De l'empire de la Chine.
Avant de finir ce livre, je répondrai à une objection qu'on peut faire
sur tout ce que j'ai dit jusqu'ici.
Nos missionnaires nous parlent du vaste empire de la Chine comme d'un
gouvernement admirable qui mêle ensemble, dans son principe, la
crainte, l'honneur et la vertu. J'ai donc posé une distinction vaine
lorsque j'ai établi les principes des trois gouvernements.
J'ignore ce que c'est que cet honneur dont on parle chez des peuples à
qui on ne fait rien faire qu'à coups de bâton[237].
[237] C'est le bâton qui gouverne la Chine, dit le P. Duhalde.
De plus, il s'en faut beaucoup que nos commerçants nous donnent l'idée
de cette vertu dont nous parlent nos missionnaires: on peut les
consulter sur les brigandages des mandarins[238]. Je prends encore à
témoin le grand homme milord Anson.
[238] Voyez entre autres la _Relation de Lange_.
D'ailleurs, les lettres du P. Parennin sur le procès que l'empereur
fit faire à des princes du sang néophytes[239], qui lui avaient déplu,
nous font voir un plan de tyrannie constamment suivi, et des injures
faites à la nature humaine, avec règle, c'est-à-dire de sang-froid.
[239] De la famille de Sourniama, _Lettres édifiantes_, recueil
XVIII.--Nous ne pouvons connaître la Chine que par les pièces
authentiques fournies sur les lieux, rassemblées par Duhalde, et
qui ne sont point contredites. Les écrits moraux de Confucius,
publiés six cents ans avant notre ère, lorsque presque toute notre
Europe vivait de glands dans ses forêts; les ordonnances de tant
d'empereurs, qui sont des exhortations à la vertu; des pièces de
théâtre même qui l'enseignent, et dont les héros se dévouent à la
mort pour sauver la vie à un orphelin, tant de chefs-d'oeuvre de
morale: tout cela n'a point été fait à coups de bâton. L'auteur
s'imagine ou veut faire croire qu'il n'y a dans la Chine qu'un
despote et cent cinquante millions d'esclaves qu'on gouverne comme
des animaux de basse-cour. Il oublie ce grand nombre de tribunaux
subordonnés les uns aux autres; il oublie que quand l'empereur
Cam-hi voulut faire obtenir aux jésuites la permission d'enseigner
le christianisme, il adressa lui-même leur requête à un tribunal.
Je crois bien qu'il y a dans un pays si singulier des préjugés
ridicules, des jalousies de courtisans, des jalousies de corps, des
jalousies de marchands, des jalousies d'auteurs, des cabales, des
friponneries, des méchancetés de toute espèce, comme ailleurs; mais
nous ne pouvons en connaître les détails. Il est à croire que les lois
des Chinois sont assez bonnes, puisqu'elles ont été toujours adoptées
par leurs vainqueurs, et qu'elles ont duré si longtemps. Si
Montesquieu veut nous persuader que les monarchies de l'Europe,
établies par des Goths, des Gépides et des Alains, sont fondées sur
l'honneur, pourquoi veut-il ôter l'honneur à la Chine? (Note de VOLT.)
Nous avons encore les lettres de M. de Mairan et du même P. Parennin,
sur le gouvernement de la Chine. Après des questions et des réponses
très sensées, le merveilleux s'est évanoui.
Ne pourrait-il pas se faire que les missionnaires auraient été trompés
par une apparence d'ordre; qu'ils auraient été frappés de cet exercice
continuel de la volonté d'un seul, par lequel ils sont gouvernés
eux-mêmes, et qu'ils aiment tant à trouver dans les cours des rois des
Indes; parce que, n'y allant que pour y faire de grands changements,
il leur est plus aisé de convaincre les princes qu'ils peuvent tout
faire que de persuader aux peuples qu'ils peuvent tout souffrir[240]?
[240] Voyez dans le P. Duhalde comment les missionnaires se
servirent de l'autorité de Cam-hi pour faire taire les mandarins,
qui disaient toujours que, par les lois du pays, un culte étranger
ne pouvait être établi dans l'empire.
Enfin il y a souvent quelque chose de vrai dans les erreurs mêmes. Des
circonstances particulières, et peut-être uniques, peuvent faire que
le gouvernement de la Chine ne soit pas aussi corrompu qu'il devrait
l'être. Des causes, tirées la plupart du physique du climat, ont pu
forcer les causes morales dans ce pays, et faire des espèces de
prodiges.
Le climat de la Chine est tel, qu'il favorise prodigieusement la
propagation de l'espèce humaine. Les femmes y sont d'une fécondité si
grande que l'on ne voit rien de pareil sur la terre. La tyrannie la
plus cruelle n'y arrête point le progrès de la propagation[241]. Le
prince n'y peut pas dire, comme Pharaon: «Opprimons-les avec sagesse».
Il serait plutôt réduit à former le souhait de Néron, que le genre
humain n'eût qu'une tête. Malgré la tyrannie, la Chine, par la force
du climat, se peuplera toujours, et triomphera de la tyrannie.
[241] Voyez ci-dessous, liv. XXIII. chap. XIV.
La Chine, comme tous les pays où croît le riz, est sujette à des
famines fréquentes. Lorsque le peuple meurt de faim, il se disperse
pour chercher de quoi vivre. Il se forme de toutes parts des bandes de
trois, quatre ou cinq voleurs: la plupart sont d'abord exterminées;
d'autres se grossissent, et sont exterminées encore. Mais dans un si
grand nombre de provinces, et si éloignées, il peut arriver que
quelque troupe fasse fortune. Elle se maintient, se fortifie, se forme
en corps d'armée, va droit à la capitale, et le chef monte sur le
trône.
Telle est la nature de la chose, que le mauvais gouvernement y est
d'abord puni. Le désordre y naît soudain, parce que ce peuple
prodigieux y manque de subsistance. Ce qui fait que dans d'autres pays
on revient si difficilement des abus, c'est qu'ils n'y ont pas des
effets sensibles: le prince n'y est pas averti d'une manière prompte
et éclatante, comme il l'est à la Chine.
Il ne sentira point, comme nos princes, que, s'il gouverne mal, il
sera moins heureux dans l'autre vie, moins puissant et moins riche
dans celle-ci: il saura que si son gouvernement n'est pas bon, il
perdra l'empire et la vie.
Comme, malgré les expositions d'enfants, le peuple augmente toujours à
la Chine[242], il faut un travail infatigable pour faire produire aux
terres de quoi le nourrir: cela demande une grande attention de la
part du gouvernement. Il est à tous les instants intéressé à ce que
tout le monde puisse travailler sans crainte d'être frustré de ses
peines. Ce doit moins être un gouvernement civil qu'un gouvernement
domestique.
[242] Voyez le _Mémoire d'un Tsongtou_, pour qu'on défriche.
(_Lettres édifiantes_, vingt et unième recueil.)
Voilà ce qui a produit les règlements dont on parle tant. On a voulu
faire régner les lois avec le despotisme; mais ce qui est joint avec
le despotisme n'a plus de force. En vain ce despotisme, pressé par ses
malheurs, a-t-il voulu s'enchaîner: il s'arme de ses chaînes, et
devient plus terrible encore.
La Chine est donc un État despotique dont le principe est la crainte.
Peut-être que dans les premières dynasties l'empire n'étant pas si
étendu, le gouvernement déclinait un peu de cet esprit. Mais
aujourd'hui cela n'est pas.