Diverses significations données au mot de liberté.
Il n'y a point de mot qui ait reçu plus de différentes significations,
et qui ait frappé les esprits de tant de manières, que celui de
_liberté_. Les uns l'ont pris pour la facilité de déposer celui à qui
ils avaient donné un pouvoir tyrannique; les autres, pour la faculté
d'élire celui à qui ils devaient obéir; d'autres, pour le droit d'être
armés, et de pouvoir exercer la violence; ceux-ci, pour le privilège
de n'être gouvernés que par un homme de leur nation, ou par leurs
propres lois[244]. Certain peuple a longtemps pris la liberté pour
l'usage de porter une longue barbe[245]. Ceux-ci ont attaché ce nom à
une forme de gouvernement, et en ont exclu les autres. Ceux qui
avaient goûté du gouvernement républicain l'ont mise dans ce
gouvernement; ceux qui avaient joui du gouvernement monarchique l'ont
placée dans la monarchie[246]. Enfin chacun a appelé _liberté_ le
gouvernement qui était conforme à ses coutumes ou à ses inclinations;
et comme, dans une république, on n'a pas toujours devant les yeux, et
d'une manière si présente, les instruments des maux dont on se plaint,
et que même les lois paraissent y parler plus et les exécuteurs de la
loi y parler moins, on la place ordinairement dans les républiques, et
on l'a exclue des monarchies. Enfin, comme dans les démocraties le
peuple paraît à peu près faire ce qu'il veut, on a mis la liberté dans
ces sortes de gouvernements, et on a confondu le pouvoir du peuple
avec la liberté du peuple.
[244] «J'ai, dit Cicéron, copié l'édit de Scevola, qui permet aux
Grecs de terminer entre eux leurs différends, selon leurs lois; ce
qui fait qu'ils se regardent comme des peuples libres.»
[245] Les Moscovites ne pouvaient souffrir que le czar Pierre la
leur fît couper.
[246] Les Cappadociens refusèrent l'État républicain, que leur
offrirent les Romains.