Des manières et des moeurs dans l'État despotique.
C'est une maxime capitale qu'il ne faut jamais changer les moeurs et
les manières dans l'État despotique: rien ne serait plus promptement
suivi d'une révolution. C'est que dans ces États il n'y a point de
lois, pour ainsi dire; il n'y a que des moeurs et des manières; et si
vous renversez cela, vous renversez tout.
Les lois sont établies, les moeurs sont inspirées; celles-ci tiennent
plus à l'esprit général, celles-là tiennent plus à une institution
particulière: or il est aussi dangereux, et plus, de renverser
l'esprit général que de changer une institution particulière.
On se communique moins dans les pays où chacun, et comme supérieur, et
comme inférieur, exerce et souffre un pouvoir arbitraire, que dans
ceux où la liberté règne dans toutes les conditions. On y change donc
moins de manières et de moeurs; les manières plus fixes approchent
plus des lois: ainsi il faut qu'un prince ou un législateur y choque
moins les moeurs et les manières que dans aucun pays du monde.
Les femmes y sont ordinairement renfermées, et n'ont point de ton à
donner. Dans les autres pays où elles vivent avec les hommes, l'envie
qu'elles ont de plaire, et le désir que l'on a de leur plaire aussi,
font que l'on change continuellement de manières. Les deux sexes se
gâtent, ils perdent l'un et l'autre leur qualité distinctive et
essentielle; il se met un arbitraire dans ce qui était absolu, et les
manières changent tous les jours.