CHAPITRE II

Diverses significations données au mot de liberté.

Il n'y a point de mot qui ait reçu plus de différentes significations,

et qui ait frappé les esprits de tant de manières, que celui de

_liberté_. Les uns l'ont pris pour la facilité de déposer celui à qui

ils avaient donné un pouvoir tyrannique; les autres, pour la faculté

d'élire celui à qui ils devaient obéir; d'autres, pour le droit d'être

armés, et de pouvoir exercer la violence; ceux-ci, pour le privilège

de n'être gouvernés que par un homme de leur nation, ou par leurs

propres lois[244]. Certain peuple a longtemps pris la liberté pour

l'usage de porter une longue barbe[245]. Ceux-ci ont attaché ce nom à

une forme de gouvernement, et en ont exclu les autres. Ceux qui

avaient goûté du gouvernement républicain l'ont mise dans ce

gouvernement; ceux qui avaient joui du gouvernement monarchique l'ont

placée dans la monarchie[246]. Enfin chacun a appelé _liberté_ le

gouvernement qui était conforme à ses coutumes ou à ses inclinations;

et comme, dans une république, on n'a pas toujours devant les yeux, et

d'une manière si présente, les instruments des maux dont on se plaint,

et que même les lois paraissent y parler plus et les exécuteurs de la

loi y parler moins, on la place ordinairement dans les républiques, et

on l'a exclue des monarchies. Enfin, comme dans les démocraties le

peuple paraît à peu près faire ce qu'il veut, on a mis la liberté dans

ces sortes de gouvernements, et on a confondu le pouvoir du peuple

avec la liberté du peuple.

[244] «J'ai, dit Cicéron, copié l'édit de Scevola, qui permet aux

Grecs de terminer entre eux leurs différends, selon leurs lois; ce

qui fait qu'ils se regardent comme des peuples libres.»

[245] Les Moscovites ne pouvaient souffrir que le czar Pierre la

leur fît couper.

[246] Les Cappadociens refusèrent l'État républicain, que leur

offrirent les Romains.

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 142 / 211 题