CHAPITRE XI

Effets naturels de la bonté et de la corruption des principes.

Lorsque les principes du gouvernement sont une fois corrompus, les

meilleures lois deviennent mauvaises et se tournent contre l'État;

lorsque les principes en sont sains, les mauvaises ont l'effet des

bonnes: la force du principe entraîne tout.

Les Crétois, pour tenir les premiers magistrats dans la dépendance des

lois, employaient un moyen bien singulier: c'était celui de

l'insurrection. Une partie des citoyens se soulevait[217], mettait en

fuite les magistrats, et les obligeait de rentrer dans la condition

privée. Cela était censé fait en conséquence de la loi. Une

institution pareille, qui établissait la sédition pour empêcher l'abus

du pouvoir, semblait devoir renverser quelque république que ce fût.

Elle ne détruisit pas celle de Crète; voici pourquoi[218]:

Lorsque les anciens voulaient parler d'un peuple qui avait le plus

grand amour pour la patrie, ils citaient les Crétois. La patrie,

disait Platon[219], nom si tendre aux Crétois! Ils l'appelaient d'un

nom qui exprime l'amour d'une mère pour ses enfants[220]. Or l'amour

de la patrie corrige tout.

[217] ARISTOTE, _Polit._, liv. II, ch. X.

[218] On se réunissait toujours d'abord contre les ennemis du

dehors, ce qui s'appelait _syncrétisme_. (PLUTARQUE, _OEuvres

morales_, p. 88.)

[219] _République_, liv. IX.

[220] PLUTARQUE, _OEuvres morales_, au traité: _Si l'homme d'âge

doit se mêler des affaires publiques_.

Les lois de Pologne ont aussi leur insurrection. Mais les

inconvénients qui en résultent font bien voir que le seul peuple de

Crète était en état d'employer avec succès un pareil remède.

Les exercices de la gymnastique établis chez les Grecs ne dépendirent

pas moins de la bonté du principe du gouvernement. «Ce furent les

Lacédémoniens et les Crétois, dit Platon[221], qui ouvrirent ces

académies fameuses qui leur firent tenir dans le monde un rang si

distingué. La pudeur s'alarma d'abord; mais elle céda à l'utilité

publique.» Du temps de Platon, ces institutions étaient admirables;

elles se rapportaient à un grand objet, qui était l'art

militaire[222]. Mais lorsque les Grecs n'eurent plus de vertu, elles

détruisirent l'art militaire même: on ne descendit plus sur l'arène

pour se former, mais pour se corrompre.

[221] _République_, liv. V. (M.)

[222] La gymnastique se divisait en deux parties, la danse et la

lutte. On voyait, en Crète, les danses armées des Curètes; à

Lacédémone, celles de Castor et de Pollux; à Athènes, les danses

armées de Pallas, très propres pour ceux qui ne sont pas encore en

âge d'aller à la guerre. La lutte est l'image de la guerre, dit

Platon, _des Lois_, liv. VII. Il loue l'antiquité de n'avoir établi

que deux danses, la pacifique et la pyrrhique. Voyez comment cette

dernière danse s'appliquait à l'art militaire. (PLATON, _ibid._)

Plutarque nous dit[223] que de son temps les Romains pensaient que ces

jeux avaient été la principale cause de la servitude où étaient tombés

les Grecs. C'était, au contraire, la servitude des Grecs qui avait

corrompu ces exercices. Du temps de Plutarque[224], les parcs où l'on

combattait à nu et les jeux de la lutte rendaient les jeunes gens

lâches, les portaient à un amour infâme, et n'en faisaient que des

baladins; mais du temps d'Épaminondas l'exercice de la lutte faisait

gagner aux Thébains la bataille de Leuctres[225].

[223] _.......... Aut libidinosæ

Ledæas Lacedæmonis palestras._

(MARTIAL, lib. IV, epig. 55.)

[224] _OEuvres morales_, au traité _Des demandes des choses

romaines_.

[225] PLUTARQUE, _OEuvres morales_, _Propos de table_, liv. II.

Il y a peu de lois qui ne soient bonnes lorsque l'État n'a point perdu

ses principes; et, comme disait Épicure en parlant des richesses: «Ce

n'est point la liqueur qui est corrompue, c'est le vase.»

Esprit des lois livres I à V, précédés d'une introduction de l'éditeur · 第 129 / 211 题