Des peines établies par les empereurs contre les débauches des femmes.
La loi Julia établit une peine contre l'adultère. Mais, bien loin que
cette loi et celles que l'on fit depuis là-dessus fussent une marque
de la bonté des moeurs, elles furent au contraire une marque de leur
dépravation.
Tout le système politique à l'égard des femmes changea dans la
monarchie. Il ne fut plus question d'établir chez elles la pureté des
moeurs, mais de punir leurs crimes. On ne faisait de nouvelles lois,
pour punir ces crimes, que parce qu'on ne punissait plus les
violations qui n'étaient point ces crimes.
L'affreux débordement des moeurs obligeait bien les empereurs de faire
des lois pour arrêter, à un certain point, l'impudicité; mais leur
intention ne fut pas de corriger les moeurs en général. Des faits
positifs, rapportés par les historiens, prouvent plus cela que toutes
ces lois ne sauraient prouver le contraire. On peut voir dans Dion la
conduite d'Auguste à cet égard, et comment il éluda, et dans sa
préture, et dans sa censure, les demandes qui lui furent faites[193].
[193] Comme on lui eut amené un jeune homme qui avait épousé une
femme avec laquelle il avait eu auparavant un mauvais commerce, il
hésita longtemps, n'osant ni approuver ni punir ces choses. Enfin,
reprenant ses esprits: «Les séditions ont été cause de grands maux,
dit-il; oublions-les.» (DION, liv. LIV.) Les sénateurs lui ayant
demandé des règlements sur les moeurs des femmes, il éluda cette
demande, en leur disant «qu'ils corrigeassent leurs femmes, comme
il corrigeait la sienne». Sur quoi ils le prièrent de leur dire
comment il en usait avec sa femme: question, ce me semble, fort
indiscrète.
On trouve bien dans les historiens des jugements rigides rendus sous
Auguste et sous Tibère contre l'impudicité de quelques dames romaines;
mais, en nous faisant connaître l'esprit de ces règnes, ils nous font
connaître l'esprit de ces jugements.
Auguste et Tibère songèrent principalement à punir les débauches de
leurs parentes. Ils ne punissaient point les dérèglements des moeurs,
mais un certain crime d'impiété ou de lèse-majesté[194] qu'ils avaient
inventé, utile pour le respect, utile pour leur vengeance. De là vient
que les auteurs romains s'élèvent si fort contre cette tyrannie.
[194] _Culpam inter viros ac feminas vulgatam gravi nomine loesarum
religionum, ac violatæ majestatis appellando, clementiam majorum
suasque ipse leges egrediebatur._ (TACITE, _Ann._, liv. III.) «En
appelant ces dérèglements du nom redoutable de sacrilèges et de
crime de lèse-majesté, il échappait à la clémence de ses ancêtres
et à celle de ses propres lois.»
La peine de la loi Julia était légère[195]. Les empereurs voulurent
que dans les jugements on augmentât la peine de la loi qu'ils avaient
faite. Cela fut le sujet des invectives des historiens. Ils
n'examinaient pas si les femmes méritaient d'être punies, mais si l'on
avait violé la loi pour les punir.
[195] Cette loi est rapportée au Digeste; mais on n'y a pas mis la
peine. On juge qu'elle n'était que de la relégation, puisque celle
de l'inceste n'était que de la déportation. (Leg. _Si quis viduam_,
ff., _de quest._)
Une des principales tyrannies de Tibère[196] fut l'abus qu'il fit des
anciennes lois. Quand il voulut punir quelque dame romaine au delà de
la peine portée par la loi Julia, il rétablit contre elle le tribunal
domestique[197].
[196] _Proprium id Tiberio fuit, scelera nuper reperta priscis
verbis obtegere._ (TACITE, _Annal._, liv. IV.) «Ce fut le propre de
Tibère de couvrir de noms anciens des forfaits nouveaux.»
[197] _Adulterii graviorem poenam deprecatus, ut, exemplo majorum,
propinquis suis ultra ducentesimum lapidem removeretur, suasit.
Adultero Manlio Italia atque Africa interdictum est._ (TACITE,
_Annal._, liv. II.) «Ayant demandé une peine plus grave pour
l'adultère, il obtint que pour ses proches le coupable fût relégué
au delà de la deux-centième pierre. L'adultère Manlius fut exilé de
l'Italie et de l'Afrique.»
Ces dispositions à l'égard des femmes ne regardaient que les familles
des sénateurs, et non pas celles du peuple. On voulait des prétextes
aux accusations contre les grands, et les déportements des femmes en
pouvaient fournir sans nombre.
Enfin ce que j'ai dit, que la bonté des moeurs n'est pas le principe
du gouvernement d'un seul, ne se vérifia jamais mieux que sous ces
premiers empereurs; et si l'on en doutait, on n'aurait qu'à lire
Tacite, Suétone, Juvénal et Martial.