
et fondeur de fourchettes, comme ce riche Auvergnat qui passe
là-bas!...»
L'industrie en plein vent, la petite industrie vagabonde et bohémienne,
change de caractère et d'aspect suivant les divers quartiers de Paris.
Ainsi le ramoneur, le joueur de serinette, le marchand de peaux de
lapins, l'étameur de casseroles ne se rencontrent guère que dans un
rayon assez éloigné du centre de la capitale.
Le centre de Paris appartient au Parisien; c'est le Parisien qui
l'exploite... il s'y installe comme chez, lui, et semble vouloir faire
aux étrangers qui affluent au coeur de la grande ville les honneurs de
l'industrie parisienne.
Le type du genre, le plus hardi, le plus hâbleur, le plus malin, est
sans contredit le marchand de chaînes de sûreté. C'est sur les larges
trottoirs du boulevard Montmartre ou du boulevard des Maliens qu'il
établit son éventaire volant (avec ou sans jeu de mots); ces bohémiens
modernes affectent une toilette des plus recherchées, achetée, louée ou
empruntée à quelque marchand d'habits du Temple; ils portent
d'incroyables cravates et des paletots de l'avant-dernière mode. La
société industrielle et commerciale se compose de trois cointéressés,
ou, si l'on aime mieux, de trois compères. Le plus _distingué_ des trois
par ses manières, sa tenue et son éducation grammaticale, se consacre à
la vente; il se place derrière son éventaire et énumère les avantages,
la qualité et le prodigieux bon marché de ses chaînes de sûreté; c'est
le marchand. Un second, celui dont la vue exercée aperçoit et reconnaît
de plus loin les agents de la police et les sergents de ville en habits
bourgeois, se pose auprès de la boutique dans l'attitude d'un amateur;
il semble examiner avec une grande attention la marchandise vantée, mais
son regard guette au loin l'approche de l'ennemi; ce second associé
remplit les fonctions de guetteur. Le troisième enfin, vêtu plus
simplement que les deux autres, se donne la physionomie la plus honnête
qu'il peut, il se grime autant que possible en candide provincial, en
chaland naïf et sérieux. Il se tient à distance de l'éventaire et semble
écouter d'abord avec une certaine méfiance l'énumération des mérites de
la marchandise débitée par le marchand. Si quelques badauds s'arrête, il
les regarde avec un demi-sourire d'incrédulité et semble les consulter
tacitement pour savoir s'il doit croire tout le bien qu'il entend dire
de cette fameuse chaîne de sûreté.
«Voyez, monsieur, lui dit le marchand d'une voix d'_aboyeur_: voyez,
monsieur, examinez, palpez, essayez; la vue n'en coûte rien; chaînes de
sûreté en caoutchouc élastique et sans odeur, indispensables pour
garantir les montres, lorgnons et flacons contre les tentatives des
voleurs! Voyez, monsieur, 50 centimes, les chaînes de 25 sous! 75 pour
cent au-dessous du prix de fabrique... Voyez, monsieur; examinez,
monsieur; achetez, monsieur.»
Et le vendeur met dans la main de l'_allumeur_ (c'est la qualité de ce
troisième associé) une de ses merveilleuses chaînes, Celui-ci feint de
ne vouloir pas la prendre; mais le marchand le force à la garder, en lui
criant: «Examinez, monsieur; la vue n'en coûte rien!» L'honnête allumeur
examine donc, il tire la chaîne dans tous les sens pour s'assurer de sa
force et de son élasticité; peu à peu sa physionomie prend une
expression de confiance, d'admiration; et, entraîné par la qualité
supérieure de la chaîne, par son prodigieux bon marché, ma foi! il dit
au marchand. «Je la prends,» Il se la fait envelopper, la met dans sa
poche, paie ostensiblement 50 centimes et s'éloigne, quand il a fait dix
ou quinze pas, il revient, remet la chaîne sur l'éventaire, reprend ses
50 centimes, et recommence à en acheter une autre, ou la même, avec les
mêmes formalités. Si un badaud, _allumé_ par l'exemple du compère,
achète après lui une chaîne, l'opération a réussi; sinon, c'est à
recommencer indéfiniment, jusqu'à ce que le guetteur souffle tout bas ce
mot d'alerte: «Gare la _rousse_ (la police)!»
Aussitôt, et en un clin d'oeil, l'éventaire est plié, mis sous le bras
comme un chapeau de bal, et la maison de commerce va s'établir cent pas
plus loin, et répéter ses opérations. Il arrive parfois qu'un chaland
sérieux, après avoir acheté la chaîne de sûreté, ne trouve plus sa
montre dans son gousset, Preuve irréfragable de l'utilité de la chaîne.
Mais le soir vient, et les trois compères vont déposer leur fonds de
commerce chez un marchand de vin. Ils font sur une table, vineuse
l'inventaire de leurs opérations: il se trouve souvent que le vendeur a
vendu soixante chaînes, bien qu'il n'en ait que vingt-cinq dans sa
boutique, et qu'en dernier résultat ces vingt-cinq lui restent
intégralement pour servir à la vente du lendemain. Ce problème, qui
embarrasserait peut-être les syndics les plus experts du tribunal de
commerce, s'explique et se résout par un mot:--les soixante chaînes
vendues par l'associé vendeur ont été achetées par l'associé _allumeur_.
[Illustration: Ramoneur.]
[Illustration: Joueur de serinette.]
Le mystère est explique. Cependant, comme trois associés ne vivent pas
en s'acceptant réciproquement des chaînes de sûreté, nos industriels
laissent leur boutique au cabaret et vont se livrer, à la clarté du gaz,
à un autre commerce plus lucratif: ils deviennent marchands de
contremarques; si le trafic ne donne pas assez pour occuper les trois
intéressés, l'un d'eux, _l'allumeur_, endosse une blouse et devient
_ouvreur de fiacres_ à la porte des théâtres et des concerts: il place
un petit tapis ou son mouchoir sur la roue pour garantir contre la
souillure de la boue la robe de la bourgeoise un le twed du bourgeois;
ce bon office lui rapporte quelques doubles décimes qu'il verse
fidèlement dans la caisse sociale. Non loin de la fameuse échoppe où se
fabrique et se débite
[Illustration: Marchand de peau de lapin.]
la galette du Gymnase, n'avez-vous pas remarqué encore une petite
industrie en plein vent? C'est là, sur le bitume du boulevard
Bonne-Nouvelle, qu'un modeste et savant astronome
[Illustration: Étameur et fondeur de cuillers.]
vient chaque soir demander à l'industrie les profits que la science
seule ne donne pas. Cet estimable Galilée moderne, coiffé d'un bonnet
grec et revêtu d'une redingote à la propriétaire dont la coupe surannée
témoigne de la part de celui qu'elle couvre un profond mépris pour les
futilités de la mode, établit, à l'heure où le gaz s'enflamme dans les
lanternes, un magnifique télescope sur le trottoir du boulevard.
[Illustration: Marchand de chaînes de sûreté.]
[Illustration. Astronome en plein vent.]
Moyennant la faible rétribution de dix centimes, vous pouvez vous donner
l'utile récréation de voir des _montagnes_ dans la lune, ou de découvrir
une comète et sa queue non prévues par les savants de l'Observatoire.
[Illustration: Marchand d'ombrelles pour enfants.]
Un vénérable pair d'Angleterre, de passage à Paris, se livre à ces
recherches intéressantes. Un jeune apprenti astrologue veille à ce que
les voleurs à la tire ne fassent pas des explorations d'un autre genre
dans les poches de ce noble étranger, tandis que sa vue et son attention
voyagent dans la lune.
Remontons le boulevard, passons devant ces honnêtes marchands
d'ombrelles d'enfants qui promènent sans cesse leur légère pyramide des
Tuileries aux boulevards, en face de la pauvre femme qui vend, au pied
d'un arbre, de petits cornets de sable rouge et bleu à sécher l'encre
sur le papier; descendons jusqu'à la place de la Bourse, cette église
métropolitaine de l'industrie financière. Vis-à-vis des marches du
temple, l'industrie en haillons, maigre, transie, grelottante, appelle
encore les passants indifférents. Ce sont de pauvres enfants à genoux
sur la dalle humide; ils vous offrent, d'une voix dolente, des
_allumettes chimiques à l'essai, à l'épreuve, à un sou le paquet, à deux
sous la boîte._
[Illustration: Marchande d'allumettes chimiques.]
Pendant que ces malheureux enfants vous pressent d'acheter leurs
allumettes modernes, un peu plus loin, sur la place Saint-Georges, une
bonne vieille femme, assise dès le matin devant l'hôtel de M. Thiers,
offre aux servantes du quartier ses allumettes classiques dont personne
ne veut plus; n'importe! elle les tient toujours dans sa main, et les
offre toujours avec confiance, avec l'espoir de les voir apprécier un
jour par quelque bonne âme du temps passé: elle lui donnera par-dessus
le marché des feuilles de laurier, des bouquets d'ail, de l'amadou, un
briquet, une pierre à feu; mais les jeunes servantes passent devant la
bonne vieille sans s'arrêter, sans lui rien acheter... Elle les regarde
passer tristement, mais sans se plaindre... elle attend.
[Illustration: Marchande d'amadou.]
Enfin, les pauvres industriels du soir regagnent leur mansarde, où plus
d'un cherche dans le sommeil l'oubli du froid et de la faim. Ils
s'endorment en espérant un lendemain meilleur.
[Illustration: Chiffonnier.]
C'est alors, et quand tous reposent, les riches sous leurs édredons, les
pauvres sur leur grabat glacé, que l'industrie de nuit descend de la rue
Mouffetard et s'empare de la ville. Elle parcourt les rues, la hotte sur
le dos, le crochet à la main, et dispute aux chiens affamés les choses
sans nom dont se compose son commerce. Après une nuit passée dans ces
fouilles mystérieuses, le chiffonnier, fier de la lourde charge qu'il
porte, va rejoindre sa femme, qui, plus diligente ou plus heureuse dans
ses recherches, a empli sa hotte avant lui, et l'attend, assise sur une
borne, près de la porte d'un marchand de liqueurs qui va bientôt
s'ouvrir.
[Illustration: Chiffonnière.]
Les caprices du Coeur.